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octobre 20, 2014

Péguy mis en pièces, Démembrement “djihadiste” d’un poète

Filed under: Charles Péguy — Roger Dadoun @ 8:18

Portrait de Péguy en :  “djihadiste catholique”, “terroriste”,  “intégriste”, “suicidaire”, “raté”, “frustré sexuel”, “ branlé des milliers de fois”, “S.B. = Sans Bite” – et “charlot”, “hurluberlu”, “fou”, in L’Amitié Charles Péguy n°146, avril-juin 2014, “Dossier Yann Moix et Péguy”, p.115-151.


Effarés et incrédules” – ce récent propos du Pape François découvrant  les massacres des chrétiens d’Irak par les “djihadistes” d’un pseudo-”Etat islamique” fanatique de l’égorgement renommé Daech – nous pourrions, toutes proportions gardées, les appliquer avec un peu moins de naïveté à l’effarante et inimaginable incrédulité que suscite en nous le numéro 146, avril-juin 2014 de LAmitié Charles Péguy (L’ACP) : un dossier-scoop, par trois auteurs, consacré à un nom d’écrivain affiché sur couverture et six fois cité dans la table des matières,  qui revendique, par complices interposés, qu’on lui fasse “place”  dans L’Amitié Charles Péguy : “sa place, toute sa place, une place à lui”, comme le martèle son émissaire ou commissaire, en tout cas celui qui sert de commis, tandis qu’un “Thiers” intervient avec un quatrième article en évoquant on ne sait quelle fumeuse ”empathie” de “communauté de génération” (Péguy, plus pertinent, dirait, il l’a dit :  “jeunes gens” ou jeunes loups aux dents longues). Ne ressentant ni ”empathie” ni mentalité d’ouvreuse, je me contenterai, par stricte nécessité éthico-politique, [m’appuyant, entre autres – au vu de la graveleuse promiscuité que représente en son principe même le duetto “Péguy et Heidegger” annoncé en ouverture – sur la substantielle étude d’Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie (A.Michel, 2005), ainsi que sur mon bref essai, “Héraclitiques. Du Denken en-tant-que-bunker-stukas & panzer : ailes-heil du “penser” en-tant-que-tank”, in Heidegger, le berger du néant (Homnisphères, 2007)], de rappeler, donc, mon active et plus que semi-séculaire familiarité critique, nombreux textes à l’appui,  avec l’oeuvre et la pensée de Péguy, auquel la revue Cultures & Sociétés, Sciences de l’Homme,a consacré un “(re)découvrir”, n°6, avril 2008,  ainsi que la référence majeure du dossier “Révoltes, Résistances – Réparation!”, n°27, juillet 2013,  présenté lors d’une rencontre à Chartres (on y chercha en vain la moindre lueur de godillot péguyen). Ce qui apparaît de plus pénible, aujourd’hui,  avec ce “dossier” de L’ACP n°146, c’est qu’il fait injure à l’”honneur” même de la personne et de l’écrivain Péguy  : à ce mot “honneur” cher à Péguy, je ne peux faire autrement que de recourir, pour la première fois, excipant, si nécessaire, pour cette ême première fois, de ma qualité de membre du Comité d’HONNEUR (honorifique) de L’Amitié Charles Péguy (L’ACP).

 Heidegger, philosophe  nazi accolé à Péguy
De l’Obscénité

 

S’affiche en gravité, extrait d’une contribution de l’écrivain Yann Moix (Y.M., ici dénommé “l’auteur”), le gros (gross) titre “Péguy et Heidegger” qui ouvre – et plombe – le dossier –  il se veut, par virile volonté, à la fois morceau de bravoure, provocation “inauguriale” et bavassante bavure (dégradés textuels-sexuels qui veulent  “choquer” : registre de l’obscénité). Premier coup de force, avec le label de tête Heidegger (H.) : le nom, qu’on sait retentissant, du philosophe allemand nazi, coqueluche de divers milieux philosophiques et culturels français, “fascinés” par cette tête hautement couronnée du titre tant radoté : “l’un des plus grands penseurs de tous les temps” (ce dernier propos est avancé, pesanteur de l’habitude, par Jambet dans sa pourtant judicieuse préface au livre de Farias, Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987) – ce nom de H. ne peut que résonner agressif, délirant et mortifère face à un Péguy poids plume et d’un tout autre genre.

