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mai 13, 2009

Grand âge, Images et Habitat

Filed under: La vieillesse — Roger Dadoun @ 8:57

I

Grand âge en images médias

« Les vieux »

Il est dans la vocation des médias de faire images de tout. Aussi les médias se trouvent-ils partout, tout faisant événement, et exigeant images sur images. La planète entière est enveloppée dans une gigantesque toile d’araignée de régnantes images, et se retrouve projetée fractalisée sur des milliards de petits, infiniment petits écrans télé où les dieux d’antan ne reconnaîtraient pas leurs petits. Le monde ainsi se configure en sac à malices d’images : sac, car il enferme l’inépuisable et toujours aussi mystérieuse et fuyante réalité ; malices, car il n’est nul objet, sous quelque angle qu’on l’aborde ou le pénètre, qui ne se présente ou ne se dérobe, de façon ou d’autre, en trompe-l’œil ou fausse piste ; images, enfin, puisque c’est la substance psychique par excellence – qu’elles soient celles que Platon projettent sur sa caverne-écran (le spectacle est permanent), ou celles qui font de l’univers, spectaculaire arborescence, un « polypier d’images », comme le disait cet excellent philosophe oublié qu’est Taine, ou encore une simple resserre, « magasin d’images » (poétiques ?) selon Baudelaire, espèce de caverne (réminiscence toujours de nos premiers habitats) d’Ali Baba dans laquelle, paradoxe auquel on ne saurait échapper, la télé prétend puiser alors même que c’est elle qui les y met, les pro-jette, les jette en avant et en avance, prodigieux instrument (« magique », dit-on) de conditionnement, manipulation, « tripotation », mot de Péguy – qui éberlue.

Médiatique intolérance

C’est dire que, lorsque la télévision, représentative ici des médias, dont elle est à la fois la tête, le corps et les membres, prend pour objet les phénomènes les plus patents, pathétiques et irrécusables de la réalité humaine, tels que les âges de la vie, la plus extrême prudence, sinon méfiance, est de mise. Conception, naissance, adolescence, jeunesse, maturité, vieillesse, mort et outre-mort : ces moments, phases et rythmes du vivant ont suscité depuis l’origine de l’humanité les pratiques culturelles les plus prégnantes, poignantes, stupéfiantes, aberrantes parfois, soulevé les interrogations les plus vives et les plus troublantes, et soutenu un questionnement philosophique qui ne cesse d’alimenter les terreurs, angoisses et inquiétudes de tout être humain – quelles que soient par ailleurs les « solutions » apportées et souvent imposées au long des époques par des systèmes métaphysiques, politiques ou religieux.

Toute culture, toute société, tout régime (ces trois champs se croisant, pactisant ou se défiant l’un l’autre) se définissent et se distinguent par leur manière, leurs « méthodes », de traiter les différents âges de la vie. Dans son grand ouvrage Psychanalyse et anthropologie, le psychanalyste et anthropologue Geza Roheim présentait et illustrait sa « théorie ontogénétique de la culture » en montrant qu’une culture se caractérise avant tout par la façon dont elle traite l’enfance, de la naissance à l’adolescence, en recourant à toutes sortes de pratiques et « rites de passage » : parturition, mise au monde, soins, nourriture, sevrage, discipline, châtiments, violences, épreuves, exploitation, éducation, modèles, etc. Si les aspects « rituels » au sens strict ont considérablement diminué, ils ont (mises à part quelques obligations institutionnelles élémentaires, mais surtout celles qui ressortissent à des obédiences religieuses) été remplacés pour l’essentiel par des « modes », voire des « engouements » ou « manies », que les médias à la fois « reproduisent » (ils prétendent en être les reflets, « neutres » ou « objectifs ») et « produisent », en critiquant ou valorisant, par la répétition (martèlement), le travail des formes (séductrices ou répulsives) et le discours (exigences politiques et références « scientifiques »), tel ou tel modèle.

