W. R. - LE CONGRÈS - PARIS - MAI 2007


Le Congrés Wilhelm Reich à Paris le 25 mai 2007
Le cinquantième anniversaire de la mort du médecin, penseur et psychanalyste Wilhelm Reich, le 3 novembre 1957 au pénitencier de Lewisburg, Pennsylvanie, donne lieu à une grande exposition organisée par le Musée Juif de Vienne, sous le titre « Sexe, Politique, Energie ». Inaugurée dans la capitale autrichienne en novembre 2007, elle sera présentée aux Etats-Unis et dans divers autres pays.


J’organise à cette occasion un Congrès W.R., qui se tiendra à Paris le vendredi 25 mai 2007, à la Maison de l’Amérique latine (Paris). Son objectif, scientifique et anthropologique, est de reprendre, revaloriser, vérifier et si possible approfondir les remarquables intuitions et recherches d’un créateur qui a couvert tout le champ de la réalité humaine (médecine, psychologie, politique, religion, cosmologie).

Penseur bergsonien

Anna Freud disait de Reich qu’il était « la meilleure tête de la psychanalyse ». Mais Reich fut bien plus qu’une meilleure, « forte tête » de « la révolution freudienne ». Les activités et recherches de Reich, considérant l’être humain comme entité biologique, psychique, social et « naturel », vont de la structure la plus intime de la cellule (La Biopathie du cancer) à la formation des galaxies (La superposition cosmique), en passant par l’anthropologie (L’irruption de la morale sexuelle, L’éther, dieu et le diable, Le meurtre du christ) et la politique (La psychologie de masse du fascisme, La révolution sexuelle, Les hommes dans l’Etat). Les concepts-clés de ses textes : cuirasse caractérielle, puissance orgastique, économie libidinale, démocratie du travail, et diverses notions qu’il a forgées, telles que higs, modjus, orgone, dor, végétothérapie, seront au centre du Congrès.
Au principe de cette pluralité d’approches – l’adhésion de Reich à la philosophie de Bergson. Etudiant en médecine, il se proclame « fou bergsonien », et s’efforce de donner au vitalisme du penseur français, qui a fait passer dans la philosophie moderne un puissant et allègre souffle de vie l’appui à la fois de la biologie, de la psychanalyse et de la sociologie. Il s’opposera ainsi à la théorie de la pulsion de mort élaborée et défendue par Freud, et préférera parler de « répression » (sociale) plutôt que de « refoulement » (inconscient).


Vie et sexualité

Le domaine étroitement associé au mécanisme de la vie est bien celui, universel et omniprésent, de la sexualité, perpétuation du vivant. Reich se rallie d’emblée aux conceptions d’un Freud qui, tenant la sexualité pour l’assise même de la structure humaine, se voit qualifié de « pansexualiste ». Dans sa construction d’une « économie libidinale », organisation de la psyché fondée sur l’énergie sexuelle ou libido, Reich souligne les liens étroits et structurels existant entre processus biologiques et expressions affectives et intellectuelles. Dans son premier grand ouvrage, La fonction de l’orgasme (1926), il montre, sur la base d’observations précises, comment l’énergie vitale qu’il nomme « puissance orgastique » s’exprime dans une génitalité gratifiante. « La formule de l’orgasme (tension-charge-décharge-détente), écrit-il, se présente comme la formule essentielle de la vie. »

Sa pratique et ses responsabilités de clinicien, dans les consultations, cliniques et dispensaires qu’il a créés et dirigés à Vienne puis à Berlin avec l’appui de médecins et analystes d’avant-garde le conduisent à explorer les multiples perturbations (obsessions, névroses, psychoses) qui affectent ou dépendent des comportements sexuels. Il insiste avec force sur la manière dont ces derniers sont conditionnés et imposés par les normes et modèles culturels.
Ces troubles prennent corps, littéralement, dans le caractère, en ses modalités à la fois psychologiques (impulsivité, rigidité, hystérie, déplacements de la libido, etc.) et organiques (cuirasse musculaire, phénomènes neuro-végétatifs, expressions posturales). Son ouvrage de 1933, L’analyse caractérielle, avec sa magistrale description de la « cuirasse caractérielle » somatique et psychique et ses portraits de structures caractérielles typiques - génitale, névrosée, impulsive, masochiste, etc.-, demeure une référence incontournable pour toute approche psychologique et clinique.

Biopathies et cancer

Reich nomme « biopathies » les troubles graves qui affectent l’être humain : atteintes à la dynamique même de la vie, attaque du protoplasme vivant dans son fonctionnement élémentaire. Ce dysfonctionnement de base se traduit par toutes sortes de perturbations d’ordre trophique, énergétique, respiratoire, circulatoire ou autre, au niveau des tissus et cellules, où s’inscrivent freinages, blocages ou « stases libidinales ».
Ces perturbations produisent à la longue des lésions organiques, sous forme des maladies que nous connaissons et qui ne sont, selon Reich, que la phase terminale d’un processus obscur agissant souvent dans la très longue durée.
Sont qualifiés de « biopathies » non seulement les pathologies organiques graves, telles que cancers et affections cardio-vasculaires, mais aussi les psychoses, le crime, le suicide, l’alcoolisme (entreraient aisément dans cette large nosographie des activités telles que terrorisme, drogue, tabagisme, automobilisme, etc.). Dans toutes ces formations morbides, Reich met systématiquement en avant la dimension anthropologique ou socio-politique.

