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mars 3, 2015

… HALLUCINÉ-JE ? Halluciner dans l’ultra-gros, à bout portant (milliardaires)

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 3:52

Halluciné-je ? Dans l’inframince espoir de m’adapter aux prévisibles laideurs et terreurs de la nouvelle et actuelle année 2015,  je m’interrogeais sur un changement de titre pour ma chronique “Si tu t’imagines …” – soucieux de passer à cette formule plus empoignante : “Halluciné-je?” Le premier titre s’avançait  modeste, au conditionnel – le nouveau reprend le terme central du titre paru dans Cultures & Sociétés n°29 janvier 2014 : “Imagination morte – hallucinez … Roms, fric et charisme”, lequel enchaînait lui-même sur un précédent article paru dans la revue de psychanalyse Le Coq héron, déc.2012, et intitulé “Halluciner dans l’inframince” : il traitait, dans le cadre d’un dossier sur “Cinéma et Psychanalyse”, de l’Anemic Cinema de Marcel Duchamp; il commençait par “J’hallucine” et se terminait par “Ou rhalluciné-je?”. D’imagination en hallucination, le passage est à la fois plus long et plus court qu’il n’y paraît. J’avais informé C&S du changement, mais j’hésitais encore. C’est alors que ce 7 janvier 2015, sur le point de couper court, mon écran d’ordinateur, profitant d’une pause, m’apporte sur plateau d’or une réponse fulgurante, à faire tituber – je n’en reviens toujours pas. Elle me vient de Las Vegas, tel un fabuleux jackpot. Le ministre français de l’Economie, dans un franglais ou franco-yankee de casino  – French tech, hub, business angels – pris de démangeaison planétaire, s’exclame : «L’économie du Net est une économie de superstars» – et  ajoute : “il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires».Halluciné-je? Hallucinons-nous ?   Hallucinez-vous ? Le régime des stars, modestes millionnaires qui font les choux gras de la médiastrie, est dépassé, surpassé – voici appelée, voici survenue l’ère des superstars, des ultra-gros, avec leur couronne de milliardaires. Oligarques, ploutocrates, tycoons ou magnats, régnants milliardaires de Russie, Arabie Saoudite, Liban, Emirats Arabes Unis, Qatar, Brésil, Chine, etc., vous pouvez, dans vos Palaces, aller vous rhabiller – “la jeune garde” numérique, nue-mais-riche et supernuméraire, “descend sur le pavé”.

Assumant – mot à la mode – un zeste de naïveté, notre “Si tu t’imagines …”,  avec ses zaziques “fillette-e-fillette-e” à la Raymond Queneau, misait un peu sur l’imagination ou, du moins, sur de l’imaginaire. Pareil imaginaire – Bachelard l’a montré avec une bachique alacrité dans ses fantasques et érudits ouvrages sur l’imagination de la matière brassée en ses quatre éléments (feu, air, terre, eau) – jouait, jusque dans ses plus fols envols, de subtiles et âpres connivences et altercations avec la réalité, l’“odieuse réalité” que Péguy prend à la gorge dans Clio et à laquelle nul ne saurait échapper. Mais, cela posé, voici qu’en ce même 7 janvier 2015 de malheur, l’odieuse réalité nous saute au visage, quand nous apprenons l’assassinat par deux djihadistes, en plein Paris, de douze personnes, sans compter plusieurs blessés graves, dans les locaux de Charlie Hebdo – l’une des rares et peut-être la seule publication à avoir osé répercuter, dans son style d’uppercut, l’appel de Voltaire: Ecr.l’inf., “Ecrasez l’infâme”, lancez, hommes libres, rires ironies piques et rages sur les idoles de toutes les religions, en “orgasme de bataille”, aurait aimé dire Musil, L’homme sans qualités.