Autant l’enfance, promue aujourd’hui souci majeur (l’enfant, personne à part entière, à traiter comme telle) et l’adolescence, prolongée, majorée et « majorisée » (« les jeunes d’aujourd’hui », « place aux jeunes »), requièrent et mobilisent les interventions médiatiques, qui brassent bruyamment reportages, commentaires, analyses, clichés et logorrhées – autant l’univers de la vieillesse, du gra nd âge (cette dernière appellation nous paraît plus pertinente, pour des raisons philosophiques et politiques), pourtant chargé de tout le poids de l’expérience et riche de tous les savoirs et épreuves d’une longue vie, peine, à moins de se courber bien bas, à franchir le seuil des tolérances médiatiques. Celles-ci n’accordent droit d’entrée en images à la vieillesse que pour autant que d’autres facteurs et considérations sont en jeu. On évoque l’accroissement de l’espérance de vie et la longévité, avec de menaçants escadrons de centenaires, pour se payer (par avance) une pinte de panique, en hurlant : « Qui va payer les retraites ? ». Une oreille attentive surprendrait, sotto voce, d’autres murmures, inquiétants : « Mais qui va s’occuper de tous ces vieux » ? « Mais qui va les prendre en charge » ? « Mais quid du trou de la sécu ? Quelques images de maisons de retraite viennent – à bon escient politique (on s’occupe des vieux, on les « occupe ») et à mauvais inconscient psychanalytique (refouler les vieux dans les marges et le passé) – illustrer la réaction de banale et commune intolérance que la vieillesse suscite dans les milieux médiatiques, entraînés par et entraînant dans leur sillage la dite « opinion publique ».

L’image négative de la vieillesse s’atténue lorsque le grand âge consent à se faire humble, petit, à raser en quelque sorte les murs des asiles imaginaires ou réels où il se trouve relégué. Une expression en rend compte, qui revient plus souvent qu’à son tour dans tant de propos familiers : « les petits vieux ». Ces derniers servent alors de faire valoir à une qualité érigée en valeur quasiment suprême : la compassion, censée s’aligner sur bonté et générosité, mais qui assume plutôt une fonction réactionnelle et compensatoire, dans une société dominée par la violence, la rage, la haine, l’envie, le ressentiment, la rivalité féroce, l’ancestral « vae victis » (« malheur aux vaincus »). Peut-être, poussant un peu plus loin l’analyse, on pourrait voir, dans la sorte d’inclination humaniste, ou humanitaire, qui accorde respect et bienveillance à la vieillesse, l’effet du souffle de la mort qui tourne inexorablement autour du visage de la vieillesse, y posant son irréductible empreinte.

L’effet Salvador

Les médias, assurément, ne répugnent pas, et se complaisent même à montrer les figures de la mort – mais dans des situations qui, paradoxalement, tendent à exonérer de la peur qu’elle suscite : situations d’apocalypse et de catastrophe, où l’excès de fureur belliqueuse ou naturelle et le nombre de victimes (centaines, milliers de morts) renvoient l’individu à son présent de vivant unique et protégé, quoique précaire ; et situations de crime, où une seule victime innocente, enfant surtout mais aussi personne âgée ou faible, renvoie l’individu au hasard imprévisible et funeste qui guette toute destinée humaine, auquel il échappe tout en le côtoyant. En revanche, c’est dans la texture même de l’existence, c’est dans les fibres de vie, que le temps parvient à inscrire les images de mort, composant pour le grand âge un blason macabre que les joyeux lurons médiatiques s’emploient à tenir à l’écart. S’appliqueraient ici opportunément les paroles et l’humour, à noircir, d’une chanson célèbre du chanteur et créateur comique Henri Salvador : « Au niveau de la télévision, c’est pas la joie ».

