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décembre 30, 2008

MAKAMI, REINE DU SHABBAT

Filed under: autobiographie — Roger Dadoun @ 6:19

Tant qu’il est encore temps, poème,

Poème, tant qu’il est encore temps,

Accorde-moi ce mot ultime,

Cet unique mot, mot de l’Unique,

Et de le commettre plain-chant :

Ô Mère !

(Chem-Aya-Chem)

Makami, ma mère, elle était Reine – la Reine du Shabbat.

Son royaume était de ce monde, de ce bas monde – très bas monde, traversé de misères et de frustrations, de cris et d’injures, et d’une si opaque laideur que nous, père mère et six enfants, y étant plongés tous âges confondus par le diktat de quelque implacable mektoub, nous ne pouvions en rien y remédier, et encore moins y échapper – sauf à apprendre à inscrire en soi, sur le modèle maternel, une forme de résistance et de joie intérieures, et à s’attacher avec ardeur, chacun selon sa vocation propre, à s’ouvrir sur le vaste monde extérieur : travail, école, rue, temple, livres, amis, tantes, oncles, cousins et cousines, proches ou lointains.

C’est dès le seuil, 9 rue de Vienne, qu’il prenait consistance et vie, ce bas monde. Passé le lourd portail de bois qui ne montrait en place de serrure qu’une plaie béante, donnant sur un sombre couloir, on descendait « les Escaliers », cinq marches plus deux, et l’on bifurquait pour se retrouver dans « la Cour », une surface tortueusement carrée, pavée de petits carreaux gris. Sur chacun des côtés s’alignait un petit appartement, deux pièces cuisine – même gabarit pour les deux couples sans enfants et pour les deux familles prolifiques. Portes et fenêtres demeuraient presque en permanence ouvertes sur cette « Cour », qui exerçait on ne sait quelle fascination (aurait-elle commandé l’obstination de mon père à rester dans les lieux parce que, disait-il, « il y a la cour » – tranquillité pour les enfants ?). Mais ma mère, avec une altière et lucide amertume : « vivre ainsi les uns sur les autres …»

Toute la maisonnée gravitait autour de deux points – points d’eau et de frictions. Dans une excroissance hideuse de ce carré d’habitat déglingué, était logé « le Cabinet », selle turque construite en hauteur – deux ou trois marches glissantes permettaient d’y accéder ; la porte retenue par une ficelle restait presque toujours entr’ouverte, pour qu’on y voie un peu plus clair. Le risque était grand de perdre l’équilibre ; les rats ne dédaignaient pas y mettre leur nez (Dieu sait par quels canaux souterrains ils communiquaient avec l’épicerie contiguë où ils étaient assurés du vivre et du dormir). Femmes et enfants évitaient d’y « aller » ; y vider les seaux dits « hygiéniques » était un exercice quotidien qui n’allait pas sans quelque adresse et beaucoup de déontologie.

Jouxtant ce point de pestilence, il y avait « la Fontaine », un simple et vétuste robinet d’eau salée, surmontant un bac en ciment – ce pourquoi on l’appelait aussi pompeusement « le Bassin ». Les locataires s’en disputaient l’usage, qui pour faire sa toilette, qui la vaisselle à l’aide de cendres et de marc de café, qui de petites lessives qui n’en finissaient pas, au grand dam de ceux qui attendaient. Parfois, quand régnait la canicule, un enfant entrait dans le bac et s’offrait une douche inespérée. Il arrivait plus d’une fois que, se lavant les dents ou le visage, on aperçoive, se pointant par le trou d’évacuation, le museau d’un rat, ou que passe en trottinant une minuscule souris curieuse et provocante; égarée dans la Cour, elle suscitait une levée de balais et bâtons, chasse à courre à laquelle, le chat de la maison y mettant sa griffe, tous participaient avec une frénésie communautariste que couronnait le sanglant trophée de la bête abattue.

L’autre point d’eau était « la Grille ». Située au centre de la cour, elle recueillait les eaux de pluie et parfois les eaux grasses ou de lessive dont se débarrassait une locataire qui avait la flemme d’aller les vider au cabinet ou dans le bac. Quand il pleuvait un peu plus que de raison, la Grille se bouchait, l’eau montait en crue, elle finissait par envahir toute la cour, allant jusqu’à lécher le seuil des appartements. Rare et merveilleux entracte, pour les enfants, que cette inondation ; tout le monde était obligé de rester chez soi, il régnait un calme inhabituel, et nous, allongés à l’abri sur une couverture jetée devant la porte grand ouverte, nous jouissions de la contemplation inouïe d’un lac.