C’est à qui, sur le H. philosophe&nazi (glu de l’&sperluette), passerait la brosse à lire et à reluire, multipliant à loisir les idiomes des dictionnaires franco-allemands, la plupart s’en tenant au seul Dasein (traduction :  “ce qui se montre là” – on est d’emblée sur le plat terrain tautologique, le socle oraculaire pléonastique même), sachant qu’on peut avec (le dit Dasein) se le jouer: “catégorial”, “historial”, “existential”, “aventurial”, “destinal” -“racial” ad libitum ( un “génital” “SB”, qui sera bientôt exhibé, laisse place “à un “excrémental” régressif, sur fondement freudien, opposé au progressiste “spiritual” de l’attristant spirituel essai de Derrida De l’esprit, 1987). H. l’avait dit,dans Der Spiegel (entretien donné en 1966, mais publié seulement en 1976, au lendemain de sa mort, ainsi qu’il l’avait exigé) :  “c’est une chose que les Français aujourd’hui me confirment sans cesse. Quand ils commencent à penser, ils parlent allemand: ils assurent qu’ils  n’y arriveraient pas dans leur langue.”

Or donc, comme ça (comme si), en ce commémorateur ACP n°146, on accouplerait, quasi matrimonialement, s’ecstasyant sur une farfelue posture d’“être-de-compagnie”, “Péguy et Heidegger”? Pareil couper-coller serait “naturel” ? Ou bien, ouvrant-couvrant d’un noir voilement “djihadiste” ce menottant et flicard appariement,  ne faut-il pas plutôt y voir l’expression,le symptôme, l’”en jeter plein la vue” d’un Ça sournoisement encagé en même temps que tout trémulant de grenouiller  en poreuse ACP ? Ouvrir-couvrir le “djihadisme” –  c’est cela qui, dans ces textes, en une crasse ambigüité, frappe, effare, cette espèce d’Unbewust, unebévue” lacanoïde, de l’inconscient mis à nu et prodigue en turbulences et lapsus (Nu descendant, comme tant d’autres, l’escalier des médias barboteurs en eaux grasses – vision médiastrique prémonitoire, par Marcel Duchamp, des actuelles frénésies de narcissisme, exhibitionnisme, écholalies, flagorneries, grivèleries). Pour faire venir au jour cette grossière (gross) bévue, je ferai fort  usage d’italiques, “guillemets”, citations et références croisées –  comme, en son temps (La Quinzaine littéraire, mars 1981), pour démonter le “portrait robot rabique” du Péguy hargneusement traficoté par le critique Henri Guillemin.

A mourir de rire, s’esclafferait notre riant Nietzsche.  Ecce homo : l’homme, le voici,  le philosophe nazi Heidegger (H.), inscrit au “Parti national-socialiste” de 1933 à 1945, soit douze années d’hitlérisme, massacres et exterminations; homme d’appareil universitaire vite emmonté Recteur en graine et grade hitlériens, sur-monté Führer de l’université; nationaliste volontaire-autoritaire-totalitaire cultivant trilogiquement Sol Sang Race (Boden Blud Rasse – sur glorification popu du fond et de la forme Volk, “peuple”); admirateur (disciple) du “charismatique” prédicateur catholique (“trublion” savonarolesque, celui-là) férocement antisémitique Abraham a Sancta Clara, dont il a “introjecté” tant précocement que sénilement “au plus profond” de lui-même la “tête de génie” (Farias précise les deux saints pôles de cet attachement, de cet agrippement dans le temps : 1910, “premier écrit” de H.  sur Abraham; 1964, “retour” de H. sur Abraham, conférence à Messkirch); stakhanoviste de la publication : l’Intégrale compte quelque 120 ou 130 volumes, bien d’autres textes demeurent inédits, censurés, prêts à rebondir. Viennent de paraître en 2014 en Allemagne les Cahiers noirs (traduction récente: Heidegger et l’antisémistisme. Sur les “Cahiers Noirs”, de Peter Trawny, Seuil) : quelques extraits évacuent vite doutes ou tergiversations – ils le montrent acharné à produire une espèce d’ontologie de l’anéantissement des Juifs, à métaphysiquer un antisémitisme-monde cheminant en “nuit et brouillard” dans l’apocalyptique tête-de-mort d’un H.-auxchemins-qui-ne-mènent-nulle-part, sinon, historiquement,  à l’extermination; habile à faire rentrer le fric (traitement et primes, conférences, vente de manuscrits, droits d’auteur) dans sa paysanne Hütte en Forêt Noire sous le nattier de la servante au grand coeur à quatre branches Elfriede, la fidèle épouse nazie de la première à la dernière heure, féminisme et adultère mâle inclus …

