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décembre 30, 2008

Cancéreuse / Amoureuse

Filed under: Poésie — Roger Dadoun @ 6:07

cancer

     euse

amour

A Catherine TURLAN

26 décembre 1995

(Le cancer frappe – handicape sévèrement – chaque année plusieurs centaines de milliers de personnes en France. Plusieurs dizaines de milliers en meurent. Il a donc sa place au terme de ces réflexions sur le handicap. Il est abordé dans une perspective à la fois personnelle et synthétique que l’on peut formuler ainsi: Handicap absolu: la Mort; sa parade toute relative: l’Amour – l’amour fou, l’amour corps et âme, l’absolu amour).

Le sein, madame, dirent les médicastres

le sein, non on ne peut pas le conserver

on ne peut pas, dirent les médicastres

on coupa le sein

le sein droit

(heureusement je suis gauchère dit-elle)

mammectomie exérèse

on nettoya aussi tout alentour en élaguant quelques chaînes ganglionnaires dans le cas où

le cas où

le chaos de ces cellules qu’on dit folles

reprendrait du poil de la bête

(tapies dans les noyaux, les vrais, les seuls vrais noyaux, obscurs, profonds, du corps,

elles reprennent toujours du poil, ces échevelées, ces écervelées du dévergondage biologique)

le sein enlevé

la moitié droite de la poitrine est toute

plate

cela fait un large un vaste méplat que barre

en son milieu

une cicatrice longue nette propre

une belle cicatrice

disent

s’extasiant

les médicastres

sein en moins égale

handicaps en grappe

quelque chose se met à manquer dans le corps,

quelque chose qui fut un sein

mon sein mon sein comme tu t’accroches âprement

à ma cicatrice

pendu collé à ma poitrine plate telle une enflure

de fantôme

tu ne veux plus en démordre

tu mords et remords

tu ne veux pas tu ne sais pas tu ne peux pas

te faire oublier

annulé nul tu es

exérétique détruit effacé absent mort tu es

et tu es là toujours là à jamais là là à demeure

pour mordre et remordre et durer

remords remords remords

morsure inouïe cri agrippé de cette chose absente

de cette nullité,

et voici la forme entière du corps qui

se désarticule qui

à chaque instant s’écroule

morsure remords qui me ruine et me vide de moi-même

fuite éperdue de moi du sein de moi-même

de moi-seins

seins car sachez vous tous aux regards et mains d’insolence que quant aux

seins c’est déjà pas toujours facile d’avoir une paire de

seins une entière paire de

seins de beaux de surtout beaux

seins

seins gonflés du lait de la tendresse humaine

seins lourds de l’essentiel désir de toute étreinte humaine

seins que l’on voit triomphants dans la pierre et le papier

seins omniprésents aux balcons prodigieux de nos rêves

seins surplombant jusqu’au vertige

nos misérables pas

terrestres

mais comprenez une paire de seins avec

un en moins

une paire de seins plus

un en moins

plus un en moins entendez-vous

plus un en moins

là est le fond de la détresse

détresse de tous les instants

détresse enfilée au fil ininterrompu des jours et des nuits

détresse des éveils et des couchers

détresse de tous les moments entre

détresse enrobée maillée à toutes ces choses-là

pull tee-shirt robe corsage pièce de tissu

détresse horrible du simple petit maillot

moulé maillon d’enfer

allons allons on va tâcher tout de même d’y remédier

dirent les médicastres

ne sommes-nous pas grands maîtres ès remèdes

on a fait tellement de progrès dans le domaine de la dite chirurgie réparatrice et de la

reconstruction esthétique et de l’

embellification de la femme

on va vous rafistoler bricoler embellifier

un de ces petits clones de sein bien ressemblant

un p’tit frère p’tite soeur du pauvre sein oblitéré

on fait ça vous préoccupez pas avec des bouts de ventre des bouts de peau des bouts de gras et

si trop maigre

on pourra toujours bourrer avec un peu de farce

siliconesque

laisse dit-elle béton ces reconstructeurs gigolos

allez ciao

brave docteur méphisto

pour ton topo

si rigolo

soir de visite à l’hosto

six cents balles alignés recto

et merci mille mercis à notre dame de la

pitié toute salpêtrière

qui nous ordonnança médicalement pour une prothèse en plastique remboursable bien que juste un petit peu par la sécurité sociale qu’on sait menacée par les trous et notoirement par les trous de sein et ébranlée dans ses oeuvres pies par le gouffre de l’insatiable coquetterie féminine

