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avril 29, 2009

(Péguy : « Comment vous le dites ») Bonheurs médiatiques et Malheur dans la civilisation

Filed under: Charles Péguy — Roger Dadoun @ 9:05

Comment commencer ? « Il faut, dit Péguy, avec son sens admirable de l’à propos à La Palisse, commencer par le commencement ». Oui mais, où est le commencement ? Le « commencer » étant le premier et obstiné casse-tête de tout écriveur, pourquoi ne pas commencer par la fin – ce que n’hésitent pas à faire la plupart des auteurs de polars. Quoi qu’il en soit, on n’est pas, avec ça, sorti de l’auberge littéraire, à moins que – à moins que l’auberge ne porte le label « Maison de la Presse », ce qui conviendrait bien à la Maison Péguy, si nous désignons à pareille enseigne enseignante l’immense espace potentiel de la minuscule boutique des Cahiers de la quinzaine, où se croisent les propres travaux d’un Péguy « vieux journaliste » comme il dit, les comptes rendus des événements politiques et culturels qui font partie de l’actualité (Professeurs Langlois et Lanson et Lavisse et al. en savent quelque chose), et les reportages rapportés des divers points du monde par de fieffés collaborateurs.

Verso / Typo

Comment commencer – sachant qu’il y a plusieurs demeures dans la Maison Péguy, ou, « pour aller vite » (formule typiquement journalistique), plusieurs entrées. (Mais, nous rassure aussitôt Péguy à la fin de la Note conjointe, « l’entrée et la sortie, c’est la même chose ».) Il convient de chercher laquelle offre la perspective la plus pertinente pour notre temps, que l’on sait marqué, labouré, envahi, « infecté » par les médias, ramenés ici essentiellement, pour sa puissance, sa fréquentation et sa commodité d’usage, à la télévision. Mais, fidèle à l’esprit même de Péguy, on ne saurait négliger les petites portes, « disons » les portes de service, qui ouvrent parfois sur d’inattendues révélations. En l’occurrence, notre « petite porte » (« la porte étroite, mon cher Gide ») n’est rien de plus que l’annonce, le tract, ou flyer comme on dit maintenant, qui présente, recto verso, le programme de l’actuel colloque « Péguy et la presse ». Verso, la liste des contributions, dont la mienne, que je vais articuler – ce sera toujours ça de gagné pour ceux qui ne l’ont pas lue : « (Péguy : « Comment vous le dites »). Bonheurs médiatiques et Malheur dans la civilisation ». Titre déjà trop long, et qui, frustration horaire, ne tiendra pas ses promesses – mais qui néanmoins s’est trouvé de manière insolite augmenté de ces quelques mots mis entre crochets, en caractères gras : « [l’auteur tient aux parenthèses et aux guillemets] ». Or le malheureux auteur, ici orant, ne tenait, « en fait », qu’à un fil, qu’à un mince filet typographique destiné à souligner que la présente analyse s’inscrit dans la filiation de Péguy, et dans le droit fil de la troisième partie de son ouvrage Eros de Péguy intitulée : « Parlez-moi de comment vous le dites ». Ce supplément, qui n’est pas tant d’âme, fût-elle bergsonienne, que de « corps » (typo), espèce de « mastic » comme on dit en imprimerie, offre au moins l’intérêt de rappeler l’importance que Péguy attachait aux arts de la typographie, le soin extrême qu’il mettait, par rigoureuse déontologie, à lire et corriger tous les textes qu’il éditait (il s’y usa les yeux), et l’usage fréquent et efficace que lui-même faisait des parenthèses et des guillemets. Tout compte fait, le surdit auteur aurait pu être Péguy lui-même.

[Péguy aurait mal admis en revanche – revancharde revanche – une autre sorte de mastic, par abstention cette fois, et assez mastoc : dans le numéro 121 de L’Amitié Charles Péguy (« Péguy et l’enseignement, I. »), l’auteur du compte rendu des communications du colloque « Péguy et Jaurès : questions de fond » (ACP, n° 113 et 114) énumère, par ordre d’entrée en scène, tous les intervenants (dix, dont lui-même) et leurs thèmes – tous sauf un, à savoir ma contribution et moi-même, pourtant inscrits ainsi en tête même des Actes : « L’un l’autre : du duellisme  – ROGER DADOUN ». Comme, croyant à un mastic, donc, et croisant à l’occasion du colloque « Péguy et la presse » l’auteur du compte rendu, je l’interrogeais sur cette troublante occultation, il m’informa s’être trouvé à cette époque cruciale « en Croatie » (sic), mais qu’en tout état de cause, il se considérait comme excusable, n’ayant, expliqua-t-il texto, « rien compris » de ou à ce que je disais. Cela, chaudron percé ou non, me donna à penser : il est bien vrai, reconnus-je, que « duellisme » n’est pas dans le dictionnaire, et que l’expression « l’un l’autre » demeure obscure dès lors que l’on ne devine pas d’emblée qui est « l’un » et qui « l’autre » (Jaurès/ Péguy, ou Péguy/Jaurès ?). Ecartée la rampante envie kleinienne, quelle leçon en tirer sinon, insistant sur l’axe dur des Cahiers de la quinzaine : pédagogiquer, encore pédagogiquer, toujours pédagogiquer ! ]

Recto / Photo

Ce même Péguy, nous le retrouvons au recto du flyer, et là c’est bien lui, puisque « y’a photo », selon une expression chère aux journalistes sportifs. Mais quelle photo ? Le fond est suggestif, mi-intello mi-bureau – mais Péguy, la forme Péguy, l’homme Péguy, ça ne va pas du tout : cette main cramponnée à la chaise, cette autre main passée dans la poche du gilet (va-t-il sortir tocante ou pièce de monnaie ?), et ce regard, surtout ce regard, fendu en deux par une sévère ride et prolongeant une raide nuque, culminaison de la raideur du corps, qu’étrangle un col presbytérien – je verrais là, pour ma part, un Péguy plutôt formaté et porté par quelque miteuse rumeur médiatique (un calamiteux lapsus de clavier m’avait fait écrire « rimeur » – ce qui pourrait correspondre à la rumoreuse renommée qui n’entend de Péguy que rimaillerie tapissière de « Meuse » avec « endormeuse » !), rumoreuse qui s’acharne à ne sans cesse le remettre sur le tapis (citer Péguy fait chicos, style, grave et intello) que pour l’y plaquer, par K.O. Il aurait été plus avenant, par exemple, d’utiliser la lithographie de couverture des Cahiers de l’Herne, qui le représente jeune et grave, paletot largement ouvert sur gilet boutonné, mains dans les poches du pantalon, décontracté aussi, avec, au choix, un petit air à la Jarry après réduction du système pileux, une tête d’anar ou de journaliste yankee à la Bogart à qui on ne la fait pas …

