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avril 29, 2009

Sur Murakami Haruki – Portrait en pieds (qui courent) du romancier marathonique qui s’exagénère

Filed under: La vieillesse,Société — Roger Dadoun @ 8:58

Le livre du romancier japonais Haruki Murakami fait bon titre : « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond » – c’est vraiment de cela dont il s’agit. Mais le titre japonais d’origine se lisait autrement : « Ce dont on parle quand on parle de courir » ; il s’inspirait du titre d’un recueil de nouvelles de l’Américain Raymond Carver (auteur traduit par Murakami) : « What We Talk About When We Talk About Love » – je traduis : « De quoi qu’on parle quand on parle d’amour », platement rendu en français par « Parlez-moi d’amour ». Pour aller au plus simple, on aurait pu adopter une formule devenue cliché : « Portrait de l’artiste en marathonien ». Plus éloquent aurait été le titre, emprunté au film extraordinaire de Tony Richardson (d’après une nouvelle éponyme de Alan Sillitoe) : « La solitude du coureur de fond » (1962), tenu à bout de souffle par l’époustouflant Tom Courtenay. Enfin, comme on n’est jamais mieux servi – en titre(s) – que par soi-même (est-ce qu’il ne faut pas, sans cesse, aujourd’hui, que notre « soi » ou « moi » décline ses titres, empreintes, numéros, codes, adn et fragrance de pet ?), et pour saisir le maximum d’éléments traversant l’assez court récit du fin Haruki, je suggère : « Portrait en pieds (qui courent) du romancier marathonique qui s’exagénère ». En principe, tout y est (sauf ce qui n’y est pas – et qui est peut-être le principal !), mais on peut toujours compléter, pour faire entendre quelque chose comme une dramaturgie, par ce sous-titre : « Dialogue à trois : mon Corps, mon Ame et Moi ».

La classe des sexagénaires

Ainsi « gonflé » et presque autosuffisant (comme tant de titres), un tel titre inviterait presque à s’abstenir de lire l’ouvrage. Il y est question d’épreuves de marathon (42km195), d’entraînement (courir 10 km par jour, entre 250 à 350 km par mois), de « coach » (car le récit navigue entre Etats-Unis et Japon – encore que le torride parcours solitaire Athènes-Marathon risqué par l’auteur hellénisant donne des sueurs froides), d’équipement (vélo inclus, pour quelques épreuves de triathlons), etc. Le lecteur arrive-t-il à prendre son pied quand l’auteur se prend les siens pour les mettre dans ses chaussures faites pour battre le pavé, oubliant un jour, ô lapsus, de les lacer correctement ? Un lecteur pressé, peu enclin à une « lecture de fond », c’est le cas général, se croirait tombé sur un de ces ouvrages rédigés à la mords-moi-le-noeud par un de ces journalistes dits « sportifs » portés sur la jactance héroïco-historique mâtinée de technicité – ou peut-être par un de ces sociologues ou philosophes (femmes s’y sont mises) flirtant avec corps en sueur, biscoteaux cotés louchebem, et idéal olympique flamberge au vent.

Il n’en est rien. L’autoportrait de Murakami s’offre en une sorte de livre exquis – à la manière dont on dit « douleur exquise », focalisée sur des points précis (genoux, muscles, tendons, bras, poignet), avec élans de départs graves : écriture, vieillissement, souffrance, nature. A la fois « naturelle », « professionnelle » et humaine, insistante est l’attitude de Murakami à l’endroit de l’âge. Après ses trente-trois ans (âge du christ, dit-il), âge auquel il abandonne sa gestion d’un club de jazz et se met à écrire, il évoque la « quarantaine », la « cinquantaine », le « vieillissement ». Quand son livre sort en 2007, l’auteur, né en 1949, sent fort qu’il va entrer dans la classe des sexagénaires – mot qu’il ne prononce pas, mais dont on peut difficilement éviter la « décomposition » : de « marathonien » cultivant ce sport pour sa formation physique, mentale et romancière, il se fait « marathonique », s’employant à entretenir un « tonus » à vocation régénératrice (à mesure, doit-il penser, qu’il dégénère, tenant comme tout le monde, et surtout les sportifs, l’avancée en âge pour une dégénérescence) : il « s’exagénère », donc  – c’est-à-dire s’ex-trait de sa classe d’âge, et « exagère » quant à son moi soumis au forcing d’une pratique qui le « régénère ».

