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avril 30, 2009

D’amour et de lombalgie… Pour Gisèle

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 11:01

1. Un lecteur qui se pourlècherait les babouines à imaginer qu’il va pouvoir voir cirquonvenir une de ces singeries autobioaristophanesques aux effluves dans le vent (tsunami de « Mémoires », « Ma vie », etc.), où l’auteur se livre corps z’et âme à un attise-tripes, s’exhibandant en virtuose de positions karmalustrales ou tan-triques, voire lacanoïdes (choc des sexes, cultures et générations) serait déçu. Pourrait ne pas l’être, imaginons-le, le lecteur familier (heimlich) de ces chroniques situ où le petit peu « t’imagines », quoique parfois s’invaginant en nombriliquenouille, court désespérément après le fameux effet bœuf fantasmé par une dingue grenouille de bénitier toute tumescente d’un conte érotique de La Fontaine.

2. Pour, après ces prolégomènes, éclairer un peu mieux nos lanternes, on précisera que le titre « D’amour » ici avancé s’étire, en un érudit délire, entre le Mio-Plio-Pleistocène et l’Institut médical Arthur Vernhes, avec détour par l’ami libraire de la porte d’Orléans – le tout pivotant autour de cette figure, inscrite en « pur amour » intemporel et qui s’imposa d’elle-même : Gisèle. C’est qu’elle, Gisèle, mienne petite-fille, âge six mois, se retrouva séjournant chez moi pour quelques jours avec ses père et mère (chance qu’ils furent là, sinon aurais-je été capable, aux limites de l’épuisement, de faire ces révélations, de raconter cette épiphanie – même si, on le verra, ce fut avec l’épée dans les reins ?). Je la pris plusieurs fois dans les bras, la nourrissant baignant berçant endormissant – mais, plus encore, c’est cela qui importe, pour l’interroger, plus exactement nous interroger réciproquement, elle moi, moi elle, de jour comme de nuit – surtout de nuit (et ces aurores, si lentes si hâtives à éclore !).

3. Rideau sur ce touchant tableau. Il faut entrer dans le vif de la douleur. Le lendemain ou surlendemain du départ de la « gente demoiselle » (je la grandis ainsi pour la rime, dans la chanson que j’improvisais pour elle, Gisèle, allant même jusqu’à susciter, après avoir émis de suppliants « halte à tant de zèle » et « oh plie replie tes petites ailes », un incongru triangle « isocèle », qui ne servit qu’à tapisser les murs d’ « ocelles » – palpitantes images sur frêles rimes) – survint l’incident, tomba le verdict. Je me baissais pour ranger, geste multiquotidien, trois petites assiettes au bas d’un placard, en pliant même sportivement les genoux comme il est recommandé de faire, lorsque, me redressant en douce innocence, me fut, par extrême surprise, en pleins reins, un sale coup asséné – coup de foudre en zigzag à la Zeus (tableau de l’Io de Giorgione – la Vache sacrée), ou coup de fouet idem signé Zorro (sacré feuilleton télé), ou trivial coup de jarnac – bref, douleur cingla. Sonné, immobile et sans voix je demeurai, le temps bref que, des limbes de mon archaïque ego remonte, ancestral (chargé encore incognito d’ancestralité), le cri tambouriné sur trois syllabes : lum-ba-go.

4. Suivit la voie à suivre. On se conforte d’abord en arguant du précepte universel : ça n’arrive qu’aux autres – « tour de rein », tour de rien, ça va passer. Ça ne passe pas. Le jeudi fut suivi d’un vendredi. C’est fin de semaine, s’esquivent les rhumatologues, perclus. On s’informe après des lombalgisants – ils sont légion, et, compatissants, passent en pommade, sur l’algie, zéle encombrant, un filandreux bagout. L’Institut mutualiste, pimpant voisin aérodramatique, ne reçoit qu’en juin-juillet. Vernhes, fidèle abri, accepte immédiatement. Lombalgie confirmée, consignée en rapport radiologique aux allures de poème (Pasolini : poème en forme de rose), où « ostéophytose » rime avec « coxarthrose », sous les intimidants auspices du « lombo-sacré » et de la « sacralisation ».