Imaginez ça : un Péguy raide (« abhorreur »), poseur (incroyable) et solennel (tu parles Charles), qui bafoue et esquinte le Péguy du rire, de l’humour, de la jubilation, de la « joie de la route », tel que nous le sentons toujours à nos côtés dans ces temps de malheur – lui qui, par ailleurs et en même temps et si en profondeur, a scruté le Malheur jusqu’à l’os sophocléen (Les Suppliants parallèles), ce même Péguy qui, dans les dernières pages de son dernier texte Note conjointe, après avoir une nouvelle fois réglé son compte à l’assommante et sommante « raideur », fait 13 (treize) fois retentir le mot « joie », inscrivant ainsi la petite musique bergsonienne de la Note sur M. Bergson en corde spinozienne subtilement vibrante dans la Note conjointe sur M. Descartes.

L’étroite porte de service que nous n’avons fait qu’entrouvrir nous a tout de même permis, avec en prime cette « joie de rite » tragiquement ultime, de glisser deux problèmes majeurs de la pratique journalistique relative à la cruciale « problématique » de la « une » : quel sera le titre de tête ? quelle tête exhibera-t-on ? La quasi totalité des journaux et magazines font du gros titre à la une (« cinq colonnes … ») et de l’icône du jour leur « prime » souci (souci d’ « entraînement », à la manière dont on dit, pour la télé, « prime time »), contribuant ainsi à entretenir et exacerber l’iconolâtrie caractéristique du « monde moderne ».

Journaux

« Monde moderne » est une expression quasi obsessionnelle dans les textes de Péguy, marqués par un effort systématique, pour caractériser, sans « esprit de système », cet incertain objet : de quel « monde » s’agit-il, et de quelle « modernité » ? – et en esquisser les contours. Deux ou trois propositions clefs de Péguy, parmi les plus connues, offrent un cadre suffisant à notre propos limité. Politique, d’abord : « tout le mal est venu de la bourgeoisie. Toute l’aberration, tout le crime. (…) Je dis expressément la bourgeoisie capitaliste et la grosse bourgeoisie » – on ne saurait être plus clair, ni plus implacable, sauf à fouiller plus avant dans les sombres arcanes des conditionnements, manipulations et « tripotations » qui contribuent à l’exhibition durable et spectaculaire, au grossier ou grotesque spectacle – caricature de quelque Siegfried Folies – dont nous gratifie (!) aujourd’hui même (ans 2008-2009) la dite « grosse bourgeoisie » (gros paquets de milliards d’euros ou de dollars affrontés aux masses de milliards de téléspectateurs !). Et ensuite et ensemble,  proposition sociale-éthique-culturelle : « pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure » – on ne saurait être plus clair, ni plus rigoureux dans la démesure et l’illimitation mêmes, sauf à regarder en arrière, en direction de la « sombre fidélité » pour ces « voluptés anciennes » toujours actuelles (italiques de Péguy dans Clio, premières lignes traitant de la « recherche ») qui enracinent l’argent comme le plus durable et glorieux objet du désir. A partir de quoi, on obtient cette macro-formule condensée de Péguy : le monde moderne est un « univers prostitutionnel ». Ces énoncés, qui appellent certes de longs développement, conviennent à tout le moins pour resserrer et nourrir une analyse des rapports entre Péguy et la presse actuelle, envisagée dans son extension planétaire et sa pornographie hard ou soft généralisée, presse groupée désormais sous le nom de médias, et en tête desquels s’avance, irrésistible, fascinante, triomphante, la télévision.

Quand un auteur lance sur le « marché » (planétaire tapisserie des omniprésents marchands de tapis du « monde moderne ») un livre intitulé L’Argent suivi de l’argent (suite) exubérant d’éclats d’écriture et de pensée, on ne peut, subissant l’entraînement de la dite « suite », que suivre et poursuivre et, parenthèse chue, lui donner littéralement « suite » – en plongeant notre regard et notre nez (noires truffes à combler nos narines, ô aïeux), à fond, à fond la caisse ou à fonds perdus, dans l’argent de notre temps. Cet argent-là, non blanchi, nous intéresse, nous, au premier chef, bien plus qu’il n’affole les voraces banquiers : fric il règne, fastueusement et superprostitutionnellement (on sait le goût de Péguy pour certains mots longs, adverbes notamment – nous lui donnons suite) dans l’empire des médias. Il ne faut pas chercher midi à 14 (quatorze) heures, il faut, sachant que « time is money », aller directement et lourdinguement au fait fric et au faire fric : étant donné n’importe quel média (papier, radio, télé, publicité, internet), la première chose à faire et à évaluer est de savoir ce qu’il en est de sa structure financière : capital, organigramme, réseaux et liaisons, traitements et salaires, distribution et circulation de l’argent à l’intérieur comme à l’extérieur des sujets individuels et des rouages de production… Bref : d’où vient l’argent et où et à qui va-t-il ? On sait à quel point, en ce domaine, le silence est plus que d’or – il est, proprement, si l’on peut dire, et jalousement préservé, d’argent. Même les piécettes les plus tintinnabulantes se veulent recéleuses de trésors de silence.

Pour qui voudrait aller y voir de plus près, avec de fortes chances de se faire mal voir (féroces et meurtrières sont les jalousies – on en fait vite et à tout instant l’expérience), Péguy nous propose un petit scénario efficace, dans l’une de ces alertes mises en scène qu’il monte presto, en grand comique qu’il est, et dont on ne fera entendre, au prix d’en perdre l’alerte résonance théâtrale, qu’un sec cliquetis de francs. Dans cette perle rare qui se camoufle sous le titre banal et quasi officiel de Compte rendu de mandat (1901), Péguy fait dialoguer « le philosophe Pierre Baudouin et l’historien Pierre Deloire » (lesquels donc, didascaliquement, « se taisaient ensemble au pied du vieux poirier » – musique maestro !) avec un cousin campant le provincial (du juvénile Pascal, neuve postérité). Il y est question de ce que touchent les journalistes – flèche vive en plein cœur de notre sujet. Ces quelques reparties se calculent évidemment en francs, des francs d’une France d’avant, dont de hâtifs lecteurs prétendent que Péguy aurait eu la nostalgie ( sourires) :

Nous avons des journalistes qui touchent des dix, douze et quinze cents francs.

