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décembre 30, 2008

Goulag – Laogaï – Hiroshima – « désastre dans la civilisation »

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 5:57

SI TU T’IMAGINES…

Roger Dadoun

Premiers jours d’août 2008. Les vacanciers (touristes) sont les grands aventuriers (tous risques) des temps modernes. En processions rituelles, impériales et pas vanées pour un sou sur autoroutes chères, les colonnes motorisées familiales s’étirent en dragons fumants aux mille queues que de futuristes effluves marins ou forestiers s’efforceront de pacifier. La cote monte quand quelque hardie ministre, œil fixé sur son permis à points (de sondage), guettant le moindre incident, jaillit hors les ors et pompes des palaces gouvernementaux, et rapplique sur les lieux souillés de sang, submergés de grandes eaux, grillés de feux follets, pour y porter la bonne parole et le sandwich publicitaire.

Plus premier que moi tu meurs : le président de la République, lâchant tous ses rivaux scotchés sur starting-block, épingle la première médaille d’or (« de l’organisation ») des Jeux Olympiques de Pékin sur le torse gonflé d’air pollué du fumant Moloch Chine au blanc sourire jaune. Nouvel exploit de l’homme qui tire ses coups d’éclat « plus haut, plus vite, plus fort – altus, citius, fortius » que leur ombre déportée par les vents médiatiques.

Trois images prises au vol – ombre, déportés (zeks) et JO. -, c’est notre triple saut qui, chiffré 3-6-8. 08. 2008, nous fait atterrir au creux, dans le vif – la Mort ! – du sujet.

Goulag

Dimanche 3 août 2008 : mort d’Alexandre Soljénitsyne. Mort dominicale, ajustée à l’impénitent croyant : autour de son cadavre ad aeternitatem en cercueil découvert, tourne la procession rituelle, barbue et chamarrée, des prêtres orthodoxes. Il s’agit pour nous, avant tout, de la mort auguste du zek emblématique, de l’écrivain farouche qui a fait entrer en force, dans le langage, l’imaginaire et le symbolique de notre temps, le réel abyssal et sans fond du mot GOULAG.

L’Enfer des camps de concentration soviétiques, cette Chose innommable – elle était connue, pour qui voulait savoir, bien avant que le Russe obstiné, avec Une journée d’Ivan Denissovitch et L’Archipel du Goulag, ne vienne imprimer une secousse mémorable et planétaire, dans des milieux politiques et intellectuels que le crapuleux harcèlement des « organes » communistes et « compagnons de route » entretenait dans un confort moral et idéologique assorti de bénéfices de carrière et de primes de pouvoir et de prestige (Jean-Paul Sartre, l’écho sonore : « un anticommuniste est un chien »).

Soljénitsyne mort, on se prend à imaginer que son œuvre de résistance et de dissidence face à tous les totalitarismes pourra, débarrassée de scories archaïques, nationalistes et religieuses, demeurer présente et active dans l’actuelle désastre de la culture – et que, secouant l’ombre, l’oubli et le mépris où les tiennent les pouvoirs totalitaires (politiques, financiers, médiatiques), ceux qui refusent les actuelles compromissions, résignations et servitudes volontaires sauront rappeler et relayer (d’une tout autre manière que les fleurs obscènes d’un Poutine ex-chef du KGB pourvoyeur de goulag) la mémorable « tribu des zeks », les Nadejda Mandelstam, Evguenia Guinzbourg, Varlam Chalamov, Anatoli Martchenko, et autres Boukovski, qui ont donné à la Chose Goulag toute sa substance d’atroce, inhumaine humanité à haleine de bête immonde circulant aujourd’hui en tant de lieux du globe.

Laogaï

Sinistre relais que celui pris des mains de l’URSS par la Chine communiste-mercantile, avec le nom même qui désigne la méthode de répression, d’exploitation et de destruction de millions de victimes à travers l’espace immense du pays et depuis déjà quelque cinquante ans : « lao-gaï » signifie « rééducation » ou « réforme » par le « travail », principe-slogan des camps et prisons à la chinoise, dont la Laogaï Research Foundation évalue le nombre à 4000. Laogaï est utilisé couramment comme équivalent de « goulag», ce que confirme le titre de l’ouvrage fondamental de Hongda Harry Wu, Laogaï, le goulag chinois (Dagorno) – paru en 1992 aux Etats-Unis, et repris en partie dans son tout dernier entretien en italien, Laogaï, L’orrore cinese (Milan, 2008) (Voir aussi Retour au laogaï, la vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui, J’ai lu, 1999).