Biopathie typique de l’époque, le cancer est étudié par Reich à l’aide d’expériences (sur des souris) et de tests sanguins ; mais, précise-t-il dans La Biopathie du cancer, 1948, il ne prétend nullement proposé une méthode de guérison. Tout au plus tente-t-il de cerner quelques mécanismes cellulaires, appréhender l’organisme comme totalité (approche holistique) et relever les implications sociales (approche politique).
Son effort pour articuler les différents facteurs en jeu le conduit à élaborer l’hypothèse d’une modalité essentielle d’énergie de vie non réductible aux énergies connues (électrique, magnétique, nucléaire, etc.), qu’il baptise « Orgone », et qui irrigue les structures fines de la matière organique tout en étant omniprésente dans l’univers.

Contre le fascisme

Après un séjour en Suisse pour une affection tuberculeuse (1927), Reich se lance à fond dans la bataille politique, aux côtés de mouvements réformistes, dans le domaine du féminisme, de l’éducation et de la sexualité. Il organise des consultations, donne des conférences, rédige des brochures, participe aux manifestations ; il publie Matérialisme dialectique et psychanalyse, 1929, Quand votre enfant pose des questions, La lutte sexuelle des jeunes, 1931. Il anime avec pugnacité l’Association allemande pour une politique sexuelle prolétarienne, ou Sexpol (1931), forte de plusieurs milliers de membres.
Il s’engage dans une lutte sans réserve contre le nazisme, dont il démasque les racines émotionnelles et libidinales. Il publie en 1933 Psychologie de masse du fascisme, où il démonte les mécanismes psychologiques et idéologiques du « viol des foules », lisible dans Mein Kampf. Hitler parvenu au pouvoir, Reich est obligé de fuir. Il se rend d’abord au Danemark, puis en Suède et enfin en Norvège (1934). Intense activité : il fonde l’Institut de recherches biologiques d’économie sexuelle, développe et enseigne sa technique thérapeutique, à la fois psychique et somatique, la végétothérapie (nommé ainsi en raison du rôle crucial attribué au système neuro-végétatif) ; en physique, il avance l’hypothèse d’unités d’énergie d’orgone baptisées « Bions ». Ses positions politiques, psychanalytiques et scientifiques suscitent une campagne de calomnies menée par des savants et journalistes, qui le traitent de « charlatan », « psychopathe », « pornographe juif ».
Menaces et attaques haineuses le contraignent à quitter le pays, et il accepte avec joie la proposition du Dr Theodore Wolfe de se rendre aux Etats-Unis, pour y poursuivre sa recherche et sa pratique.

Orgonon-sur-Maine

Reich débarque à New York en 1939. Il occupe une chaire à la New School for Social Research. où il enseigne la végétothérapie caractéro-analytique. Il loue un chalet dans l’Etat du Maine, près de Rangeley, qu’il aménage en centre de recherches orgonomiques. Ses revenus personnels – pratique clinique et droits d’auteur – lui permettent d’acquérir un terrain sur lequel il édifie laboratoires et salles de travail ; il baptise ce vaste domaine « Orgonon », et envisage d’y installer hôpital, maternité (il créera en 1950 l’Orgonomic Infant Research Center), observatoire et centres d’études. En 1941, il a un long entretien à Princeton avec Einstein, sur le thème de l’orgone. Reich a fabriqué un « accumulateur d’orgone », caisson censé retenir l’orgone atmosphérique et renforcer les défenses organiques. Sa correspondance avec le physicien paraîtra en 1953 sous le titre L’Affaire Einstein.
Reich reprend ses œuvres antérieures pour les publier en anglais ; il y exprime sa farouche opposition au communisme, « fascisme rouge ». Ses travaux et sa renommée attisent la convoitise des médias. Le Harper’s Magazine sort en 1947 un reportage sur Orgonon intitulé: « le culte du sexe et de l’anarchie. » Rumeurs et dénonciations hystériques se multiplient. La F.D.A. et le F.B.I s’en mêlent, puis la justice. Sommé de répondre aux injonctions des magistrats, il refuse, arguant du caractère strictement scientifique de son travail. Après son étonnante expédition dans l’Arizona en 1955 avec femme, enfants et amis, intitulée Orop-Desert, où il parvient à faire pleuvoir à l’aide de son cloudbuster (briseur de nuages), un procès pour outrage à la cour le condamne à deux ans de prison. Incarcéré le 12 mars 1957, il meurt le 3 novembre au pénitencier de Lewisburg. Auparavant, il aura vu les autorités détruire du matériel saisi à Orgonon, et ses ouvrages, revues et publications brûlés le 23 août 1956 à New York. A cet immense penseur, notre Congrès WR du 25 mai 2007 à Paris rendra un juste hommage.


Maison de l'Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain 75007 PARIS.




Roger Dadoun, professeur émérite de littérature comparée, Université de Paris VII. Philosophe, psychanalyste. Producteur à France Culture. Auteur de Cent fleurs pour Wilhelm Reich (Payot). Dernières publications : Paolo Uccello/Valentin Tereshenko, trilingue français-anglais-italien, Spirali/Vel, Milan, 2007. Sexyvilisation. Figures sexuelles du temps présent (dir.), Punctum, 2007. Eloge de l’intolérance, La révolte et le siècle, Punctum, 2006. Manifeste pour une vieillesse ardente, Zulma, 2005. L’érotisme, « Que sais-je ? », PUF, 2003. « Péguy-au-Shabbat : Théo-poétique du Septième Jour », in L’Amitié Charles Péguy.