– Quand cela serait, lui répondit mon cousin, on n’est pas capitaliste pour si peu. Ainsi moi mon patron me paie quatre francs par jour. Ça me fait près de quatre cents francs par an. Et je ne me prends pas pour un capitaliste. […]

– Monsieur, dit pédantesquement Pierre Deloire [alias Péguy], c’est par mois et non par année que nos journalistes gagnent ces sommes considérables. […]

– Quinze cents par mois. Douze fois quinze font cent quatre-vingts. Dix-huit mille par an. Cent quatre-vingt mille en dix ans. Un million huit cent mille en cent ans. Dix-huit millions en mille ans.

– Tenez-vous en là, dit Pierre Baudouin. Vous savez bien compter. […]

– Mais comment les journaux peuvent-ils subsister ? [demande le cousin].

Il y a les annonces, les affaires, la pornographie, les paletots, le blanc [toutes rubriques que nous connaissons bien et qui « cartonnent », qui explosent aujourd’hui – encore que paletot et blanc fassent quelque peu tati, soldes ou ringard ]. On n’est pas bien sûr qu’il n’y ait pas quelques fonds secrets [lesquels, de plus en plus nombreux, sont de moins en moins secrets – le cynisme de type tapiesque s’expose médiatiquement comme une espèce de « valeur » frayant la voie à quelque ministère]. Il y a enfin les économies réalisées sur le petit personnel.

– Comment ! Tout le monde n’est pas payé pareil ?

– On paie très cher le rédacteur en chef et la grande signature. Mais le commun des rédacteurs touchent de cent à cent cinquante.

– Par mois, dit Pierre Deloire. […]

– Nous avons eu des journalistes qui à leurs gros traitements socialistes ajoutaient de gros traitements venus des journaux réactionnaires.  […]

– Pouvais-je imaginer tant de monnaie. J’en suis encore tout abruti.

Cumulos

Heureux cousin de province. Car, plus abrutis que lui y’a nous (un « nous », comme on peut l’imaginer, non de majesté mais de minusté – je parle pour mon compte ou mes comptes personnels) – nous qui avons tant de peine à imaginer les flux d’argent qui se précipitent torrentiellement dans tant d’escarcelles journalistiques et apparentées. Le cousin n’avait eu vent, en son temps, que de quelques simples cumuls petitement politiques. Que serait-ce s’il avait eu vent de ce qui se passe aujourd’hui dans à peu près tous les portefeuilles! Aux cumuls d’émargements aux journaux socialistes et réactionnaires, de gauche et de droite, de Paris, de province et d’étranger, s’ajoutent les cumuls sur nombreuses chaînes de radio, sur innombrables chaînes de télévision, les cumuls de « ménages » (participation honorante richement rémunérante à toutes sortes de rencontres, festivals, colloques, journées, etc.), et toute la « binetterie » (exposition de sa « binette », ou « trombinoscopie »), impliquant toute une mondanerie (la « morale de bande » y bat son plein), « dîners en ville » et réceptions… Comment parviennent-ils, ces honorants, ces cumulards ou cumulos nimbés d’argent, à faire à ce point, on se le demande, se dilater et l’espace et le temps et la bourse ! Interrogé sur ses performances et le mystère de son ubuiquité (Jarry n’aurait pas lâché le morceau), l’un de ces « surmalins » ou « surdimensionnés », hypersurdoué du cumul, disait se contenter vers les midis, entre deux jactances, d’une pomme quasiment bioéthique.

L’auteur du « Langlois tel qu’on le parle » et du « M. Lanson tel qu’on le loue » – ciblés dans L’Argent – ne serait nullement étonné, mais s’effarerait tout de même, fils de la chaisière, de voir se répandre et se manifester avec une telle folâtre frénésie toute une catégorie d’intellectuels médiatiques qui supplémentent leur stakhanovisme des cumuls en effectuant des « consultations » (« consultant » – footballistique ou économistique ou patristique ou géostratégistique – est un mot qui à la fois fait braire, car ça cause à tout va, et fait taire, car ça cuistrement impressionne – de sorte que ce mode de sultanat intellectuel fait florès), des tournées de conférences urbi et orbi (les Amériques ont la cote, au gré du change), ainsi que préfaces, manuels, éditions et collections, et missions et commissions dont la plupart disparaissent subrepticement dans les corbeilles de la petite histoire

« Mon pauvre Péguy » (lui-même reprend, en tournure d’ironie, éraillée de pathétique, cette expression envoyée dans un nuage de postillons compassionnels par de pimpants visiteurs venus aux Cahiers chercher, « mauvais œil » pointé, les relents avant coureurs ( !) d’une chute prochaine), notre « pauvre Péguy », qui pourfendait quelques discrets et presque fuyants inspecteurs généraux qui mettaient un peu de beurre sur leurs épinards éducationnels en signant et prescrivant d’autorité (autorité de commande autant que de commandement) des manuels qui devaient plus au « négrir » qu’à l’écrire. Le « parti intellectuel », surgi des eaux baptismales des Cahiers, a su, élargi à l’extrême, « s’adapter » comme on dit, aux « mutations » comme on dit, de l’époque, pour partout essaimer et multiplier ses niches : gouvernement, institutions et instituts, conseils d’administration, comités perchés « haut » et commissariats idem, directions et présidences pas qu’honorifiques, écologiques et humanitaires même, et Dieu sait quels autres montages ingénieusement bricolés par l’imagination sinécuriale.

Dans une très large mesure, c’est à travers les journaux que Péguy, journaliste « quinzenier », appréhende les aspects les plus caractéristiques du monde moderne. Même la réalité politique, abordée avec autant de vigilance que de passion, il la suit et la recueille à travers les journaux – et l’on comprend qu’il tienne tant à disposer de comptes rendus sténographiés (éloge des frères Corcos). En même temps que ses propres correspondants, journalistes sur la longue durée, ce sont les journaux, en continuité et en parallèle serré avec la méditation vive de ses textes d’élection (Sophocle, Pascal, Corneille, Hugo), qui nourrissent sa perception et du monde de la réalité et de la réalité du monde – l’ « odieuse réalité ».