Précisément, tenu lui-même pour un « joyeux luron », le chanteur, nonagénaire, constituait toujours, jusqu’à la veille de sa mort en 2008, un invité de choix pour les animateurs télé, assurés de voir son rire idiosyncrasique bondir hors des plateaux et des scènes et faire grimper l’audimat. Or il nous est apparu qu’avec l’âge, le chanteur était de plus en plus traité en tant que personne âgée « pittoresque » ou « folklorique », « monstre sacré » comme on dit, certes, mais plus « monstre » que « sacré » – les journalistes jouant les ébaubis en s’extasiant lourdement sur les performances de l’âge (de la vieillesse), sous le signe d’une muflerie ou cuistrerie caractéristique de la profession (« une pambéotie … une panmuflerie sans limite », écrit Péguy, « journaliste quinzenier ») : « Mais comment faites-vous pour … ? Comment est-ce possible à votre âge ? » « Jusqu’à quand allez-vous … ? » – et notre brave Henri international, acculé de la sorte à l’âge (« Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! ») de s’en sortir par le sortilège d’un grand rire salvateur qui aurait mérité d’être transformé en paire de gifles ou coup de pied au cul administrés aux incultes interpellateurs.

Cet exemple, que n’auront pas manqué de saisir au vol ceux qui savent regarder la télé, nous incite à parler d’un « effet Salvador », pour désigner la compulsion des médias à aborder le travail et l’activité d’une personne âgée par le biais d’un étonnement, d’une curiosité et admiration à la naïveté feinte (le ressassé « comment faites-vous ? »), qui donnent à croire que le grand âge doive nécessairement être « corrélé » à des postures de perte, défaillance ou déchéance, et recèlerait comme un vice caché. C’est, semble-t-il, l’idée que s’en fait un personnage aussi fortement médiatisé, célébré et gâté du public que l’acteur Roger Hanin qui, âgé de 83 ans, parle de se retirer de la « vie active », en avançant cet argument : « J’ai joué les grands rôles. Je ne vais pas me mettre à bégayer. » (Le Canard enchaîné, mercredi 5 nov. 2008). Autre acteur célèbre, symbole de virilité et de maîtrise de soi, Alain Delon, habitué pourtant des plateaux télé, donne l’impression de ne s’y hasarder qu’avec crainte, comme s’il s’attendait à devoir répondre de son âge face aux regards qui le dévisagent et aux discours qui le titillent.

Il s’agit là, pourrait-on dire, d’illustres « vieux » – pour nommer ainsi le statut qui leur est assigné – assurés d’une vieillesse plus que dorée (fortune, honneurs, famille, amitiés, amours, public, etc.). S’ils perçoivent le grand âge comme relevant du « bégaiement », que dire des innombrables anonymes qui n’ont jamais eu accès ni droit à la parole – sinon qu’ils ne peuvent qu’être réduits au mutisme ? Le grand âge apparaît souvent comme une plage immense de silence – battu par les ressacs des rumeurs et rompu de temps à autre par quelques témoignages qui ne « mordent » pas vraiment. Aussi les médias, s’ils ne parlent que chaotiquement de la vieillesse, s’accordent-ils le droit de parler pour la vieillesse : en sa faveur (compassion, « tout le monde il est bon tout le monde il est gentil ») et à sa place (compétence auto-proclamée ou déléguée). Le visage qu’ils donnent de la vieillesse, images banales ou impressionnantes à l’appui, ne peut manquer de marquer les esprits et les imaginations. Le mécanisme de l’introjection est ici pleinement à l’œuvre. On sait que cette puissante dynamique psychologique, qui fait que le sujet recueille, intériorise et fait siennes les images, messages, pressions et regards venus de l’extérieur, joue un rôle déterminant dans la construction et l’orientation du psychisme enfantin ; mais elle travaille aussi l’âme de la personne âgée, avec une emprise d’autant plus forte que le sujet se trouve très souvent en état de faiblesse, précarité et vulnérabilité – « cible » ou proie facile pour les ingérences extérieures, sur le registre, ambigu, de l’hostilité autant que de l’aménité.