C’est donc ce si célébré philosophe nazi que le dossier de L’ACP 146 présente en “rencontre”, à “proximité’, “rapproché”, “voisinant”, en “dialogue”, accolé ou collé  à l’”introuvable” écrivain français socialiste libertaire Péguy, adversaire irréductible des antisémitismes autant hurleurs et rageurs en rue (“mort aux Juifs”) que sournois rampants rongeurs (ah, au Congrès des Organisations socialistes de 1899, ces guesdistes du P.O.F. profilés,  sous le regard du tout jeune délégué du “groupe d’études sociales des anciens élèves du lycée dOrléans”, en “têtes de brutes, anguleuses, forcenées, avinées, antisémitiques, pour tout dire”); luttant et écrivant pour que justice soit rendue à l’officier juif déporté Dreyfus; restituant aux Juifs leur pleine “place” citoyenne humaine dans la “cité humaine” “pour l’établissement de la République socialiste universelle” – sans jamais jouer au “philosémite”. Dès 1897, dans la toute première Jeanne d’Arc,éclate la dédicace : “A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine, / A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine”. Elle pose le principe de l“humaine” condition, nécessaire et proprement vital face au glauque verbiage “essential-destinal” sur la mort que débitent H. et ses fascinés épigones.

Être-pour-la-mort” ou “être-vers-la-mort”, l’affinité de H., sa compulsion de répétition sous l’égide de la pulsion de mort, font rituellement retour dans ses textes, comme lorsqu’il met sur le même plan les pratiques nazies d’extermination et les conditions universelles de famine et de faim dans le monde, hier et aujourd’hui : “ Des centaines de milliers meurent en masse  (…) liquidés discrètement dans des camps d’anéantissement » – « Et sans cela –  des millions périssent aujourd’hui de faim en Chine ». Il truffe ces calculs de « milliers » et « millions » de morts mis en “parallèle” de la question : « Meurent-ils ? », pour laisser libre cours au jargon de l’essentialité, et démontrer que ne meurent vraiment, que n’ont vraiment accès ou droit à une vraie mort (?) que ceux dont « l’essenceaime l’essence de la mort ». « La mort appartient au Dasein de l’homme qui survient à partir de l’essence de l’être. Ainsi abrite-t-elle l’essence de l’être. La mort est l’abri le plus haut de la vérité de l’être, l’abri qui abrite en lui le caractère caché de l’essence de l’être et rassemble le sauvetage de son essence… “. A entendre pareille funèbre exaltation, pareille glaireuse déglutition, il apparaît clairement que, dès ses premiers écrits et jusque dans sa mort, c’est contre l’effrayant dressage heideggerien, son abri de damnation que se dresse Péguy de tout son “être”, qui est humilité, de toute sa raison, critique, de toute sa passion, “pathétique” (de toute la verdeur, pour parler théologie, de son “apocatastase”).

