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janvier 16, 2015

Charlie-en-Peuple et Malheur profond

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 2:52

Combien ?

Combien de citoyens à la manifestation du 11 janvier 2015 ? 4 millions ? Combien de lecteurs impatients de se procurer, le 14 janvier, le nouveau Charlie-Hebdo ? 5 millions ? Pour les deux événements, liés, chiffres de plusieurs millions. Reviennent,  dans les causeries médiatiques, politiciennes et familiales, les mots « historique », « hallucinant ».

Sommes-nous là dans la « culture du chiffre » – cette « culture du résultat » dont les effets désastreux (morts, suicides, maladies, accidents, chômage, désespérance) continuent de grimper sur l’échelle des quantités? Pour neutraliser le sec calcul quantitatif, on met en avant ces qualités solennelles ineffables que sont les « valeurs » : « unité » , « unanimité », « union (nationale) », « rassemblement », « liberté », « fierté »  – qui « survalorisent » l’évaluation arithmétique,  face à laquelle dix-sept assassinés ne font déjà plus le poids.

Une qualité un peu inattendue, perçant la cuirasse poreuse du chiffre, retient l’attention, elle a nom : sympathie, solidarité, convivialité, aménité, fraternité, humanité, voire bonheur  dans les relations entre manifestants. Paradoxalement, cette avancée d’humanité alors que vient de s’accomplir un acte inhumain, cette idée de  bonheur alors que l’horreur se distribue en malheurs singuliers, conduisent, s’appuyant sur le chiffre lui-même (tant de millions : il y aurait donc une « valeur » fondatrice là-dessous !), à s’interroger sur ce qui gît, qui fait socle et source, assise fondamentale, primordiale, vitale, au plus profond, au creux de la manifestation. A prendre acte des facteurs qui agencent l’événement, de la bestialité du crime individuel au chiffre hallucinant porteur d’émotion publique, cette assise, ce fond primordial ne saurait porter d’autre nom que  le Malheur.

Malheur d’être, malheur de l’humanité même*, jusque dans la façon de se manifester, d’être perçu, d’accéder à la conscience. Trois tueurs mettent en marche un peuple entier. Immense, la marche du 11 janvier déborde les calculs politiciens, les coquetteries idéologiques, les éthiques et religiosités verbales et mystificatrices, et transforme ce qui est chiffre et calcul millionnaire en voie d’accès – profonde résonance – à ce que peut être l’essence de l’homme (la seule Loi universelle : “Tu ne tueras point!”).

La chute (rechute?) dans la bestialité re-suscite, réactive, paradoxalement, ce fond d’humanité, ce Malheur d’être (nommé en philosophie déréliction) dont, aujourd’hui, par souffrance et mort et nombre –  ce nom “Charlie” chargé soudain d’une universelle popularité, cette affirmation de la « lie”, du “dépôt” de souffrance nommé “peuple », loin des faces, des masques et des gloires -, un Charlie-en-Peuple relève le défi.

*Cf. Roger Dadoun, “Supplications antiques, supplications modernes” (Sur Les Suppliants parallèles  de Charles Péguy, 1905) dans Les Temps modernes, n°509, décembre 1988.

 

 

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