Ma mère, peu sensible à cette transfiguration lacustre, qui ne durait guère et tournait vite en corvée de nettoyage, nommait cette cour le « patio ». Mais elle prononçait le mot d’une manière qui était tout à l’opposé de l’hispanisant patio, avec le glissement soft du « tio » final suggérant un havre de cohabitation, avec jet d’eau, plantes vertes et fraîcheur, « ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Ma mère appuyait, de toute l’exécration dont elle était capable, sur chaque syllabe chaque consonne du mot, pour qu’on entende bien « pattillo » : elle écrasait le « â » avec hargne, elle martelait le « t », et faisait rendre au hiatus, « io », à en vomir, toute sa grinçante violence. Elle disait tout autant « pattillo » que « taudis » ou « gourbi », pour manifester toute la répulsion que suscitaient en elle ces logis ouverts aux regards vents et menaces, grevés de « mauvais œil » et de vilénies, où l’on ne pouvait être, disait-elle, vraiment « chez soi ».

Régnait à nos yeux d’enfants, entre mon père et ma mère, une entente rarement démentie, faite d’amour, d’estime, d’admiration et de loyauté. Mais elle qui pardonnait tout, elle en voulut toujours à mon père de n’avoir rien fait pour la sortir de cette espèce de cul-de-basse-fosse. C’est alors que survint, « misérable miracle », la guerre d’Algérie, qui devança ou précipita un projet qui nous tenait à coeur. J’enseignais à Paris ; je voyais l’indépendance avancer à grands pas, je pressentais l’exode en catastrophe des « Européens » trahis par de Gaulle (j’écrivis deux articles sur le sujet dans le Bulletin « Vérité-Liberté » de Vidal-Naquet) ; je parvins à louer un petit appartement à Paris, rue Claude Bernard, où toute la famille vint s’installer. Ma mère connut alors quelques années d’incroyable et lumineux bonheur, années écourtées par la lutte contre le cancer (opéré à Oran par l’admirable docteur Maurin), dont jamais on ne l’entendit se plaindre : elle rendait grâce à Dieu, à tout moment, de lui avoir accordé une nouvelle vie. Sur sa tombe, réalisée en forme de trapèze tendu vers le ciel, nous fîmes graver trois mots brefs : en français, en hébreu, en arabe – le texte arabe fut gravé par le grand peintre algérien Abdelkader Guermaz, que ma mère accueillait comme un fils.

Pour survivre et garder figure humaine dans cette cour des miracles, il ne fallait rien moins, foi de ma mère, que la main de Dieu. Plutôt qu’à ses saints, auxquels, invitée par ma tante Zari, gardienne du cimetière, à quelque ziara annuelle, elle rendait un fugitif hommage en leurs tombes illustres, c’est à Dieu lui-même qu’elle s’adressa, c’est Dieu lui-même qu’elle prit à bras le corps. Pas n’importe quel Dieu. Son Dieu, qu’elle nommait, par prédilection, « le Tout-Puissant » (en hébreu Chaddaï – nom de Dieu qui lui servait à exorciser toutes les peurs), ce ne fut ni le Yahvé aux cornes de lumière qui ordonna les dix plaies d’Egypte (le soir de Pessah, elle souffrait de les entendre énumérer), ni l’Adonaï de la Loi sinaïque (incongruité, en ce minable « pattillo » amalécite, que le mot « Loi »!), ni le Dieu créateur qui six jours d’affilée s’activa comme un fou (ce n’est pas, devait penser ma mère, ce qu’il fit de mieux, elle qui savait ce que s’activer veut dire) – non, elle élit, elle, le Dieu avec qui elle entretenait une intime complicité, le Dieu qui avait inventé la plus belle chose dont l’humanité pût se réjouir, et qu’il tressa et transmit en couronne de grâce pour l’entier univers : le Shabbat, le Repos du Septième Jour, le Non-Travail, l’Acte suprême sanctificateur, qui inscrivit dans le monde, pour les siècles des siècles, le principe d’une pure harmonie – qui, pour nous qui vivions dans l’immédiat et poignant instant, était la figure même du messie, ressource sensible de sérénité et de jubilation. (Le vendredi soir, prières accomplies, âmes apaisées, soudain rêveurs, nous en étions presque à imaginer qu’allait toquer, au carreau de notre porte où nous croyions voir son reflet, le prophète Elie.)