Dans ses “voisinages”, accolades et autres adoubements auxquels se livre, croisant ses “parallèles”, l’auteur de ce machin “choc” chouravé pour L’ACP 146  – vient au premier chef cette fabuleuse  “découverte” : les “deux poètes” (?) jumelés  “sont des êtres de la parole”. Tu parles Charles! “Comme si”, humainement parlant, il est d’autres “êtres” que “de la parole”. En revanche, c’est “peste émotionnelle” (Reich) diffuse dans les arguties de l’auteur :  il est à bonne école – s’il est vrai, comme le précise son biographant agent, que Y.M. ”devint un rouage essentiel de la revue La Règle du jeu dirigée par Bernard-Henri Lévy”, le médiastrique “patron” du dit ”rouage”, dont on connaît l’hostilité butée à un Péguy décrété “fasciste” et “raciste”  et les affinités plus électives avec les pensées d’un  “Botul” qu’avec la pensée de Péguy. La seule prise de parole de Péguy que nous connaissons est la conférence en trois temps intitulée De l’anarchisme politique, 1904 (cf. Jacques Viard, Les oeuvres posthumes de Charles Péguy, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1969).  Si l’on cherche à faire tenir côte à côte,  par violence sinon viol intellectuel, “Péguy et Heidegger”  – alors,  que l’on donne la parole au Péguy De l’anarchisme politique, et que l’on fasse en regard cracher ce “haut” pic, ce “nid d’aigle” de la parole que fut, dans la trajectoire à la fois globalement linéaire et minutieusement tortueuse de H., le Discours du Rectorat de 1933. Dans ce texte impavidement outrancier (outrancièrement impavide), l’ « essence », « l’enracinement dans l’essence », occupe le terrain et se ressasse, jamais rassasié. En une simple phrase – « Le caractère inexorable de la mission spirituelle qui force le destin du peuple allemand à recevoir l’empreinte typique de son histoire » – tous les termes débités en chapelet entrent, bacchantes conceptuelles, en transe : « à condition que cette essence, de fond en comble, nous la voulions », « la volonté qui veut en commun son essence », « le vouloir qui veut l’essence »,  « Science et destin allemand, il faut qu’ils accèdent ensemble – dans la volonté de l’essence – à la puissance », etc.

Même assènement avec le concept « commencement » accouplé au concept “hauteur” : « commencement de notre Dasein historique par l’esprit », « à la hauteur de ce commencement », etc. La « hauteur » se prend par les cheveux, se monte un bourrichon  parano, se superlativise : « sa plus haute provocation », « la modalité la plus haute de l’energeia », « la mise en œuvre la plus haute ». (Faisant allusion à la législation antisémite de 1933 appliquée diligemment par l’époux, Elfriede la qualifie de “nécessité la plus haute“). Hauteur” et “grandeur” pactisent pour ex-alter (faire culminer) le « commencement » : « c’est le commencement de cette grandeur qui demeure en elle [la science originellement grecque] ce qu’il y a de plus grand », « la grandeur du commencement », « en tant que ce qu’il y a de plus grand, le commencement est passé d’avance au-dessus de tout… », etc.  L’”esprit” trouve là, y pataugeant, son “être-en-compagnie”: “L’esprit, c’est … dans un accord au ton de l’origine, savoir s’être résolu pour l’essence de l’être. Et le monde spirituel d’un peuple … c’est … la puissance de la mise à l’épreuve la plus profonde des forces qui lient un peuple à sa terre et à son sang, comme puissance du plus intime éveil et du plus extrême ébranlement de son Dasein. »

Jeter, griller Péguy dans l’une de ces “sauces” (sic) que touille le dossier ? Qui goberait un tel galimatias, un tel dégobillant gargouillis ? On en viendrait presque, “readymade rectifié”, à reprendre la formule célébrissime de Pascal pour lui faire dire que “l’homme est un gogo pensant” – ne serait-ce pas là “tout le malheur de l’homme”, son essentiale “contrariété”? Les litanies de H. – entourloupes de mots pavlovisés, syntaxes obsessionnelles, hargnes mouchetées – détonnent et crissent et jurent (parjurent) à l’oreille de quiconque sait entendre les “voix plurielles” de Péguy, son “ton” baladeur, son “style” en étoile (“charlot”, “hurluberlu”, “fou”, se complaît à le qualifier le dossier, d’un ton compatissant) – ses Ballades comme ses Mystères ou sa Ève.