Incompatibilité

Il semble bien qu’il y ait incompatibilité foncière entre médias et grand âge. En surfant sur les images, on fait ce constat : les médias – où le style « people » se généralise – s’avancent sous les auspices du bonheur, reposant sur ce triple pilier : santé, beauté, jeunesse. A ce syndrome, massivement publicitaire, qui se veut « festif » et conformant de plus en plus mœurs et mentalités, en raison des progrès techniques et de leur diffusion universelle, le grand âge oppose ses propres pesanteurs, effectivement pesantes : la santé (malgré les médecines), ça ne va pas toujours très bien, la beauté (malgré les esthétismes), on laisse beaucoup de plumes, et quant à la jeunesse, s’il est vrai qu’un Montaigne se croyait déjà vieux franchie la quarantaine, et que l’on reste « jeune » de plus en plus tard, l’image de la vieillesse demeure toujours sous l’emprise du mythe faustien de l’éternelle jeunesse, et frappée au sceau des portraits de Dorian Gray d’Oscar Wilde ou de « Celle qui fut la Belle Heaulmière » de Rodin illustrant Villon – répercutés par tant d’autres disgracieuses représentations. La vieillesse, c’est le visage d’une « pesanteur » dont les médias cherchent à se défaire (se défausser), pour offrir, « cadeaux » en « prime », à des clientèles de plus en plus angoissées et quémandeuses, les satisfactions d’un bonheur illusoire présenté comme étant, promis juré, à portée de main et de tous.

Utiliser l’expression « grand âge » plutôt que « vieillesse » aux pesantes connotations que tentent d’alléger des substituts tels que « seniors », « aînés », « anciens », ou autres, permet de restituer à l’âge comme tel sa grandeur – grandeur intrinsèque qui réside dans ce qui fait l’essence même de l’être humain, à savoir la « durée ». Le mot est banal en soi : équivalent de « temps », il désigne ce qui dure, se continue, se perpétue, perdure, persiste, persévère, le « tout passe » héraclitéen – la vie quotidienne dans sa quotidienneté, l’existence humaine en son implacable « vécu ». Mais il a l’avantage, repris par Bergson, de se retrouver au cœur même de sa philosophie : la durée ne se réduit pas au temps horloger, géométrique, mécanique, social, calculé d’après l’espace et le rendement (« time is money »), il nomme la puissance essentielle du vivant, puissance qui est passion, mystère et création, qualité de l’être à nulle autre pareille. « Concrètement » comme aiment dire les maldisants médias, la durée est la qualité fondamentale de l’être humain, homo sapiens : c’est cette qualité, cette sapience vitale, cette grandeur unique, qu’il convient de réintégrer dans le grand âge – ce dernier étant perçu, par delà caractéristiques personnelles et événements singuliers, comme cumul du temps en tant que durée vécue, flux de vie. Les médias, en revanche, travaillent avant tout dans l’instant, à coups saccadés de scoops qui font « pschitt »– l’événement n’a pas le temps de « prendre » (s’inscrire dans la mémoire) qu’il est déjà chassé par un autre, qui lui-même est évacué au plus vite, de sorte que le temps, morcelé, mis en miettes, est vécu sur le registre de la fuite éperdue, de la perte (« perdre son temps ! »), perte qui constitue une atteinte à la dynamique du vivant.

De la philosophie « vitaliste » illustrée par Bergson, dont on trouve un équivalent, entre autres, chez Spinoza (« persévérer dans son être ») – on pourrait proposer une projection anthropologique, hypothétique certes, mais fondée en raison et en traces : notre grand aîné à tous, notre ancêtre préhistorique, jeté qu’il était en déréliction et impuissance dans un monde qu’il appréhendait (et nous tout autant aujourd’hui, en dépit de toutes nos « Lumières ») comme un fantastique fourmillement de choses, objets, êtres, faunes et flores et éléments, de quoi – hors quelque « coup de poing » paléolithique sommairement taillé dans le silex – disposait-il de véritablement vital, sinon du savoir que le temps lui permettait de constituer, accumuler, transmettre, savoir donc acquis par l’âge, à la mesure du temps, et déposé, conservé entre les mains des gens d’âge, d’un âge qui était, par nécessité vitale, âge de savoir, donnant aux « anciens » le statut de sages en savoir, archétypes du « Vieux Sage » ?