Porno

« Mon pauvre Péguy » (bis) – il serait aisé de dire et facile de montrer que la vision qu’a Péguy de l’argent est assurément une vision d’inspiration ensemble socialiste, morale et chrétienne, mais plus encore peut-être celle d’un « pauvre », d’un à qui le manque d’argent ne fait pas, bien que poète, le bonheur, d’un qui en a des coliques, et qui voit même se lever dans les marges de son grand livre comptable une tentation de suicide. Jack London parlait du talon de fer posé sur la gorge du misérable ; plus féroce est le talon d’argent planté dans le crâne du malheureux. Il semble bien que Péguy n’ait, avec autant de force poignante, traité du malheur comme statut ontologique de l’homme (Les Suppliants parallèles en font une magistrale démonstration littéraire et politique) que parce qu’il y inscrivait la pauvreté vécue et perçue par lui avec une extrême acuité – à laquelle était loin d’être étrangère l’entreprise « communiste », toujours vacillante et épuisante, des Cahiers, qu’il évoque souvent avec amertume et poussées de ressentiment. Riches et pauvres, avec leur affrontement hurlant ou mutique inscrit sur le registre du malheur (qui sera le malheureux ? qui échappera au malheur ?) est la grande déchirure qui marque de son infection l’histoire de l’humanité. Ce n’est pas Malaise dans la civilisation, comme disait Freud, dans sa perspective propre, qui met au premier plan l’opposition entre Eros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort – mais « Malheur dans la civilisation », malheur intrinsèque du « monde moderne » dans lequel nous sommes « inscrits », et que nous-mêmes « inscrivons », nourrissons, perpétuons, en subissant et en infligeant malheur sur malheur.

Mobilisant Freud, il est difficile de ne pas signaler une autre entrée dans la Maison Péguy, une autre porte, qui porterait un nom allemand (procédé linguistique qui ne déplaît pas à Péguy, surtout quand il s’agit, dit-il, d’une contribution, Beitrag) : le mot Dreck, qui veut dire « immondice » – et qui pourrait, sur une humble petite porte un peu à l’écart, afficher « Luther » ou « Toilettes ». Péguy utilise le mot « immondice » pour l’associer aux pratiques journalistiques, aux rumeurs – pratiques relevant de ce qu’on nomme la « presse de caniveau », ou encore la presse « people », et dont le matériau de prédilection est la « pornographie », à condition d’ouvrir ce terme dans son plus large spectre, tel que le fait Péguy dans la citation qui suit, où je souligne, brutale empreinte de notre temps, cette « pornographie » haletant vers le « désastre » :

De plus en plus, d’année en année, et pour de longues années peut-être, le grand public s’abandonne et on l’abandonne,  le public est abandonné à toutes les bassesses : à la pornographie, et non pas seulement à la pornographie grossière, vulgaire, basse, à la pornographie du ruisseau [presse de caniveau], à la pornographie des foules et des masses, à la pornographie populaire, à la pornographie de la plèbe […], mais à la pornographie censément élégante et sociable, à la pornographie mondaine, à la pornographie du salon, du coin de la cheminée, la plus pernicieuse de toutes […], à toute la mondanité, barbarie infiniment pire et plus dangereuse que l’obscénité même. […] Et … de la corruption politique, il vaut mieux ne point parler.

[Et le désastre est annoncé, en préalable :]

Dans cette barbarie, dans cette inculture croissante, dans ce désarroi des esprits et des mœurs, dans ce désastre de la culture, plus nos cahiers seront bons, moins ils auront accès auprès du grand public, auprès de ce que nous pouvons nommer le public, tout court.

[…] Nul aujourd’hui, nul homme vivant ne nie…, nul ne songe même plus à dissimuler qu’il y a un désordre […], un réel désordre d’impuissance et de stérilité ; nul ne nie plus ce désordre, le désarroi des esprits et des cœurs, la détresse qui vient, le désastre menaçant. Une débâcle. (À nos amis, à nos abonnés, Œuvres en prose complètes, t. II, Gallimard, coll. « La Pléiade », p.1272-1273. C’est moi qui souligne tous les coups de « -» par Péguy assénés).

Une telle insistance invite à pousser un peu plus avant l’analyse, en y projetant l’éclairage d’une interprétation psychanalytique. Dreck signifie « immondice », « saleté », en langage vulgaire : « merde ». Freud parle de sa Drekkologie dans une lettre à son ami Fliess, où il se réjouit d’avoir découvert – ou redécouvert, puisque contes, mythes et autres récits, littéraires ou folkloriques, en parlent d’abondance (poules aux œufs d’or) – la relation radicale existant entre l’argent et l’excrément, expression d’une libido anale qui constitue une assise puissante, dynamique et déterminante de la personnalité. « Je puis à peine t’énumérer tout ce qui pour moi, (nouveau Midas), se transforme en immondices. Tout cela concorde parfaitement avec la théorie de la puanteur interne. Et surtout l’argent lui-même pue. » (La naissance de la psychanalyse, PUF, p.212).

L’allusion de Freud à des termes « copro-érotiques » tels que le verbe « faire », désignant autant le « faire » créateur (poiein) que le « faire » intestinal (« faire ses besoins »), nous renvoie au tout début de Clio disant «  – J’ai fait, dit-elle, (comme soucieuse) … ruminante en soi-même, mâchant des paroles de ses vieilles dents historiques […], le sourcil froncé, le front froncé, j’ai fait ce travail moi-même, etc. » J’ai fait moi-même un travail sur ce début de texte aux connotations convergentes dans la revue Esprit (n° 12, déc.1974, « La Clio de Péguy, parlant : – J’ai fait, dit-elle, (comme) soucieuse … » , p.834-851) – je ne peux qu’y renvoyer. L’analyse la plus documentée et argumentée sur ce terrain scabreux est celle de l’Américain Norman O. Brown, dans son ouvrage Eros et Thanatos, où il développe ce qu’il nomme « la vision excrémentielle » de l’histoire, en s’appuyant sur des auteurs tels que Swift, ou des témoignages tels que celui de Luther avec sa Thurmerlebnis, son « expérience de la tour » (du monastère) : le moine augustin initiateur de la Réforme dit avoir eu révélation de la justification par la foi alors qu’il se trouvait « dans les latrines de la tour ». Le rapport entre expérience religieuse et argent trouve de solides arguments dans l’ouvrage fondateur de Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905).