Fascination et “ultime ordure”

Le jeune homme bonheur
Voulait danser
Mais le jeune homme honneur
Voulut passer
Péguy, Ballades du cœur qui a tant battu

 

Aussi “imbéciles” (Péguy) ou “naïfs” soyons-nous,  on n’est pas sans ignorer (sans vouloir ou devoir  ignorer) les intestins conflits et rivalités au sein du Sein, “l’Être” intime, ou du Dasein, souvent obscur, tortueux et âpre existential, des associations et “organes”, comme pourrait dire Soljénytsine. Le dossier “assis” sur le duo “Péguy et H.” vise une entrée en force de  l’“écrivain-trublion” dans L’ACP, et du coup le trublion s’exhibe en “style” – ce qui donne : “panthéoniser” Péguy en “tranches”, un coup ‘facho”, un coup “coco”,une tranche pour les juifs, une autre pour les pétainistes”, etc. – tout cela, amalgame folichon au fumet de merguez, donne le “ton” (le “son”, selon l’auteur), et l’on se dit : laisse béton, interpellé lecteur, passe ton chemin – qui mène dans un cul-de- basse-fosse. Mais nous surprend l’horizon ouvert par le syntagme “vaste compagnie”. “Vaste”, l’Amitié Péguy – “vastitude”, la “compagnie des amis” ? On ne peut voir là que lèche pour presse people, genre pub “j’aime mon Amitié”, “j’aime ma banque”, “j’aime ma boîte”, “j’aime l’entreprise” …”. Pipeau ou pipelette que l’éloge d’une “fraternité péguyste … libre, ouverte, acueillante”,  que cette sacrée “maison-Péguy” où on s’installe “comme chez eux” – et, ô génuflexion, cette “générosité hospitalière”!

Sur le point de laisser tomber, on tombe, de haut ou de bas, sur deux lignes qui,  en façon d’accès essential à “l’être-Péguy”, donnent, c’est mots et citations du dossier, ça : il (Y.M.) “n’a pas “craint d’évoquer, en des termes crus, la sexualité de Péguy – allant même jusqu’à le considérer comme un “SB” à savoir, je le cite un “sans bite” (L’ACP n°146, p.127). On a bien lu,, c’est lu, ça – “cellulairement” ! Le lecteur,  qui n’en est toujours pas “revenu”, est pris de court : coup bas, dans l’estomac, et plus bas encore. “A découvrir”: un Péguy nouveau nous arrive, trompettent ses trois aimants amateurs. Entre un Péguy intestin  (ô ces comptabilités à coliques) et un Péguy péguystissime (ô “monumentaire”), l’auteur nouveau extrait ce qu’il décrypte être les viscéraux, cachottiers et ténébreux soubassements intimes du poète, avançant, sous nos nez prunelles n’oreilles, la sexualité de Péguy comme personne n’a osé à ce jour, de sorte que d’impérieuses initiales se saisissent de l’”existential” du sexuel :  Péguy = “SB” = un “sans bite”. Dé-membrement du poète – méthode “djihadiste”,  où l’auteur parvient, on ne sait comment, à percevoir, Péguy “égorgé”, une opération de “mystique” ? Le commis aux éloges est tellement époustouflé (“fascination”) par une telle “découverte” qu’il s’y plonge, altéré :  le “SB”, sans points, apparaît au tout début de l’annonce; refait surface ou saillie, si l’on peut dire, dans un crevant paragraphe V, treize lignes à tomber par terre qui à elle seules “ramassent” la totalité du dossier :  “Péguy serait … un “frustré sexuel”, un “S.B.” (un “sans bite”) qui se serait suicidé en 1914 pour s’être “ramassé un râteau  avec blanche Raphaël”; réapparaît en fin d’”entretien”, où l’heureux commis re-citant Y.M re-passe une couche : “il (Péguy) était sexuellement frustré et s’était je cite (Damien citant Y.M.) “branlé des milliers de fois sur la figure évanescente de Blanche Raphaël” – et touche ultime, pour re-châtrer : “Il serait un S.B. – à savoir un “sans bite””.