5. Patience, donc – lecture s’impose. La nosographie excluant le savant traité de Péguy « De la grippe, encore de la grippe, toujours de la grippe », si efficace en l’espèce (grippale), je m’en tiens à du Joyce, puissante thérapeutique, réserve inépuisable : Ulysse et Finnegans Wake attendent, flânant sur un tabouret vierge de toute roue de bicyclette Vico. Mais, le bus 68 s’arrêtant devant le libraire, je fais quand même un saut – façon de parler, car sadique s’avère le marchepied. Je fouille à la hâte et, quasiment du premier coup, ô sainte synchronicité, je tombe sur un livre d’Antony Burgess intitulé Au sujet de James Joyce, éd. Le Serpent à plumes, 2008, 416 p., 23 euros soldé10. Miracle : je m’attendais à de l’anecdote, des anas banals, c’est une maîtresse analyse de l’entière œuvre de Joyce. Homère, les Anciens, les Renaissants, les Modernes, l’Irlande mise à poil ou se poilant, les langues, les bibles, les cultures et les jungles dédaléennes des ébouriffantes et babeliformes formations verbales se plient à la baguette magico-critique – éblouissante herméneutique – du sourcier d’Orange mécanique.

6. Le lumbago a compris, il se tient à carreaux. Mieux : il se plie lui-même à une étrange mimesis interne, détours, retours, anabase, anabiose, anamnèse, wakant (traçant, éveillant, in-quêtant) tant de choses. Le lumbago, anacoluthe introduite dans l’harmonieux phrasé des vertèbres, nerfs et muscles, se tord en tour de babel où les organes ne s’entendent plus, pince-mi pince-moi, s’insurgent, s’engueulent (on n’entend que ça), répercutant la colère du Yahvé génésique, Celui qui sonde les cœurs et les reins. Tilt ! Carambole et voix du sacrum ! Avec Yahvé on y est ; des nuits giselantes, des nuits antérieures montent de sourdes et lointaines résonances. Sur fondement organique, sur biblique et charnelle assise vitale – ego est livré au yahvisme sondeur !

7. Et ça va chercher loin ! Le lumbago, gros des images tassées au long des nuits de bercement, des rêves éveillés rasant les murs et logeant leurs ombres énervées au creux des reins tendus, tordus pour soutenir au mieux le bébé lové dans les bras, se plier aux courbes fluides du corps d’enfant – le lumbago est là pour cracher le morceau. Nuits de bébétude, nuits d’hébétude, triphrasées : le corps errait somnambulique dans le corridor ricanant labyrinthe, la voix égrenait des chapelets de phonèmes en mal de molle musicalité, et l’âme, larguant les amarres, menait ses cicumambulations icariennes dans le temps et l’espace. Or, ce qui dominait, traversant tout ce magma, cette « soupe primitive » d’images hétéroclites, c’était le regard du bébé.

8. Gisèle me fixait avec une extraordinaire intensité. Quand, tenant son dos contre ma poitrine qui se portait en arrière pour l’accueillir, je passais devant un miroir vérifiant si elle dormait, ses yeux bien ouverts rencontraient les miens, assuraient calmement leur prise, et souriaient d’un sourire complice et compassionnel, comme si elle m’avait eu. C’est qu’eu elle m’a eu, et bien eu. Alors que mon regard s’adornait de paroles oiseuses, de questions télévisées qui n’attendaient d’elle qu’un plat assentiment, son regard à elle se condensait tout entier en interrogation – limpide questionnement philosophique, mieux, questionnement anthropologique, à faire (il fit) rêver : qui sommes-nous, toi et moi, hic et nunc (Utinam qu’elle fasse du latin plus tard !), qui es-tu, toi qui me porte, qu’est-ce qui nous lie l’un à l’autre ? Fascinant échange au silence d’or, dont je rompais le premier le charme, incantatoire, pour retrouver les protocoles rassurants du corps et les pérégrinations en circuit fermé, et poursuivre mes ruminantes cogitations.