À l’essai intitulé Manifeste pour une vieillesse ardente (Zulma, 2005), j’avais donné comme sous-titre « Grand âge, âge d’avenir », pour tracer la perspective d’un âge de lutte (agonique) qu’il me semblait opportun, à notre époque qui se moque de la durée et exténue la transmission, de voir revenir hardiment sur la scène de l’histoire – pour un combat, fait singulièrement de « BienvIeillance » (avec le supplément d’âme d’un I central en stridente capitale), visant à inscrire et à renouer, dans le présent, à nouveaux frais, avec la grandeur qui fut sienne in illo tempore, lorsque le « grand âge, âge du passé » était l’ardent et vigilant dépositaire d’un savoir originaire créateur d’humanité.

II

Habiter chez-soi

La relation d’habitat : le Moi et le Monde

L’expression « chez-soi » est d’une exemplaire banalité. Les occasions abondent où le « chez-soi » glisse ou passe sans qu’on y prenne vraiment garde : on dit « se sentir chez-soi », en fin de soirée « chacun rentre chez-soi », on va enfin « avoir un chez-soi » à moins que l’on ne déplore de ne pas vraiment « disposer d’un chez-soi », etc. La formule se décline de diverses façons, mais une caractéristique commune semble se dégager : à peine a-t-on prononcé ces deux humbles syllabes « chez »/ « soi », que le « chez-soi » tend à s’effacer, pour laisser place à l’image de l’objet concret qu’il désigne, à savoir un certain espace, habité d’une certaine façon, définie par une relation d’intimité ou d’appropriation avec un sujet particulier. Peu importe, apparemment, l’espace, importe peu la façon : ce qui compte, c’est que le sujet puisse spécifier  un élément extérieur clos, découpé dans la réalité, un habitat pour tout dire, avec lequel il entretient une relation forte et privilégiée, le privilège résidant, c’est le cas de le dire (le « chez-soi » est « résidence », au sens le plus simple du terme, du latin residere, « être assis », « rester », « séjourner » – « être-là »), résidant, donc, dans l’exclusivité attribuée à la personne propre, au soi (ou au moi – la distinction ici ne s’impose pas).

Mais à mesure que l’on entre plus avant dans le « chez soi » – sans jeu de mots, puisqu’il s’agit justement d’analyser les mots, pour tenter d’aller plus avant -, on prend conscience de l’extraordinaire amplitude et profondeur de l’expression. « Chez » viendrait du latin casa, maison, demeure ; « chez-moi » signifie « ma demeure », « ma résidence », mais la préposition, d’apparence anodine, a pris une extension considérable, englobant professions (chez l’épicier), groupes et peuples (chez les gendarmes, chez les vaches, chez les Grecs), oeuvres et pensées (chez Péguy, chez Spinoza), etc. En même temps qu’il incline à la clôture (dans ma casa, ma cabane, ma « case »), le terme débouche et ouvre sur un vaste éventail de réalités. Désignant un point d’ancrage précis, il n’en fonctionne pas moins comme asymptote à la totalité du monde. Et « soi », de son côté, censé ne désigner que l’espace généralement réduit qui m’est propre, débouche et ouvre sur l’illimité monde intérieur, sur un univers psychique (conscience et inconscient, moi, surmoi, idéal du moi, pulsions, mémoire, etc.) dont nulle exploration, aussi subtile et acharnée soit-elle, ne peut venir à bout.