Tout cela, tel que c’est écrit, “sonne” populacier et infantile, on souhaite couper court – sans oublier néanmoins de s’étonner qu’ait pu échapper à la manie sexométrique des auteurs l’extraordinaire exploit d’un Péguy “frustré”-châtré-dégradé-affolé-“suicidé”-djihadisé –  réussissant,  lors même qu’étant “S.B.” (puisque tel est son Dasein, son attribut “étantique”), à  s’être “branlé des milliers de fois” sur, dur dur, ce mou-là : une “figure évanescente”. Péguy “suicidé” de guerre ? A lire l’ouvrage de Julie Sabiani, La Ballade du coeur (Klincksieck, 1973), on apprend que dans ses dernières lettres à Blanche, 22,  23 et 24 août 1914, Péguy lui fait part de son sentiment profond : une “immense paix”; que le 7 août 1914, il écrivait à sa femme: “Je ne croyais pas que je vous aimais à ce point.”  Paix,  amour et enchaînement “pathétique” (“pathétique” : “approfondissement de la nature, de la réalité de l’homme et de la fatalité”, Note conjointe, 1914) :  ce n’est pas d’un “suicidaire”! Péguy accède,  au contraire, après des années de stress, pauvreté, hostilité, souffrance, ostracisme (sur fond de joie mystique et mélancolique portée par l’écriture), à un certain régime d’équilibre affectif, voire de sérénité – la guerre elle-même, paradoxe que la psychologie a mis en lumière, y contribuant : l’“événement” tragique, depuis longtemps pressenti et “introjecté” (Notre patrie, 1905: “Ce fut une révélation”, “Ce fut un saisissement”),  a eu lieu – et voici Péguy soudain comme “dessaisi”, “désenglouti”, à la fois “astreint” (militarisé) et “libéré” (civil). C’est, pour le coup,  un acte de guerre essentiel qui s’expose, empoigne, s’impose :la sale mort de Péguy le 5 septembre 1914 commémorée “héroïque” frappe (“brise”, à l’image de millions de victimes) deux femmes, “grandes dames”, qui furent immensément chères au poète,  compagnon hors pair, loyal, fidèle (Eve, en ouverture :FIDELI FIDELIS”) – un, chose rare,  “qui ne triche pas” !

A propos des Ballades du coeur qui a tant battu (Oeuvres poétiques et dramatiques, Gallimard, sept. 2014), une longue “note” signée Jérôme Roger “ouvre la voie” à de précises et hautes lectures . Il signale que Charles et Blanche s’étaient déjà rencontrés en 1899, 17 rue Cujas (Paris, 5ème – pas de plaque). Leur “relation” s’affirme dans la durée, non pas quelque “mystiquante” “temporellité” heideggerienne, mais durée bergsonienne, “dynamique” spirituelle et créativité affine au réel, et durée freudienne, par respirations, répétitions, socles organiques (“coeur charnel” sans relâche décliné, sang, veines, aortes), rythmes, reprises et après-coups. Les strophes des Ballades agissent selon le principe psychanalytique de la “talking cure” (guérison par la parole) où, à la parole, barrée, se substituraient balades, errances et lignes d’erre  dans l’inconscient, êtres et événements –  de sorte que s’informe et agisse en jaillisement de syllabes sans cesse reprises et surprises la puissance érotique béante du poème  (Péguy, à un ami : “Ah! Mon vieux, les mots, les mots, il n’y a rien de comparable”). Déchue “Blancheâme chère fichée charnelle en acrostiche,  non pas “figure”, mais femme toute,  écrite,  scripturaire (Eve toujours renaissante, toujours recommencée, sac et ressac des milliers d’alexandrins : Eva naissante, in saecula saeculorum),le qualificatif d’”évanescente” jeté onanistement à la face des lecteurs pour frapper Péguy au coeur ne saurait être que fourvoiement, fraude, filouterie.