9. Ruminations qui firent résurgence dans l’ « après-coup » (les psychanalystes, qui font grand usage de la chose, préfèrent le dire en allemand, Nächträglichkeit, ça claque tel un) – coup de lumbago signant les éveils des nuits infantiles, levant l’embargo sur les images à moi adressées, pour moi levées par la Gisèle-au-regard, et comme égarées dans les limbes. Ce n’était pas la première fois, il s’en faut de beaucoup, que je prenais intérêt et joie à capter et me retrouver captif, ravi, me cognant au roc discours oculaire du tout-petit (tu es pierre d’yeux, mon enfant, et sur cette pierre je bâtis mon humanité). Et porter un enfant, longuement, par longue tradition et expérience, allait de soi – que d’aubes que d’aubes se levèrent sur l’étrange langueur hypnoïde du bercement qui ouvrait la porte à tout un peuple turbulent de fantasmes dératés ! Il y eut, novum, ce sacré après-coup dit Pléistocène.

10. Porter, en anglais to hold : du portement de l’enfant, qu’il nomma holding, le pédiatre et psychanalyste Winnicott, dans une brillante et pourtant élémentaire, parentale ou simplement adulte intuition, a fait une donnée privilégiée de la relation « bonne » entre parents et enfants. Mais, praticien prudent, il se tient au plus près des finalités empiriques, trop soucieux d’apporter aide et conseil au « vécu existentiel » personnel un peu hâbleur sur lequel on rabat la puissance d’être de l’être vivant. Le regard intense du tout-petit nous porte, nous, au-delà. Il sert de guide pour porter notre propre regard au plus loin. Le regard, guide de vie pour lointains horizons – horizons perdus. Nous revient en mémoire l’ouvrage princeps du grand Henri Piéron, à [re]découvrir, La sensation, guide de vie, 1945, ainsi que son propos, si ajusté au nôtre, qui ouvre et couvre notre après-coup, porteur de la présente épiphanie (vision) : « Derrière le bébé, il n’y a pas seulement les neuf mois de la conception, mais les millions d’années de l’espèce » (Vocabulaire de la psychologie).

11. Dans la petite musique de nuit du bercement, tandis qu’en chute molle chavirent et vont s’effilochant de floconneux rushes de sommeil – de la petite Gisèle repliée sur ses six mois le visage doucement s’estompe. Nébuleuse. Mais le regard tendrement persévéramment persiste, empale et emporte le temps, et montre la voie, la voie de l’espèce, ranimant en nous le primordial signe, l’unique repère sûr dont dispose l’humanité : non pas tant l’amour, comme cela se dit trop partout et par tous et pour tout, planétaire guimauve où s’engluent liens et relations démagogues, individuels ou collectifs, mais – il faut bien un mot pour dire cet indicible originaire – la Tendresse, affect primordial qui contient plus que l’empathie diffuse et niaise et plus que la tendresse courante telle que tournée et chantournée au tour de la culture. Un éclair insolite de Tendresse, en son brut et naissant surgissement, on le percevra, si l’on sait voir, dans le regard pensif du grand singe de cinéma (« usine à rêves »), King Kong, l’Ancêtre « Huitième merveille du monde » revenu parmi nous de la nuit des temps, en qui se génère l’étrange et inouï sentiment – qui ne saurait être que Tendresse, proprement matricielle, comme forme et gesticulation le donnent violemment à voir – éprouvé pour la jeune femme qu’avec délicatesse il cajole dans la paume de sa main, et qui crie et l’éveille (première version, Cooper, Schoedsack et O’Brien), ou danse et le séduit (remake de Peter Jackson).