Tempo

Stigmatisant les « mauvais journaux » (le seraient-ils par essence ? – et l’on s’interroge sur ce propos de Péguy : « Le journal, la plus grande invention depuis la création du monde, et certainement depuis la création de l’âme, car il touche, il atteint à la constitution même de l’âme »), Péguy ne recule pas devant les termes les plus durs : « empestements », « crapuleux », « criminel », « cupidité », « pornographie » ; « je HAIS la POSE comme un VICE et la LÈCHE comme une ORDURE » (c’est moi qui capitalise en plaçant des capitales). En dernier ressort, c’est tout le journalisme qui est « infecté », et ce diagnostic vaut encore plus pour le journalisme massif d’aujourd’hui, et singulièrement pour les pratiques audiovisuelles, qui s’exercent avec une omniprésence et un pouvoir de conditionnement et de décervelage, que Péguy ne pouvait même pas imaginer (vu qu’il n’avait pas la télé !). C’est par milliards qu’en notre temps les hommes subissent l’ « entraînement » de la télévision – influence, imprégnation, empreinte, imitation, mimesis, « formatage », « ensorcellement » dit Armand Robin (poète, haut traducteur et homme de radio – auteur, soit dit en passant, d’un dense et lumineux article sur Péguy), le moindre petit fait divers, anecdotique, trivial, quasi inexistant, étant reçu, « audimaté » dit-on, par des millions de téléspectateurs, qui s’en sustentent.

C’est à la racine même de l’être de l’homme, « l’âme », que le « désastre » se produit – dans ce que l’on pourrait nommer son « éternité temporelle ». En parlant, dans un précédent numéro de l’ACP, de « journalisme d’éternité », j’entendais une certaine manière, bergsonienne, pourrait-on dire, de voir en l’événement ce qui, reconnu comme surgissement unique dans le présent, immanent au présent, n’en prenait pas moins place dans une durée qui lui donnait texture, singularité, consistance et insistance, profondeur, inscription – « être inscrit » est une des caractéristiques majeures de l’événement pour Péguy. Ce qu’il nommait « la dissémination poussiéreuse des nouvelles » est plus que jamais poussière, du fait d’une machinerie qui broie la temporalité même, plusieurs lignées temporelles se chevauchant, s’enchevêtrant, se confondant, se désarticulant, se criblant, s’excluant : pulvérisation, mouvement brownien, gribouillis du temps. Le temps ne nous parvient plus que comme agitation d’instants atomisés tournant en rond, « en boucle », sur eux-mêmes, monades qui, dans une sorte de chaos ou de « désordre », se repoussent et se chassent les unes les autres, laissant peu de chance à l’œuvre de mémoire.

Peut-être l’insistance que l’on met aujourd’hui à tant parler de « devoir de mémoire » (peut-on, en vérité, nommer « devoir » ce qui fait l’être même, irréductible, de l’humanité, sa nécessaire et vitale « mémoire » ?) s’enracine-t-elle dans ce sentiment angoissant, non pas que l’on « perd son temps », obsession actuelle, journalistique, mercantile, mais que l’on perd le temps, que le temps, le temps d’être, notre être-temps nous échappe – fuit, se perd dans le néant. Qui pourrait vraiment résister à ces afflux et à ces flux, ces niagaras d’images éphémères et de paroles verbales coulant en permanence de ces centaines de sources imaginaires où même la résistante et dure réalité finit par rejoindre l’hallucination – où l’hallucination ne fait qu’une bouchée de la réalité ? Oui, devant la télé (voyez les enfants, et pas seulement eux !), j’hallucine : le travail de l’hallucination est peut-être la caractéristique la plus redoutable de l’image télévisée, quelque effort qu’elle fasse pour – s’autoproclamant « télé-réalité », « en direct », « en temps réel », « live », etc. – s’accrocher au réel, lequel ne peut éviter la manipulation, la « tripotation », du simple fait d’être projeté, jeté en avant-en arrière, subir diverses médiations et distorsions, et être recueilli dans un cadre qui le dé-nature, l’acculture, l’inculture.

En même temps, il importe de le dire avec force et passion (passion de l’image, enracinée dans notre rapport au monde), la télévision (et sa filleule abusive Internet) demeure une voie d’accès extraordinaire au réel : n’est-il pas merveilleux de voir l’univers entier se déployer en ailes d’aigle sous nos yeux assoiffés d’être, et, lorsque quelque chose perçu comme le roc du réel affleure sous les marqueteries d’images,  ne peut-on parler – comme le font les journalistes croqueurs de livres extasiant leur « bonheur de lecture » – d’un « bonheur du regard » ?

« Et in Arcadia ego »

Mais ce n’est pas de ce rare bonheur-là dont il est ici question. Nous parlons de ce type de « bonheur » que la quasi-totalité des publications et des émissions se donnent pour vocation affirmée de proposer et vendre (au moment où ces lignes sont écrites, fin décembre 2008, un hebdomadaire politico-people fait sa couverture sur, en gros titre, « le Bonheur », rivalisant avec les émissions télé racontant à gorge que veux-tu « les années Bonheur »). Vendre du bonheur, c’est à peu près aussi tristement mercantile que de vendre son honneur. L’honneur, comme Corneille, et éminemment le Corneille cher à Péguy, s’en fait l’illustre héraut, est un respect, une loyauté à l’égard de soi-même et d’autrui en tant qu’êtres pensants (Descartes n’est pas loin), et comme tels chargés, mis en charge d’humanité. Outre le film éponyme étrangement décalé et en camaïeu d’utopie d’Agnès Varda (1962), « Le Bonheur » est, on le sait, un traditionnel sujet de baccalauréat – dont on pourrait seulement dire, pour ne pas rendre sur ce point copie blanche, qu’il suppose un degré si profond d’accord avec soi-même que le soi-même finalement s’y perd – « éperdu de bonheur ! ».