Arrêté comme « contre-révolutionnaire » pour avoir critiqué l’intervention soviétique en Hongrie, Harry Wu a passé dix-neuf ans dans les camps chinois, qui n’ont rien à envier, dit-il, aux camps nazis et staliniens – avec accent mis sur certaines orientations caractéristiques de notre époque : alliance étroite et institutionnalisée entre travaux forcés concentrationnaires (main d’œuvre gratuite et à discrétion) et production industrielle (prix imbattables, exportation « compétitive »), le camp étant à la fois établissement pénitentiaire « communiste » et entreprise de type « libéral » ; farcissure idéologique, sous forme d’une « réforme de la pensée » au fumet orwellien. Empire des marges dans l’Empire du Milieu, le laogaï ne peut être dissocié de la société globale. La Chine bat le record des exécutions capitales : on en compte entre huit mille et dix mille chaque année. Les individus tenus pour « différents » – catholiques romains, homosexuels, pratiquants du Falun Gong (70 millions ?), etc. font l’objet d’une répression systématique. Sur les prisonniers exécutés et sur les membres déportés du Falun Gong, sont prélevés d’autorité des organes vitaux servant à alimenter un infâme et rentable circuit de greffes.

« Quand la Chine s’éveillera », disait l’autre. L’ « Eveil » du sage Gautama tardant à venir, on en est pour le moment au stade du « cauchemar climatisé » ou acclimaté : pollution, empoisonnement alimentaire, avortement et stérilisation imposés aux femmes, urbanisme de bulldozer et d’expulsion, trafic du sang et sida, censure, faux et usages de faux – sous le parrainage, mafieux, de l’ « Enrichissez-vous » proclamé par Deng Xiaoping, enfant de Mao et prophète du communisme de marché. Cerise d’or sur boueuse galette de ruines et immondices : JO 2008. L’éblouissante démonstration d’une « organisation » impeccable de la parade d’ouverture s’est déroulée selon le bonheur chiffrématique du 8 cher aux Chinois : le 08.08.2008. On y déchiffrera, plutôt, la double torsion de la corde étrangleuse du peuple chinois, une bande torsadée de Moebius où l’on passe continûment de la cynique répression politique au mercantilisme abject, de la dégradation des esprits au formatage forcené des corps. Le Manifeste pour le Boycott des JO visait moins leur suppression (trop de puissances mondiales faisant la roue et le grand huit pour les exploiter), qu’il n’exprimait la volonté de faire la lumière sur les pratiques et soubassements réels du système communiste. Plus dure, demain, sera la chute.

Hiroshima

Entre goulag et laogaï aux dizaines de millions de victimes qui ne cessent de réclamer reconnaissance, la bombe atomique américaine larguée sur Hiroshima le 6 août 1945 ne serait-elle digne de commémoration que pour les ombres que l’éclat de « mille soleils » projeta sur les murs de la cité martyre, témoignage « scientifique », a-t-on dit à l’époque, de l’entrée de l’humanité dans une ère nouvelle, communément qualifiée d’ « âge atomique » ? Le film d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, rappelle, avec une sécheresse aveuglante, ce qu’il en fut : en quelques secondes, l’explosion de l’engin transforme la ville en champ de ruines, fait quelque 140000 morts, et des dizaines de milliers de blessés transformés en zombies, qui traîneront pendant de longues années d’atroces voire infamantes séquelles.

Coincé cet août 2008 entre mort de Soljénitsyne le 3 et ouverture des Olympiades de Pékin le 8, débordé par le retour frivole en force de l’appellation russe « goulag » et de l’appellation chinoise « laogaï », le nom japonais Hiroshima, transformé le 6 août 1945 en béréshit apocalyptique, n’a pas même osé raser les murs tagués de silhouettes humaines, pas osé rappeler à l’humanité qu’à être structurée comme une ombre, elle est d’autant plus précieuse et admirable. Dur de s’en souvenir – alors que salement prolifèrent sur la face de la terre toutes sortes de mélanomes.

Cultures & Sociétés, 8

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