12. Sur des bases certes minces et pincées – courtes nocturnes d’un bébé de six mois et lumbagogo –, on s’est mis à tâtonner sur le terrain des antériorités paléo-anthropologiques. Du Tati intellectuel. La référence au Mio-Plio-Pléistocène (pliage accordéonirique) relève pour l’essentiel, on l’a compris, de la fantaisie. Elle tient pour son éventail de millions d’années, où ont pris place (où ? comment ?) la formation et l’évolution des hominidés – et peut-être l’apparition d’un homo sapiens ou ancêtre direct (fourchette d’un, deux ou trois millions d’années !). Mais il nous plaît, avant tout, de faire entendre, dans le « mio » abrégeant Miocène, le « myo » de nos muscles malmenés, et dans « plio-pléi », pliant Pliocène sur Pléistocène, les âpres pliures ou pliements des corps – corps d’enfant et corps d’ancêtre –livrés aux lombalgies.

13. L’affabulant Pléistocène sert de décor ou de mise en scène pour loger un principe d’Ancestralité, tel que nous avons tenté de le suggérer dans le rapport du bébé à l’adulte. Il nous est apparu que la Tendresse, pour retrouver sa prime vibration, son élan originaire, pouvait requérir des plus-que-parents, s’inscrire dans une plus haute filiation que celle des père et mère soumis à de sévères contraintes (la pulsion de mort y a place), source de compulsion meurtrière à l’endroit de l’enfant (histoire de l’humanité et histoires individuelles abondent en effrayants témoignages). Ainsi, aux côtés d’autres facteurs, environnementaux, économiques, techniques et autres, le principe d’Ancestralité, c’est-à-dire le grand âge, la vieillesse comme cumul de savoir, vigilance et « bienvIeillance » (« bien veiller » – « bien vieillir »), présence de sujets âgés agissant à la fois mythiquement et concrètement en Ancêtres, ou « Vieux Sages », conservatoire d’expériences et de sentiments, et notamment expérience vitale de la fragilité de l’enfance et fragilité du sentiment vital de Tendresse – ce principe d’Ancestralité a pu jouer un rôle fondateur dans le processus qui a conduit à l’institution de la culture et à la survie de l’homo sapiens. Salement mis à mal dans nos sociétés, il conviendrait qu’on y revienne.

Publié dans Cultures & Sociétés, Sciences de l’homme, n°10, avril 2009, rubrique « Si tu t’imagines ».

Rectificatifs

Pour Gisèle… et Kafka

Le titre d’un article ne constitue pas à mes yeux une banale annonce ou une aguicheuse accroche, il fait partie intégrante du texte, il en ex-alte l’esprit même, au moins y aspire-t-il. Pour les deux articles publiés dans le dernier numéro de Cultures & Sociétés (n°10, avril 2009), le titre a été modifié, ce qui tend à déformer l’esprit des textes. Je rétablis donc les titres tels que je les ai donnés.

Dans la rubrique SI TU T’IMAGINES, le titre exact est :

D’amour et de lombalgie

pour Gisèle

Le « pour Gisèle » n’est pas une banale dédicace, glissée presque à la sauvette sous le nom de l’auteur, il est un élément moteur du texte, il fait partie intégrante du titre et doit y avoir sa juste place.


Ô génie de l’enfance : tandis que je m’acharnais à chercher rime à « isocèle », Gisèle, maintenant sept mois, me l’offre avec son corps : elle se met à faire une … Varicelle !
Et voici qu’entre temps, nous naît une autre petite-fille, Daphné. Âge : deux jours : je la prends dans les bras – terrifiante fragilité d’un bébé, qu’est-ce que ça devait être, au Pléistocène ! – et elle me regarde intensément, et déjà, déjà en vérité, questionne, questionne.

Un commentaire »

  1. Cher Roger Dadoun,
    Je souhaiterais relire l’étonnant poème pour Robert Desnos que vous avez déclamé l’autre soir à l’Espace des Femmse. Pourriez-vous m’en transmettre une copie? Ou m’indiquer comment contacter l’éditeur?
    D’avance, je vous remercie.
    Juliette Joste

    Commentaire by JOSTE — avril 30, 2009 @ 11:06

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