Halluciné-je ?  Vampirisée de toutes parts par les médias, enlisée dans les vases,  marigots et dégueulis d’eaux grasses des égrotants médias, téléastes et audimats, réduite à un glaireux et crasse paillasson pour médias pornocrates toutes allées confondues – l’imagination, exsangue, en aphanisis (extinction du désir), lâche prise, agonise. “L’imagination au pouvoir!” fut l’une des formules les plus séduisantes et hallucinées de mai 68 – tandis que quelques fortes têtes, qui avaient vite compris de quoi il pouvait en retourner, prenaient le slogan à la lettre et mettaient chapeau bas, rangeaient leurs baskets et enfilaient fines chaussures, escarpins et hauts talons (n’oublie jamais, vigilant lecteur, qu’il convient à nos pédestres investigations de mater d’un oeil acéré chaussures, chaussettes, bas, cirages et cireurs des gens de pouvoir – c’est là que se tendent, sous sournoise et musicale vachette, les ressorts qui font flèche) – talons fléchant donc droit sur les chaudes et exquises niches des réseaux d’establishments (politique, économique, culturel, éditorial, universitaire, diplomatique, religieux). C’est dit c’est vu: l’hallucination est bien partie, elle arrive, en fanfare.

On aurait pu d’emblée mettre le paquet, manigancer un empaquetage collectif sous le signe d’un commun “hallucinons-nous ?”, afin de savoir qui et quand nous sommes en posture d’halluciner en choeur, chacun s’emmêlant se dérobant au regard de l’autre, des autres, en se tournant in extremis vers cette instance suprême que la tradition capitalise sous le nom de grand Autre – Dieu, César ou tribun. Mais il nous faut commencer par nous tourner d’abord vers les expériences individuelles, en avançant ce simple alternatif, interrogatif et complémentaire  “Halluciné-je?” – sachant fort bien que le compact collectif s’étend tentaculaire, qu’il règne partout sans limite sous la forme de l’inimaginable et hallucinante profusion d’images que débitent les médias, qui se dressent, mises à part quelques exactes,  poignantes et pugnaces imageries, en fabuleuse machine à fomenter et répandre la peste hallucinatoire (flash, pour illustration : la machine à gueule de Chronos qui dévore les travailleurs et qu’hallucine le fils christique du patron dans la Metropolis de Fritz Lang, 1926). L’hallucination joue en virtuose des vacillations des temps et des lieux  – elle se présente à la fois ancienne-archaïque-locale (il est toujours debout,  incarné en présidents, chefs et dictateurs, le Despote originaire de la horde primitive de Freud!) et moderne-postmoderne-planétaire : mondialité, prolifération d“Idoles” et de “Héros” aux fastueuses mises en scène, Face(book) pour tous surLookée tapissée de millions ou “milliards” de “m’as-tu vu” (“vu à la télé” : “que du bonheur!”, comme ils disent – ce que Duchamp avait subodoré en légendant son tableau d’un L.O.O.Q. du visage de Mona Lisa).

 

Du  psychiatrique au médiastrique

 

Le symptôme “hallucination” traîne toujours ses effluves dans les couloirs du psychiatrique, qu’elle continue de hanter – faisant bonne ou triste figure selon les écoles, les doctes ou le DSM (Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux, USA). Elle tient à l’évidence à revendiquer son entité de “psychose hallucinatoire chronique”, défaillance ou dérapage psychique plus ou moins tardifs sur lesquels elle appose son sceau et son pathétique, au gré des interrogatoires ou des prescriptions. Les facteurs auditifs y jouent un rôle prédominant, ce qui permet de la rapprocher des flux langagiers  médiastriques – à charge de revanche, si l’on peut dire (ou “à verge de rechange”, Duchamp dixit), jargons, jactances, jacasseries et écholalies médiatiques (toutes expressions à ranger dans la catégorie du “médiastrique”) exhibant leurs pénibles et frivoles affinités avec la sémiologie psychiatrique. Outre l’indulgence que lui concèdent manuels et articles, l’hallucination psychiatrique arpente divers terrains morbides, des expressions les plus souffrantes, tels la paranoïa ou le delirium tremens, aux plus vagues et troubles représentations issues de médications, drogues, substances ou incidences diverses. Le médiastrique se plaît à répercuter, occasionnellement, en compassionnels échos, quelques spectaculaires épisodes hallucinatoires – histoire de réactiver, hallucyniquement, les peurs, angoisses et terreurs qui font tapisserie dans les alvéoles de l’âme.