Une sorte de rengaine douce courait sur nos lèvres d’enfants, à l’approche du Shabbat – tandis que les premières touches d’obscurité du vendredi commençaient à s’appesantir pour appeler à la prière : « Quand revient le Shabbat / Que chantent les anges / Gloire à l’Eternel… ». Ma mère avait terminé les compliqués et laborieux préparatifs du samedi. La monumentale cocote de la tafina, solidement ficelée, avait été déposée et dûment répertoriée chez l’Arabe qui tenait le four ; les longs plateaux contenant les pains juifs, la mahrokha, galette enduite d’huile et saupoudrée de sucre, les sablés ou tornos, les glessatz aux raisons secs et amandes avaient été récupérés, au terme d’une cuisson qui y mettait sa touche de lumière. Peut-être même ma mère trouvait-elle le temps de faire un saut au hammam pour se débarrasser de toutes les impuretés du jour. Elle revenait avec son couffin ou son coffre d’osier doublé de soie, enveloppée dans son grand fichu blanc, pareille à une jeune mariée ; je guettais son retour pour lui servir le café que je venais de préparer, « tout frais » disiait-elle extasiée, sur le kanoun.

Cette tasse de café était comme une première grâce sabbatique: elle signait le terme d’une semaine de labeur profane, l’annonce du règne du Shabbat. Le Shabbat se hissait en sa plus haute gloire lorsque, tous réunis, debout autour de la table dressée fastueuse avec sa nappe blanche et ses candélabres, le père tenant haut levé le verre de vin casher, nous entonnions les premières paroles du kiddoush, « Yom achichi vyakhoulo achamaim vehaharetz … ». Chaque parole était comme le battement d’aile de l’Ange du Shabbat chassant le mauvais, elle épelait l’entrée de tous et de chacun dans l’ordre d’un Repos souverain – un ordre limpide, harmonieux, irréfutable, qui trouvait son expression charnelle dans le visage rayonnant de ma mère.

C’était un ordre du corps, fait de chair, de sang et de mots : les boulettes de viande fondaient dans la bouche, les petits pois d’une beau vert vif baignaient dans un jus de justesse au milieu des fines carottes ; on pêchait par ci par là un tendre morceau d’agneau ; les contrepoints de fraîcheur s’offraient dans les vastes saladiers de poivrons, tomates, oignons, olives, et les carottes et blettes cuites ensemble dans un jus de citron et de cumin, d’une saveur sui generis ; et coulaient à flots en même temps paroles, commentaires, plaisanteries, formules savantes ou égrillardes, talmud ou almanach vermot, en un français épicé d’arabe, d’hébreu, d’espagnol, coulis de mots qui se glissaient entre les aliments, à l’image des commentaires du vénérable Rachi qui encadraient de leurs alertes lignes cursives le texte biblique originel. On restait à table bien plus longtemps que de coutume. Pour éviter le moindre geste qui transgresserait l’absolu impératif du repos, la table demeurait en l’état, avec tous ses orgueilleux reliefs et ses encombrements, qui formaient d’insoupçonnés paysages de genèse à la lueur vacillante des veilleuses disposées pour la nuit ; parfois, il fallait écarter une assiette pour terminer un devoir laissé en rade, et que mon père prenait en charge, avec la patience et la mansuétude auxquelles l’inclinait l’heure sabbatique.

Dès le samedi matin commençait l’allègre survol de l’espace et du temps. « Hors de ma vue, loin de mon corps, « pattillo » damné ! » – « Et toi, temps, suspends ton vol, sur ailes d’anges palpitant en lettres hébraïques ». Ce « dire » purement imaginaire, je croyais le lire, en palimpseste, dans le mouvement même, les allers et venues et mimiques de ma mère, aussi ancrés fussent-ils dans la réalité en violence et en âpreté. Pour l’indispensable café matinal, je hélais un Arabe dans la rue, et il allumait le récipient d’alcool, dosé comme il convenait – œil juste de ma mère – pour faire « monter » la cafetière. Ma mère s’habillait avec soin et diligence, belle robe de soie noire, élégant chapeau à voilette, bracelet et poudre de riz, pour se rendre à la synagogue et y passer la matinée, se gorgeant de lumières et de chants, contemplant et bénissant de loin et d’en haut (des travées réservées aux femmes, sur fond de grand orgue) les passages dansants des Sepharim, dans la joie indicible du non-travail, dans la perception heureuse d’une durée sabbatique au parfum d’éternité.