Une quatrième roue (“rouage”?), arrimée à la carrosserie arrière du dossier par son auteur “Thiers” inclus, pousse un ultime effort pour retrouver le chemin de la tant “hospitalière” “maison-Péguy”. Consternation. L’auteur y joue sur les deux tableaux. Le “nu noir du mauvais” (Michaux) déroule (Naissance, 1143 p.) un tapis noir où défilent: “repoussant, obscène, grotesque, mortellement ennuyeux, méchant”, et, in fine,  “vulgaires, scatologiques, pornographiques … ordure” . “Ordure” est le dernier mot, il aurait pu servir, à l’état pur ou purin, à clore notre analyse – mais grimper il fallut, sur le dos de l’odorante crémière : “alchimie miraculeuse”, “écrivain accompli”, “livre sans pareil”, “opus magnum”, “un portrait inspiré”, “ce livre monumental est fascinant”, “ego-monumental”,  “la profondeur et la beauté des choses”, etc., etc.  Manquait plus qu’”une tranche pour les juifs” – vite servie :  “né sans prépuce et par ce fait enfant juif”, “Moix-Moïse aurait voulu être juif” (ça va de soi, “en fait”, à la sauce “catalane” : le “x” se prononçant “ch”, cela donne “Mosche” ou “Mosché”, nom hébraïque de Moïse). Dé-lesté du pesant poids du livre, l’auteur de l’article s’abandonne à soi-même, menu “ego” mental avançant, “avant de conclure, un aveu” – terribles aveux : il a  même âge que l’écrivain “monumental”, même lieu d’enfance, même “école parisienne” (“rue Saint-Guillaume”), même condition épochale – de quoi baratter une crémeuse ”empathie” : “une empathie particulière … une communauté de génération avec ce romancier hors norme”.

Etrange tropisme du mot, de la “parole” donneuse de “don” : ce même mot d’”ordure” (en allemand Dreck, utilisé par Freud comme pièce-pivot de ses développements sur la libido anale, qu’il qualifie de “Dreckologie” – une de ses plus “fascinantes” découvertes), qui donne, déchu,  si jolie chute d’article, serait aussi bien idoine pour rendre compte de l’atmosphère globale du dossier, avec ses “gros mots” qui cherchent à faire mouche. Troublant, ce syntagme final  “ultime ordure”, qui fait glisser (lapsus) de “l’être-vers-la-mort” de H. aux élucubrations du dossier traficotant à sa manière travestie “folie” la mort (“ultime”) de Péguy en lui enfilant (“ordure”) tout un trousseau, une arlequinade de camisoles de motivations enveloppant (mise en sac) de fofolles facettes le poète: exploiter en renommée une “mort héroïque”); tirer profit de mourir de sainteté; se faire tirer comme un lapin; se tirer de l’accablant milieu familial et d’une existence d’échecs; pour en finir,  se retirer avec “râteau”  entre les dents et queue basse sur route sans joie –  “normal”, n’est-ce pas, que pour lui lieutenant militaire  “vienne la nuit sonne l’heure” et qu’explose dans sa cabotine caboche la balle destinale  –  et voilà comment de l’obscène “assis”  sur de l’ignare épuise un misérable hétéroclite faisceau (en italien: fascio) d’”hypothèses”.

 

Péguy, otage d’une pseudo-“mystique” djihadiste
De l’Insanité

 

Le paragraphe V de l’hagiographie de Y.M. annonce d’inouïes “découvertes” : “dans le portrait qu’il fait de Mohamed Atta, responsable des attentats du 11 septembre 2001 à New-York (…),  l’écrivain … fait un parallèle entre ce terroriste et Charles Péguy. Parallèle, comparaison, jeux de miroir” (micmac!). Plus loin, rebond au cours d’un entretien : “Tu fais un parallèle … entre Péguy et Mohamed Atta (…). Dès lors, à lire le livre, Péguy devient un djihadiste catholique avant l’heure, un intégriste”. Fin d’entretien, le tireur de “parallèles” récidive et tire le gros lot : “Le parallèle que je fais avec Mohamed Atta est que tous les deux ont été brisés par un immense chagrin d’amour.”