Extraordinaire puissance de l’argent, que nous avions posée d’entrée de jeu : honneur et bonheur, chacun dans son ordre propre, ont de tels ancrages dans l’être même de l’homme qu’ils résistent au régime d’échange mercantile. Et pourtant, comme dirait Galilée, ça se vend. C’est même, de nos jours, une des denrées les plus rentables. Le déshonneur, à des degrés divers, sous les formes les plus banales comme les plus inattendues, fait partie de la vie quotidienne, sans guère susciter d’inquiétude. Quant au bonheur, c’est à qui fera métier d’en vendre, au menu ou à la carte – il s’offre à profusion, à satiété, à sursaturation. Les différents médias fonctionnent comme autant d’agences polymorphes mondialisées du bonheur ; la publicité nous somme à chaque pas d’être heureux, et nous ouvre, nous fourre en des cavernes d’Ali Baba bourrées d’instruments et recettes propices au miracle ; les magazines regorgent d’images et de scénarios du bonheur, réglés sur l’incontournable paradigme de notre culture : santé, beauté, jeunesse, sur fonds (avec un « s », de préférence) de richesse ; les journaux de tous styles et de toutes obédiences tracent et retracent les mêmes et autres pistes, balisées de repères de tous ordres – scientifiques, mythologiques, idéologiques, philosophiques, psychologiques, fantasmatiques, religieux – aptes à faire vibrer en chacun de nous, pauvres poussins, un édénique « et in Arcadia ego » !

Mais, aveuglante évidence, c’est la télévision qui fait au bonheur la cour la plus assidue et la plus servile. On peut appeler cela divertissement, distraction, évasion, jeux, on dit aussi « rêve ». Qu’est-ce, demande-t-on, qu’il demande, le peuple? Du rêve, encore du rêve, toujours du rêve. Des idéologues de la culture vont jusqu’à proposer, figurez-vous, de « rêver l’autre » ou « chacun pour l’autre » ! Toutes ces mises en scène à l’enseigne du bonheur visent-elles, en vérité, autre chose qu’à tenir le malheur, non pas en échec – l’ « odieuse réalité » se charge vite de remettre les pendus à leur corde – mais à l’écart, à distance, sous fard, camouflage, perfusion d’analgésiques. On force le malheur, empreinte originelle, d’aller se rhabiller – et le voici qui nous revient tout de neuf attifé, en séries et récits ininterrompus, modèles haute couture, smoking et robe de soirée, lustres de festival, appartements somptueux, gracieuses mondanités, relations chèrement humaines toutes de charme, convivialité, urbanité. Règne affiché du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » – la formule a bien pris.

Ainsi, l’une des vocations les plus affirmées et revendiquées de la télévision et de la presse dite « people » (que Péguy aurait exécrée : il en donne un preste et parodique aperçu en titrant « Sanglante bataille socialiste » une triviale et populiste « corrida de Roubaix » racontée par Le Réveil du Nord socialiste épaté)  est de fabriquer et de travailler avec ce matériau nommé « bonheur ». Reprenant ici opportunément l’expression de Péguy traitant le fer de « matière putain […], matière libidineuse, sans astreinte, presque sans résistance » (le poète est ici injuste : le fer, dont notre organisme a un besoin vital et qu’il assimile en délicats dosages, est une substance précieuse – dont les femmes enceintes, entre autres, seraient bien avisées de préserver le juste équilibre), nous pourrions dire que ce bonheur médiatique est la matière « putain » par excellence, elle arpente tous les trottoirs et chaussées et pics et cols et grèves où courent images et sons, et se précipite dans les bras de n’importe quel « protecteur », public ou privé. Suffit d’appuyer sur un bouton, de zapper – et les défilés proxénètes se succèdent, la « pose » fait fureur et la « lèche » coule à flots, « comme une ordure » – incessamment recyclée.

Aux « crocs »

La télévision est un exercice éminemment collectif, impliquant des publics, on l’a dit, « millionnaires », et des personnels et équipes se comptant parfois par centaines, avec ferveur particulière pour les scènes de foule (allégresse ou deuil, cultes ou émeutes, achats ou pillages). Mais son exercice favori, systématiquement recherché et travaillé, est de braquer les projecteurs, pleins spots, podium et tapis rouge, sur une personne déterminée, qu’il s’agisse du dit « pro », du téléaste, type journaliste ou « pap » (producteur-animateur-présentateur : l’incontournable petit potentat-télé !), du télé-comédien relançant au long des années des feuilletons à large couverture, d’un imitateur ou d’un invité (politicien, consultant, spécialiste, celui ou celle dont « tout le monde parle ») que l’on retrouve à tous les carrefours d’émissions – et de quelques autres rôles médiatisés (de la boîte en pont d’or on voit surgir, en gros plans et gros noms : sociologue, pédo-psychiatre, gastronome, psy, démographe, gynécologue, géopoliticien, paléontologue, couturier, « coach », etc.). Ces divers personnages, proclamés « populaires », se voient acclamés dans les médias, « people » ou autres, sous les noms de « star », « vedette », « étoile », « icône » – quelles que soient par ailleurs les réelles compétences, qualifications, qualités et efficacité (à l’instant même, ce janvier 2009, un journaliste, présentant à la mode de la triple initiale JPP un footballeur retraité, lâche : « immense star » !).

C’est la télé (avec les médias annexes – journaux, magazines, fanzines, publications – fonctionnant comme relais et caisses de résonance) qui fait, fabrique la star. Les télé-stars, fabriquées, « emmontées » par la télé (montages d’ « étoiles qui montent » ou « scotchées » au zénith), objets de mini-cultes (groupies, fans, supporters, figurants des plateaux), contribuent en retour à forger et ériger la télé elle-même en Star des médias, Star de la culture (au sens large, inculture incluse), Maxi-Star ou Super-Star, Star Suprême , objet unique uniformisé d’une communion et d’un culte unanimistes dans le monde entier (texture, tramée avec l’argent, de toute mondialisation). Combien, du coup, se révèle prophétique, et plus retentissante que jamais, l’expression, pourtant ancienne, de Péguy évoquant un « désastre de la culture » – lorsque l’on voit tout un chacun de ces milliards d’êtres suspendus au petit écran, de quelque « ordre » ou « désordre » qu’il relève, participer à cette gigantesque machinerie-machination de l’imaginaire : politiciens (la télé est au cœur, au cœur d’amour, du pouvoir, qui poursuit le rêve éveillé du 1984 d’Orwell : « il aimait Big Brother »), artistes, journalistes, intellectuels, terroristes, voyous, escrocs, canailles, anonymes, et les morts eux-mêmes embarqués, encore chauds, cendres ou fumées, dans la « débâcle ».