ainsi acquîmes-nous à la pharmacie du coin le bel objet

le beau ready made tout moelleux

de couleur chair et de forme sein

oui

question consistance et question grain

il laissait beaucoup à désirer

mais on ne peut pas tout avoir à la fois le

sein

et la chair du

sein

et c’est le soutien-gorge qui s’épanouit de plaisir

à retrouver sa nostalgique symétricité

il suffit de glisser l’objet

sous

et les apparences sont suaves

(ici faute de frappe et le lecteur aura rectifié de lui-même lire sauves et non suaves – mais ça revient au même)

corsage et pull et robe n’ont plus honte de s’afficher

ils se portent comme le veulent les convenances

et il suffit ensuite rentrés à la maison de retirer d’un geste preste

l’informe masse

qui demeurera un moment gisant sur le lit la table le bureau un siège

informe

qui nargue

qui donne sa forme atroce

à l’ordinaire de la souffrance

vide visqueux dérision inerte lourde et molle mort posée

(prothèse

je te retrouve restée en rade machin minable érigé en

prodige rare

et même unique

si ne rivalisait avec

la pimpante perruque

dans ce tiroir de la commode où traînent et s’entêtent les odeurs sèches transcendantales de son corps-splendeur faufilées dans l’amoncellement intouchable à s’y brûler des tricots slips soutiens-gorge qui me massacrent à feu doux et paisible

et

de mes larmes amères intarissable dégorgement de souffrance

prothèse

je te refais présente pour faire fructifier à frais toujours neufs toujours à vif cette mort d’elle qui n’en finit pas dedans moi de germer)

et maintenant le dire vite très vite avant que ne

s’effacent

les images effarantes les sublimes figures

furent

des jours furent

des heures furent

en vrai des secondes de bonheur

de pur

de nu

bonheur quand nous allions par les rues

et déambulions dans les parcs

et courions sur les plages

prothèse matée mutilation radiée

le corps

retrouvait des plénitudes secrètes

une essence parfaite retenue radieuse en ton âme -amour

il fallut apprendre

apprendre nous avons appris à louvoyer à travers

terrreurs et abîmes à travers

ruines et chutes

nous avons appris

à faire rimer rime riche luxueuse

cancéreuse

amoureuse

quelle simplicité

poser ma main sur le plat de ta poitrine

le plat des côtes disais-tu imparable rieuse

et dans la cascade frêle de ton rire se trouvait prise au piège l’irrécusable horreur

j’avance ma main sur le plat de ta poitrine

tu poses ta main sur ma main

tu appuies

en force et en douceur

je sens

par ton désir porté

la peau un peu froide des côtes et

le sillon cicatriciel et

le virage fragile de l’aisselle

acolytes nos mains au bord du gouffre poussent leur défi

par la blessure du sein mutilé

qui refuse repousse renie

l’amour l’absolu amour

fait son entrée impérieuse et légère

fantastique insurrection

qui soulève et exalte tous les reliefs du corps

qui en recreuse tous les creux pour lui ouvrir

ô corps de misère et de gloire

de nouveaux et inouïs vertiges

corps d’amour

plus amour et plus corps

par ce même vide atroce

qui nie le corps et l’amour

corps d’amour qui est corps total et absolu amour

amoureuse

cancéreuse

plus cancéreuse chaque jour tu nous mourais de la plus laide mort

plus amoureuse chaque jour tu nous renaissais à la plus ineffable vie

rien que

simplement prendre par l’épaule

simplement prendre par le bras

simplement prendre par la main

simplement prendre par la taille

et un peu plus bas la hanche divine

et encore prendre et reprendre sans l’ombre d’une lassitude

chaque partie de ton corps

pour la peler

pour l’épeler

pour l’appeler

à la plus plate et plus haute des jouissances

mais où donc étions-nous aller chercher tout cela dites

quelle est donc cette voie

percée dans la souffrance

extrême du corps

qui nous mène jusqu’au nerf même du vif

qui nous porte en deça de l’ADN brute granulation

au delà de l’âme humaine pâlotte figure

Cancéreuse

amoureuse

le cancer célébre

à même le corps meurtri

les incroyables noces du réel et du sublime

le dire vite cela

vu que

le crabe-haine jamais ne lâche sa proie

et que longtemps s’étendit le temps des odieuses

noces chimiques des chimiothérapies moulinant gangreneuses leurs sournoises infernales moutures