Exfiltrant l’hallucination du champ médical, nous avons intérêt, au vu d’expériences concrètes, individuelles ou collectives, dont tout un chacun pourrait se prévaloir, à lui donner une large extension et à la considérer comme un mécanisme ou une modalité psychique originale inscrite dans des formes multiples de comportements et de situations, qu’elle contribue à susciter et à éclairer. Le rapprochement avec l’hystérie rappelée à l’occasion de l’affaire DSK (C&S.n°26, avril 2013 :  L’“Hystère”, un universel. Cas DSK, chambre 2806, Hôtel Sofitel, New York”) se révèle utile. Longtemps attribuée exclusivement à la femme et prenant organiquement racine dans la racine grecque usteron, “utérus”, l’hystérie tenait, à l’époque de Freud, le haut du pavé psychiatrique. Charcot faisait référence, et Freud publiait avec Breuer les Etudes sur l’hystérie (1895).Le fondateur de la  psychanalyseconfirmait, certes, avec force, les racines sexuelles de l’hystérie, mais il lui ouvrait, nolens volens, un vaste terrain d’action et, hérésie en milieu médical,  il y intégrait les hommes. Libérée  de ses ancrages psychiatriques, l’hystérie s’inscrivait dans les multiples mouvements et variations de la libido sexuelle, évoluant en formation quasi universelle de la psyché, que l’on pouvait traiter par la parole (talking cure), puisque l’être humain est un être de langage.  A partir de quoi  il nous devenait possible de faire éclater, dans une neuve perspective,  l’hystérie en tant qu’entité nosographique, et de la considérer dans ses expressions minimales multiples nommées “hystères”, caractérisés par leur variété et leur imprégnation dans toutes les couches de la société et toutes les formes d’activités. La notion d’”hystère”, légère et vive, pouvait alors être proposée comme une illustration adéquate du geste, de l’”incidence” sexuelle brusque (ou brute, brutale ?), inattendue, irrépressible et toujours incompréhensible pour beaucoup de DSK à l’Hôtel Sofitel de New York (C&S. n°26).

 

Afflux hallucinogènes

 

A la semblance de l’hystérie, l’hallucination peut être détachée ou éloignée de son socle psychiatrique et se présenter dans son instantanéité, sa multiplicité, son omniprésence et ses fonctions spécifiques dans  l’organisation et la dynamique psychiques ordinaires. Perçue comme telle, et loin de n’être, selon l’opinion commune, qu’un épisode exceptionnel, éphémère et sans consistance, elle apparaît au contraire comme une expression psychique certes inattendue mais fréquente, d’apparence absurde et inconsistante mais renvoyant à des couches psychiques inconscientes et précoces, tant individuelles que collectives. S’il est vrai qu’à trop charger la notion d’hallucination on risque d’y loger abusivement des données qui  relèvent d’autres systèmes, le risque est peu de chose, au regard des découvertes et éclairages attendus. Si je considère le cas, exemplaire à mes yeux, d’hallucination collective dans Les Deux Corps du Roi (1957-1989) de Ernst Kantorowicz, je relève qu’il attribue un rôle déterminant au “Corps mystique” du Roi – qui a vocation de doubler et sublimer son corps charnel mortel. Croyez-vous qu’il soit légitime de ranger dans un même système (la mystique), d’un côté le corps immortel du Roi (mais mort : “le Roi est mort, vive le roi!”), et de l’autre les expériences mystiques d’une Thérèse d’Avila ou d’une Hadewijch d’Anvers, d’un Maître Eckhart ou d’un Ramakrishna, aux modalités, qualités, intensités et résonances radicalement différentes ? Un principe d’hallucination, valable pour tous, serait donc ici le bienvenu. Il peut même conduire à une plénitude extrême, où c’est tout le champ du religieux, quelles que soient ses variétés, avec sa figure suprême, le Divin, qui passe sous la coupe de l’hallucination. Freud qualifiait, de manière quelque peu sommaire, la religion de “névrose obsessionnelle” – il serait sans doute plus judicieux, dans une perspective moins restrictive, de parler de névrose d’hallucination, ce que confirmeraient les stupéfiantes, fantastiques et délirantes gestuelles et constructions qui sont le pain béni des rituels et la caution maudite de leurs déchaînement meurtriers.