Le terroriste Atta trois fois nommé et inscrit “en partenariat” (chose à la mode) avec Péguy s’était, après deux ans de préparation aux Etats-Unis, jeté avec son avion contre une des Tours jumelles de Manhattan – l’attentat fit plus de trois mille morts. Ce record passe à la trappe dans le dossier de L’ACP, comme le furent le nazisme et l’antisémitisme pour H. Que reste-t-il ? “Il ne reste que l’amour…” (Brel).L’auteur en regorge, et explique “faire violence par amour” (“amour fou”) à son “auteur aimé” (Péguy) – pour le “secouer dans tous les sens”. Il fait mourir – se suicider – “par chagrin d’amour” le couple “terroriste” de sa fabrication, un Atta jumelé à un Péguy enrobé dans le même sac (“peindre Péguy en terroriste”; “si Péguy était du seul côté des terroristes”), etc). Le lien insensé entre Péguy et “terrorisme”, le duetto ubuesque accouplant Péguy et Atta débouchent sur une proposition qui est la pire détérioration-falsification-mystification-“remystication” que l’on puisse opérer de la pensée originale, réaliste et féconde de Péguy concernant la mystique : “le thème du livre, affirme l’auteur, est la transformation de la politique en mystique – telle qu’elle s’opère chez les djihadistes”. Opération littéralement renversante, affolante (Péguy s’efforçait, sur la base d’analyses et d’observations précises, de décrire “la dégradation de la mystique en politique”, Notre jeunesse, 1910) – qui laisse le lecteur “pantois”.  Où est passé Péguy, où, la mystique péguyenne, soudain prise en otage, intégristement fondue dissolue dans une “mystique djihadiste” qui n’existe  pas, qui n’est que confusion grossière entre “mystique” islamique telle qu’on en trouve de nombreuses et extatiques expressions à travers les siècles dans la littérature soufie (voir Niffari, Le Livre des Stations, Xème siècle. L’analyse  que j’en propose dans Les Temps modernes, mai-juin 1989, “Une station pour Niffari, le Bien-errant”, commence par : “Je donne tout Heidegger pour une phrase de Niffari”), et fanatisme “pur et dur”, inquisiteur, tortionnaire, tueur, lyncheur, massacreur, figure déchaînée, décharnelle, haineuse, hystérique, paranoïaque, mortifère, de la croyance (dite “foi”), religieuse ou autre  ?

La mystique chez  Péguy se présente toujours comme “génie”, dimension créatrice dans la civilisation, la culture (il dit aussi bien “mystique chrétienne” que mystique juive, républicaine, monarchiste, etc.).   Elle a partie liée, concrètement, avec la création, sous toutes formes possibles et pensables : création du vivant (procréation, naissance, enfance), création de justice (affaire Dreyfus, lois), création de liberté (“république socialiste universelle”), création de communication (“cité harmonieuse”, “de l’anarchisme politique” ) – création dans l’ordre même du divin  (les “Mystères”).  Une “proximité”, vraie, s’impose avec l’”élan vital” bergsonien, qui est “évolution créatrice”,  énergie spirituelle”, “mémoire”, sources du nutriment mystique qui oriente et pousse l’être humain vers l’aperception et le grandissement de soi et du monde – à travers pulsion de vie, amour, éros.

“Injecter” du djihadisme-terrorisme – qui est instinct de mort, pulsion de destruction, crime, damnation – dans l’être, la personne, le corps même et la pensée de Péguy (Péguy otage du djihadisme), est  – laissant au bestiaire du monstrueux les “jeux” littéraires de métaphores, “parallèles”, “découvertes”, “fascinations” – une aberration. L’”éternelle inquiétude” qui marque mouvements et écrits du penseur libertaire poursuit ses cruels percements d’âme,  et va aujourd’hui s’exacerbant – il le dit en termes forts,  irréfutables,  qui visent avec acuité notre “ici et maintenant” : “Nul aujourd’hui, nul homme vivant ne nie … nul ne songe même plus à dissimuler qu’il y a un désordre […], un réel désordre d’impuissance et de stérilité ; nul ne nie plus ce désordre, le désarroi des esprits et des cœurs, la détresse qui vient, le désastre menaçant. Une débâcle.” (A nos amis, à nos abonnés, 1909). Les termes soulignés renvoient – nous tous effarés, sidérés, hallucinant – aux cynismes, flagorneries, régimes d’obscénité et d’insanité qui entretiennent telle une charogne “ce grand cadavre mort du monde moderne”.  Nous voici,  sous le coup d’un “dossier”, hideuse tache noire dans les “festivités à tous sens” du centenaire Péguy, comme à un “festin nu” (William Burroughs), “pliés” suppliants parallèles” (Péguy, 1905), conviviaux ou invivables, pignochants ou voraces, frivoles ou poignants  –  béats lisants attablés.

 

 

 

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