Habiter chez-soi correspond au premier abord à une nécessité sociale et institutionnelle quasiment incontournable : identité (moi), adresse (chez), liens intimes et activités diverses. Cet attachement à un lieu déterminé peut être récusé, et susciter des mouvements de nomadisme, comme il y en a eu tant dans l’histoire, migrations et messianismes, collectifs, ainsi qu’à l’époque actuelle, individuels, folkloriques ou utopiques (dans ses Carnets intimes des dernières années, Hachette, 1983, Lou Andréas-Salomé cite Ernst Bloch, le philosophe du Principe Espérance, qui évoque la nostalgie de « l’utopie du « chez-soi » que l’entre-deux-guerres a récupérée pour la dénaturer »). Mais même le nomadisme ne va pas sans que se profilent le dessin ou dessein d’un chez-soi, qui peuvent concerner aussi bien le plus vaste espace (la route, le wagon, chez les tramps américains, le désert, le monde) qu’un infime ou infâme réduit d’une nuit, qui ne laisse pas cependant d’entrer dans une série signifiante.

Il apparaît clairement que le « chez-soi »-habitat ne saurait se limiter à soi, ni à l’habitat comme simple occupation d’un lieu, d’un logement, location ou même propriété. Il réalise ou matérialise ou personnalise une forte relation d’habitat qui implique, qui engage et le Moi (soi) et le Monde (chez). C’est une relation originaire et constante : je suis dans le monde, le monde est mon chez-moi (monde matriciel, dont la perception pourrait être à l’origine des rituels de mise en terre, au tombeau – tomb is womb, le tombeau est utérus, dit Norman O. Brown) ; et j’habite mon Moi, le Moi est mon habitat – même si, comme dit Freud cernant la place de l’inconscient, le Moi n’est pas maître dans sa propre maison. Mais, justement, ce n’est pas seulement, si ça l’est, une question de maîtrise – la relation d’habitat est quelque chose de plus élémentaire, raciné profond (les « racines », dont on fait tant cas aujourd’hui, ne désignent pas autre chose que l’intuition dure et noueuse, habitée de nostalgie, d’habitats originaires ou antérieurs plus ou moins en perdition), elle concerne la capacité de tout sujet à « habiter » son être propre, à loger, si l’on peut dire, dans son identité – sachant que, comme dit Rimbaud, « je est un autre ». Le « chez-soi » se trouve ainsi au point critique, au point de croisement, de fixation, de capiton, du rapport critique avec le Monde (écologie) et du rapport critique avec soi (psychanalyse).

Si le « qui suis-je ? », question qui traverse tout sujet, peut, reprise et rehaussée en relation d’habitat, être formulée sous la forme d’un « (chez) qui suis-je ? », l’« habiter chez-soi », position « prosaïque », nécessaire et vitale assurément, mais réduite, si l’on peut dire, aux acquis, fonctionne comme une dynamique affective et « poétique » d’une puissance insoupçonnée, qui entraîne le sujet depuis sa placentation originelle (on parle parfois, freudiennement, de « régression utérine ») jusqu’à sa possible dissolution dans l’entier univers (« sensation océanique » de Romain Rolland, cendres dispersées au vent), et de la conscience punctiforme et éphémère du Moi à l’interminable et touffu enchevêtrement en rhizome d’un inconscient qui serait le dépositaire de la totalité des expériences de l’humanité, voire de toute l’évolution du vivant, et peut-être même de l’inanimé (Freud, Ferenczi).

On ne saurait donc trop mettre l’accent sur la nécessité vitale et fondatrice d’un « habiter chez-soi » dont les modalités, aussi consternantes soient-elles, comme c’est si souvent le cas (tous les hommes habitent, mais certains habitent mieux que d’autres, dirait Orwell), permettent l’exercice d’une relation d’habitat où s’expriment et s’exhaussent rapport avec le monde et rapport avec le soi. Ce sont les fondations de toute construction vivante, qui donnent au « chez-soi » pleinement vécu toute sa gravité et sa poignante affinité avec le sacré.

Publié dans Leroy Merlin Source, « Vieillir chez soi, un enjeu de société, Des représentations de l’âge aux usages de l’habitat », Hors série Cleirppa, avril 2009.

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