Une telle puissance de l’image, inouïe à ce jour, un tel martèlement de l’imaginaire, matériau psychique muté « putain », mobilisent toutes les ressources de l’âme et des sens, et mettent en jeu divers mécanismes psychologiques qui contribuent à modeler, ensemble, et l’individu et la collectivité et la civilisation – dans le sens d’une uniformisation croissante (et du coup l’on s’enchante d’une « diversité » qui fait diversion), qui exige le recours à des formes diverses de régression (et du coup l’on ne jure que par un « progrès » qui fait régression). Compte tenu de l’univers illimité, pullulant, bigarré et changeant qu’est la télévision, emblématique de la presse et du « monde moderne », et procédant, par nécessité, antikaleidoscopiquement, nous ne pouvons faire plus que de lever, in extremis, trois figures ou pistes dominantes de l’expression télévisuelle : narcissisme, hilaro-fascisme, séductionnisme.

Narcissisme

Narcissisme, « Narzissmus » – « Par référence au mythe de Narcisse, amour porté à l’image de soi-même », selon le Vocabulaire de la psychanalyse. Mais le mythique Narcisse n’avait à sa disposition, pour se mirer, s’admirer, qu’un modeste plan d’eau, sans doute polluée, qui ne pouvait lui renvoyer qu’un reflet indécis, tremblé, fugitif, de lui-même. L’homme d’aujourd’hui, en sa structure narcissique, telle que chacun d’entre nous l’éprouve, dispose, avec les nombreux, commodes, sophistiqués et vraiment fabuleux instruments d’imageries, télévision en tête, fleurons universels du progrès technique, d’une capacité fantastique pour fabriquer et contempler, ad libitum, des images de soi, réfractées à l’infini – images, non seulement impressionnantes dans leur adéquation avec le sujet réel saisi analysé décomposé-recomposé sous tous les angles, mais poussées à la perfection, et comme portées au-delà d’elles-mêmes par divers traitements flirtant avec l’idéal et le sublime. Empereurs et princes cherchaient par tous les moyens à imprimer, multiplier et pérenniser leur image : portraits, pierres, pièces, documents, textes. Ça n’allait pas chercher loin. De récents dictateurs – Hitler, Mussolini, Staline, Mao, Sadam, Kim Il-Sung, Castro – la diffusaient sur tous les supports possibles, forçant dans le gigantisme et la quantité : statues colossales, effigies, immenses ou minuscules portraits sur tous supports, affiches, panneaux, journaux, drapeaux, banderoles, timbres, vignettes, etc., mais cela reste encore de l’artisanat, au regard des ressources formidables du monde de la télévision : une exhibition universelle, permanente, ubiquitaire, magnifiée, idéale, fascinante – et de surcroît, rappelons-le, brassant, directement ou indirectement, de colossales sommes d’argent (« petit personnel » exclu).

Quel esprit, aussi mesuré et lucide soit-il, résisterait à pareille pression, à cette explosion de sa propre image offerte à des milliers, des millions, des milliards de regards – époustouflante et universelle « reconnaissance » ? Reconnaissance telle, en vérité, qu’il est contraint – mais c’est aussi source de gratification – de se voir, se reconnaître autrement, rendu autre par l’intensité, l’omniprésence et l’admiration du regard des autres, et engagé dans un processus médiatiquement idéalisé d’aliénation. Le « Moi-je » s’en donne à cœur joie ; qui s’amuse à en compter les occurrences disposerait d’un rapide et assez fiable « test d’enflure de la personnalité » – jusqu’au moment où l’enfilade des clichés où s’embourbe, fût-ce avec distinction, le « Moi-je », ne suscite plus qu’agacement et nausée – et l’on zappe, pour plonger de celui-ci en celui-là.

La pullulation quasi hallucinatoire des images du Moi, l’inflation énorme des Moi-je (le langage psy affectionne l’expression  « Moi surdimensionné »), avec le nom bruyamment répercuté qui l’accompagne, ont conduit divers commentateurs à souligner, pour s’en réjouir ou le déplorer, une crue et une emprise croissantes de l’ individualisme dans les cultures démocratiques – et son affaiblissement, en revanche, dans les cultures à dominante « communautaire ». La notion d’ individualisme se prêtant à toutes sortes d’interprétations, souvent opposées, on n’avancera que cette seule remarque : l’individualisme télécommandé contemporain nous paraît très éloigné de l’esprit libertaire, proche de la pensée de Péguy, d’un Fernand Pelloutier, le fondateur des Bourses du travail, déclarant : « nous sommes … les amants passionnés de la culture de soi-même. » La culture délivrée par les médias et la télévision, sauf rares exceptions de ceux qui parviennent à sélectionner, analyser et gagner en perception, tend à rendre le sujet (bombardé d’images, martelé de noms, accablé d’opinions, débats, dialogues entremêlant le n’importe quoi avec le n’importe qui et comment) poreux, écartelé, fluctuant, « étourdi », dans tous les sens du terme, et livré du coup à toutes les formes de délire collectif, qui surabondent : chanson, sport, festivités, croyances politiques, esthétiques, religieuses, etc. Non, en vérité, pour le sujet engagé dans une difficile et passionnée construction de soi, « au niveau de la télévision, comme l’annonçait le chanteur très médiatique Henri Salvador, c’est pas la joie. »

Hilaro-fascisme ou porno-rire

Mais si mais si, c’est la joie, et débordante, la preuve, rétorquent les marchands et fabricants d’images, c’est que l’on y rit, l’on y rit, partout à tout instant avec tout le monde quels que soient les sujets. Ce qui est vrai. La télévision applique, représente, assume, incarne, à la lettre et « dans tous ses états » et ses possibles, ce programme du « monde moderne » évoqué par Péguy (lui, l’homme d’ « aucun programme ») : « un monde de barbares, de brutes et de mufles, plus qu’une pambéotie…une panmuflerie sans limite […], un monde, non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout. »

Faire blague de tout (je souligne), c’est l’une des priorités, la priorité des priorités des programmes de télévision. Les animateurs sont choisis, et payés en proportion, pour le potentiel, le capital-rire qu’ils sont censés représenter. Ces riants rieurs ressourceurs éructant de rire requièrent, maestros-cabots orchestrant rythmes et râles, que tout le monde rie, se plie de rire, se plie au rire – et ils s’y escriment, royalties assurées, en distribuant à comparses rôdés des rôles de relais du rire relayés par spectateurs-potiches figurant on ne sait quel audi-fantômatique pays profond. Larguant les rires « hénaurmes », satiriques et libérateurs, des grands créateurs comiques devant l’Eternel – les Aristophane, Rabelais, Swift, Molière, Jarry, Joyce, Chaplin, etc. -, tout est fait au contraire à la télévision pour que le rire sonne égrillard, pavlovien (« du mécanique plaqué sur du vivant », disait si justement Bergson), polisson, poussé aux limites de l’hystérie et de l’idiotie, et source d’une dégradation de l’imaginaire et de la pensée que l’on ne peut qualifier autrement – s’il est vrai que sommation est faite à tous de devoir rire – que d’hilaro-fascisme ou de porno-rire. Slogan pour temps de malheur : « Tous au rire », comme on dit « Tous au défilé » ou « Tous au turbin » !