On imagine aisément, sans halluciner, que ce qui vaut pour le religieux, dans ses aspects souvent les plus caricaturaux, vaut aussi pour le politique, malgré ses efforts et ses simagrées pour faire valoir ses liens intimes avec le réel (realpolitk, pragmatisme). Les visions poétiques hallucinatoires d’un Verhaeren, prises comme exemple, avec notamment Les Campagnes hallucinées, 1893, Les Villes tentaculaires, Les Villages illusoires, 1895, se déploient avant tout sous le signe des “foules hallucinées” (ou de groupes compacts peinturlurés à la James Ensor, le peintre cher au poète), puisque c’est elles qui constituent la substance même de l’hallucination collective. A côté de la police et des assassinats, c’est l’hallucination des masses, des foules, des formidables agglutinations d’anonymes (agglutiner, c’est déjà halluciner) dans les stades et vastes places des cités qui sécrète la glorieuse auréole (aura, charisme, rayonnement, mystique, sacralité, magie, etc.) dont se couronnent (à contempler eyes wide shut) les Chefs dits “charismatiques”: les Hitler, Mussolini, Staline et autres dictateurs, et leurs actuels successeurs, hard ou soft.  Aujourd’hui, à l’ère du numérique, le pullulement des noms, dans les réseaux et systèmes de consommation de toutes productions possibles, donne au principe d’hallucination (appuyé sur les projections du “virtuel” et sur les affabulations médiatiques) un éclat, une séduction et une efficacité qui débordent les régimes les plus autoritaires et répressifs, et érigent en critère impérieux et objectif premier, toute qualité mise à part, la culture du chiffre. Commentant la manifestation (profonde)du 11 janvier 2015 qui a rassemblé quelque deux millions de citoyens à Paris, à la suite des assassinats perpétrés au siège de Charlie Hebdo et à l’HyperCasher, les médias parlent de “chiffres hallucinants”.

Quel que soit l’écrasant, accablant et omniprésent pouvoir du chiffre, il reste que c’est toujours dans une âme individuelle, dans l’inconscient singulier de la personne, aussi soumise soit-elle aux pressions collectives, que s’élabore, portée croyons-nous par toutes les expériences de l’enfance et tous les apports de sa culture, la projection hallucinatoire. Celle-ci, tenue habituellement pour quantité négligeable ou épiphénomène, a, par delà son inframince évanescence ou son éventuelle pesanteur (ultra-gros), valeur de signe imaginaire et affectif susceptible d’être relié au noyau du soi comme au roc de la réalité. Pour peu que l’on s’y tienne, l’”halluciné-je?” acquiert une fonction d’arrêt, de suspens, permettant à la réflexion de prendre pied, de reprendre souffle, d’ouvrir la voie à des aspects furtifs ou négligés de la réalité. A “halluciner” ce qui se dit, ce qui s’écrit, ce qui se décide et se mesure, ce qui survient et éclate – autant de molécules multiformes d’”hallus” -,  les pièces éparses de la réalité et les fragments disloqués d’un Moi agressé de toutes parts auraient quelque chance de gagner en relief sinon en cohésion. Ou rhalluciné-je ?

 

(Pour Cultures & Sociétés n°34, avril 2015)

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