C’est après le repas de midi que le Royaume sabbatique millénaire, dont ma mère était l’officiante reine et protagoniste, prenait sa pleine configuration. A peine sorti de l’école, j’allais chercher la tafina qui attendait encore à l’intérieur du four, ou continuait de mijoter sur les braises. Le repas terminé, chacun s’en allait vaquer mollement à ses occupations, scolaires, ludiques ou autres. Ma mère se retrouvait seule. La maison était déserte, la cour nue – beau sou neuf ? île d’utopie ? édénique terrasse d’un cabanon de rêve ? Ma mère poussait un siège près de la porte d’entrée toujours ouverte, ou contre la fenêtre, là où la clarté du jour offrait la meilleure visibilité. Elle tenait sa Bible fermement de la main gauche, tournant les pages de sa droite selon un rythme lent et régulier. Elle lisait le texte biblique en français. Parfois il lui arrivait de tomber sur une de mes bibles bilingues portant le texte hébraïque en regard ; elle s’y attardait, comme si elle tentait un déchiffrement, dans l’espérance peut-être qu’une vérité, une plus saisissante image émanerait de ces cohortes de caractères carrés, de la graphie hébraïque géométrique solide et sévère.

Tout entière concentrée sur sa lecture lente, elle s’identifiait pleinement au texte, le texte la traversait de part en part. Du texte biblique, qu’elle reprenait chaque samedi à la manière d’un feuilleton, une bonne partie devait lui échapper, traitant d’événements et de personnages à peine surgis des entrelacs du mythe et de l’histoire, avec retour des mêmes épisodes : les Hébreux fuient l’Egypte et le courroux du Pharaon, Moïse reçoit au Sinaï les dix commandements, Esther, la bien-aimée d’Assuérus, triomphe du méchant Amman… Par delà les récits qui s’étiraient en un film fabuleux qui la tenait sous le charme, c’était avant tout, je crois bien, la figure et l’aventure de Dieu qui la ravissaient – un Dieu avec lequel elle entretenait un dialogue serré et muet, dans une complicité fondée sur le travail quotidien transcendé par le Shabbat béni soit-il. Dieu lui parlait à elle, Dieu lui parlait d’elle, non pas seulement dans les nuées ou les fumetti du Livre, mais dans cette cour hostile sur laquelle le texte diffusait son aura pour la transfigurer. Si chaque soir, baisant la mezouza fixée à l’entrée en geste de clôture de « la sainte journée » comme elle disait, elle remerciait Dieu d’avoir créé la nuit, matrice du repos, Dieu était surtout pour elle présence plénière dans le Shabbat, était le Shabbat, et le Shabbat était, littéralement, source de vie, ets haïm, épurant renouvelant les sangs mauvais que véhiculaient durant toute la semaine travaux et voisinages.

[Mais nous sentions bien qu’avec le temps, le sang mauvais se faisait de plus en plus sournois, qu’il s’accrochait méchamment à la poitrine et à la gorge de ma mère – on pouvait presque voir progresser le crabe-cancer. Et voici que, soudain, étrangement, résonne en moi ce nom de Makami, à elle ici attribué. Repris pour l’inouïe célébration sabbatique de ma mère, je l’entends comme raccordé à une espèce de gémissement originel, que j’associe à la vieille Mauresque qui, un petit peu, à ses débuts, avait aidé plutôt que servi ma mère. Elle avait la parole difficile, désarticulée, à l’image de son corps à l’ossature déformée, qui lui faisait une démarche d’araignée ou de crabe. Elle prononçait le prénom de ma mère, Camille, en le faisant précéder d’une syllabe « Ma » allongée, venue je ne sais d’où (rappel d’une « Maman », Immâkhnénnâ chargée d’enfants, ou écho d’une « Madame », titre de noblesse et de générosité ?), et cela donnait un « Maa-kami » élégiaque, articulé telle une antique supplication. Longtemps après, ma mère se demandait ce qu’avait pu devenir, dans les détresses du temps, cette vieille Mauresque, à qui elle servait le thé à la menthe, et que nous appelions « Mama ».]

(publié dans le recueil collectif Ma mère, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar,

Edition Chèvrefeuille étoilée, Montpellier, 2008.)

Un commentaire »

  1. ROGER, je tombe par hasard sur un site qui me force a aller vers toi. JO salama??, t en souviens tU???que de merveilleux et emouvants souvenirs tout a coup envahissent mes yeux de larmes!!!! quelle belle amitié etait alors que la nôtre?? ou es tu, que deviens tu, ??? jaimerais avoir de tes nouvelles. je suis a nice. notre belle jeunezsse oranaise s est enfuie, nous sommes devenus de vieux messieurs, mais notre coeur a tjrs 20 ans et nos souvenirs sont notre plus grande richesse. affectueusement JO
    josalama@free.fr

    Commentaire by jo salama — août 15, 2009 @ 2:32

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