Ce rire inextinguible semble avoir vocation de ne rien laisser passer du réel, sauf à l’éclater (« on s’éclate ! »), de ne rien laisser filtrer de ce qui renverrait à la condition humaine comme malheur, souffrance, « immense mélancolie surmontée », comme disait Walter Benjamin en parlant de Péguy. C’est cette falsification radicale de l’être de l’homme qui justifie l’ample vision péguyenne de la « pornographie », c’est cet acharnement totalitaire à plier sans répit ni scrupule tout un chacun au rire – même les non-marrants, les sérieux, les graves, les gémissants professionnels sont contraints de s’y faire, faisant contre mauvaise fortune il faut voir quelle sale bonne mine – qui pourrait permettre d’accoler au télé-rire le terme hasardeux de « fascisme » (mais enfin, Péguy parlait bien de « désastre » !).

Séductionnisme

Péguy dénonçait « l’immense prostitution » d’un univers qualifié de « prostitutionnel » – où les médias tiennent désormais le haut du trottoir. Mais ce que l’on voit aujourd’hui se déployer sous nos yeux, en pleine lumière, c’est avant tout un univers séductionnel : la séduction est érigée en modèle de culture, que la télévision, et les médias en général, instituent avec un intarissable acharnement. Il importe, ici aussi, de procéder à un élargissement considérable du concept de séduction : par delà ou en deça de la séduction amoureuse, qui continue de combler crachoirs et caméras (l’arbre Don Juan cache l’obscure et proliférante forêt des enchevêtrements séductionnels), l’attention doit se porter sur les échanges en séduction qui opèrent dès l’entrée dans la vie, avec une puissance fondatrice dans les rapports entre la mère et le nouveau-né, et qui se poursuivent en figures diverses tout au long de l’existence. Jean Laplanche, un des rares analystes à avoir donné toute son amplitude aux mécanismes de séduction, y voit « le fait générateur majeur en psychanalyse », et le situe au pivot de ses Nouveaux fondements pour la psychanalyse (PUF, 1987). A défaut d’entrer dans de labyrinthiques détails qui en appellent autant à l’effarante psychanalyse des enfants de Melanie Klein qu’à l’anthropologie culturaliste toute en mosaïque de Margaret Mead, on signalera simplement que la « théorie de la séduction généralisée » de Laplanche est de nature à éclairer certains aspects majeurs de la production et de l’expression télévisuelles, en particulier la problématique du couple activité-passivité et le rôle des « signifiants énigmatiques ».

La grande masse du « public », des « gens », des téléspectateurs, se voit acculée à une passivité qui les fixe, souvent physiquement parlant, en sujets « minorés » – on dira aussi bien « infantilisés », si l’on se reporte à une séduction originaire caractéristique des demandes sensorielles et affectives de l’infans, du tout-petit, tandis qu’une minorité d’acteurs-actants-agents-télé monopolise l’activité, en interventions et gesticulations activistes, jouant sur tout un clavier séductionnel (voix, tons, mimiques, yeux de velours, bouche en cœur, sourires suintant du lait de la tendresse humaine, palpitantes narines, gestuelle haptophile, etc.). On est conduit à s’interroger sur les investissements libidinaux (« libidineux », dit Péguy) en jeu, sur la distribution des enjeux de la « perversité polymorphe » à l’œuvre : voyeurisme/exhibitionnisme, masochisme/sadisme, emprise/oblation, masculin/féminin, etc. Les « animateurs », travaillant les sujets à l’anima, à l’âme, agissent en « parents pervers », maîtres et manipulateurs de « signifiants énigmatiques » séductifs-agressifs (toute l’affaire de l’Œdipe n’est-elle pas accrochée à l’énigme du Sphinx ?) que sont ces vitales inévitables questions : comment ? pourquoi ? où et quand ? savez-vous que ? qui êtes-vous ? que faites-vous ? que voulez-vous ? que cherchez-vous ? qu’espérez-vous ? – débouchant sur la promesse de l’alléchant, péremptoire et cuistre « tout ce que vous voulez savoir … », qui n’est rien d’autre que mystification, gratification hallucinatoire.

On devient ce que l’on regarde, disait William Blake le visionnaire – et en même temps ce que l’on entend, ajouterait Péguy : « nous pouvons perpétuellement causer, c’est le règne du bavardage même ». Ce qui nous permet d’introduire, in fine, cet autre visionnaire, contemporain immédiat de Péguy, Alfred Jarry, pour lui emprunter sa « Chanson du décervelage » (Ubu Roi, 1896), à brancher sur la « machine à décerveler » télévision : « Voyez, voyez la machin’tourner / Voyez, voyez la cervelle sauter » – ainsi que, récupérant ensemble le Dreck freudien et le porno péguyen et les actuels féroces crocs à « phynance » montés sur blanches et séduisantes dentures, son verbe-programme impétueux apte à embrasser la télé à son plus bas étiage, et qu’il convient de conjuguer avec patience : « Merdre ».

Exergue

Bouclant d’un « comment finir » le « comment commencer » du début, il nous semble opportun de reprendre ci-dessous, pour faire conclusion, l’exergue de notre ouvrage La télé enchaînée, Pour une psychanalyse politique de l’image (2008), dans la perspective – « dialogue de la cité harmonieuse » ? – de hisser la télévision, jusqu’ici malmenée, à sa plus haute vocation, et pour que puisse se faire entendre la petite voix de l’Espérance chère au poète :

À tout « le peuple des télécommandés »,

pour voir la télé à la manière, poétique, dont on lit l’Epopée de Gilgamesh, la Bible et le Talmud, l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, les Voyages de Gulliver de Swift, Gargantua de Rabelais, l’Enfer de Dante, L’Argent de Péguy, le Procès de Kafka, Héliogabale d’Artaud, À la recherche du temps perdu de Proust, Ulysse de Joyce, et autres « enfants- phares » (Duchamp) de la culture.

(publié dans L’amitié Charles Péguy, n°125, janvier-mars 2009.

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