noces amères

noces de sang

sang pris en otage

sang cible

pour batteries de drogues

substances de la mort administrée se ruant avec une aveugle fureur sur toutes les structures cellulaires

autant saines que malignes

arrachant tout le bon et le mauvais sur leur passage

sang marié par violence à la mort

sang violé abîmé vicié nocif

sang mis à mille morts imminentes ajournées réitérées perfusées

léthales litanies de tant de noms charmeurs auxquels nulle larme jamais ne fit défaut

porteurs ces noms

d’indicibles souffrances de handicaps tous terrains

handicap du tenir son corps sa têtes ses jambes

handicap du sentir du regarder le monde

handicap du boire et du manger

handicap du parler du respirer

handicap du pisser du chier

handicap d’être humain

handicap d’aimer

handicap d’être

handicap

nu

sataniques noces du sang

je livre ici la disgrâce des noms

adriamycine adriblastine ametycine

cinq fluorouracil cisplatyl endoxan

farmarubicine holoxan

navelbine nolvadex novantrone

vepeside

n’omettons pas le coûteux le luxueux taxol issu des ifs du Pacifique

et bien sûr les cohortes auxiliaires

clastoban kytril megace mesna

solumedrol zofren

et autres comparses noyés dans les flux

voraces goulus dévorateurs de cellules

chimio les cheveux

tombent

s’éparpillant d’abord sournois sur l’oreiller

puis venus en flottaisons narquoises dans l’eau du bain

puis se défilant par plaques entières sous le peigne la brosse et sinistrement dans la main

chute de cheveux

chute de soi-même

chute de vie

abîme

face à quoi

nous prîmes les devants

je te rase le crâne

je mets moi ton crâne à nu

affolant cet amour qui

croît

s’exhausse

fait éclater toute limite à mesure que fond sur moi le nu de ton crâne comme si tu venais vers moi venais à moi dans une seconde naissance, renaissance d’un amour qui affronte et défie toute mort

crâne maintenant nu et net

si nu si net qu’il est comme le cri muet de tout ton corps en sursaut en révolte

crâne nu

neuf terrifiant fabuleux territoire

pour l’insatiable de l’amour

mes yeux mes doigts mes lèvres l’explorent s’en repaissent

à pleines paumes je le tiens et le porte

pour parfaire un plein acte d’amour

sous le nu du crâne

comme l’ossature s’affine porcelaine comme

frêle fragile vulnérable est ton visage translucide illuminé de femme

amoureuse

cancéreuse

voluptueux nu du crâne

pour résister aux serres de la perruque infâme

sur ton ossature qu’affûte la maigreur

mes mains connaisseuses désireuses de toi recomposent la forme splendide inoubliée de ton corps

je me creuse pour t’accueillir lovée légère en moi

je me fais enceint de toi

tu redeviens l’enfant de mon désir

toi la matricielle innombrable de tout ce qui m’échoit

de tout ce que je suis

de tout ce que

maintenant

je fus

quand vint l’heure où tu jugeas qu’il convenait

de s’en aller

sachant ô ma lumineuse que nul absolu

fût-il amour

ne pouvait prévaloir

dans la grâce simple nue de l’adieu

face

à ce ciel inouï de Gonesse

qui

en cette soirée de fin décembre

sous de tremblants et soyeux éclats

croissait en noirceur

tu as prononcé ces paroles

qui

laissant soeurs et frères humains indemnes de toute faute

ouvraient le monde et son néant:

“Offrande de mes douleurs au vide sidéral”.

Roger Dadoun

juillet 1996, au septième mois de la mort

publié dans Société, Ethique et Handicap, Grems, Ari, sous la direction de Roger Dadoun, Marseille, 1996.

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