Le Corps, l’Ame, le Moi

La « sexagération » « court » en sourdine, en bruit de « fond », sous la vivacité, la pertinence et la banalité aussi de ce qui se joue comme « dialogue à trois ». Le Corps est omniprésent, pavé organique que martèlent (matérialité mécanique) et cadastrent (intelligence du rythme, du temps, du cadrage) les pas du coureur  – corps dressé en personnage à part entière, qu’il faut savoir entendre, apprivoiser, respecter ; la voix du corps est à la fois vérité, ruse, trahison, Murakami le rappelle opportunément. L’Ame, autre personnage de la dramaturgie marathonienne, reste très discrète, en arrière-plan, mais c’est elle, en dernier ressort, « spiritualité » mise entre parenthèses, qui tisse les fils tramant la « sagesse du corps » (Hughling Jackson). Elle se manifeste comme « vide » (nirvana ?) accompagnant le coureur dans sa solitude. Enfin, et surtout, le Moi se voit engagé dans une véritable « course de mouton sauvage », il ne cesse de se traquer, se rejoindre et se fuir, se défier et se construire, dans cette espèce d’acting out qu’est le courir. Murakami, individualiste impénitent, souligne cette compulsion du Moi toujours en quête de lui-même : « Je tente de plonger profondément en moi pour deviner si quelque chose s’y tapit. Mais, de même que notre conscience est une sorte de labyrinthe, notre corps est un dédale. Où qu’on n’aille, on n’aboutit qu’à des ténèbres, on ne débouche que sur des angles morts. »

La Classe-Obscène

Plongée, labyrinthe, dédale, ténèbres et morts – sur ce fond d’obscurité à peine suggéré se détache une narration fluide, limpide, précise, qui rend le livre agréable à lire, « sympa » pour tout dire. Pour surtout dire, par ce mot un peu bébête, la forte absence, dans le livre, de ce qui méritait d’être montré d’un doigt tendu ou à coups de pied : autres plongées et autres ténèbres dans les « dédales » des combinaisons financières, bureaucratiques, étatiques, les « angles morts » d’idéologies mortifères et meurtrières. Après les J.O. de Pékin que nous avions dénoncés, sans grand succès, après les annonces sans cesse réitérées, mais toujours sans effet, des revenus obscènes (la Classe-Obscène où rivalisent et convivialisent « stars » du show-baise, chefs d’entreprise, icônes médiatiques, politiciens véreux et honorables mafieux) de joueurs de football (Benzema à 400.000 euros par mois, sept fois drib-blé par un Beckham à 2,7 millions, par mois répétons-le – sans parler des pluies de millions de dollars inondant joueurs de base-ball, basket, golf, tennis, etc. aux USA  – et ailleurs) –, on a beau le dire et le redire, faire tinter à notre oreille rétive l’or de cette espèce humaine sonnante et pas trébuchante, on hallucine.

Le marathon, donc, comme pratique hallucinatoire, à l’image des techniques des derviches tourneurs entrant en transe, dans la tradition mystique universaliste du grand poète Jalâloddîn Rûmî (Iran, XIIIème siècle) ? Ou mieux, japonerie oblige, référence à la discipline monastique d’ « affranchissement » et de « vide » préconisée par le moine bouddhiste Dôgen, contemporain de Rûmi ? Murakami se réjouit des effets toniques du marathon sur son corps et son écriture – grand bien lui fasse, comme à ceux qui le suivent, joggers d’abord. Il lui reste, maintenant sexagénaire, à se demander si le marathonien, à l’automatisme musculaire calculé chrono et oxygènerie sur 42km195, qui franchit hagard la ligne d’arrivée (voyez-les s’écrouler, transis d’épuisement), ne serait pas le derviche tourneur du culte moderne de l’hallucination sportive  – le concret de la prime et de la pub se substituant à la nirvanescence (nirvana, pneuma et transe) du dieu enfui ?

Haruki Murakami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Belfond, 2009, 182 p., 19,50 euros.

Jalâloddîn Rûmi, Soleil du Réel, Poèmes d’amour mystique, Imprimerie nationale, 1999, 230 p.

Dôgen, Shôbôgenzô, la réserve visuelle des événements dans leur justesse, la différence, 1980, 160 p.

(publié dans Le Monde libertaire, n°1553, 23-29 avril 2009)

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