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mars 25, 2014

Fondation. Péguy : Pour l’établissement de la République socialiste universelle

Filed under: Charles Péguy — Roger Dadoun @ 7:03

La commémoration du centenaire de la “mort héroïque” de Charles Péguy, “mort au champ d’honneur” au tout début de la guerre 14-18, fait couler quiètement un sang d’encre – c’est sa fonction. Académiciens, sénateurs, inspecteurs, professeurs, abbés et animateurs se pressent aux mises en scène “officielles”. Pompes et ors funèbres co-pieusement exhibés, discours, métaphores et empathies fusent. C’est dire que, pour éviter d’être entraîné (un de ces “entraînements” que Péguy exècre) et submergé par les fluctuants flux des humanitaires et humanistes commisérations (“mon pauvre Péguy”, comme il disait, lui, et comme ils disent, autrement, eux, pour qui Péguy reste, à la Guillemin, un ” pauvre”, au point d’être guetté par le suicide), il importe de faire profil bas, de n’intervenir, si l’on y est contraint, qu’a minima,  de n’attacher au pied de Péguy décrété marcheur invétéré d’étroites “routes nationales” scandées de “poteaux indicateurs” (pris qu’il est dans des entrelacs et emmêlements qui n’en finissent pas – chacun veut son Péguy, et cela fait cohue) qu’un simple fil: nu, net, d’une claire visibilité, éventuellement colorisé rouge (Maurras: “sa tête est Révolution”), résistant, incontournable, vital – fil de vie innervant l’oeuvre et la pensée  de l’écrivain,  fil à trancher dans le vif de l’”odieuse réalité”.

 

Femmes et filles. D’un Dieu-créatrice

 

Il nous faut laisser de côté, sachant qu’ils trouveront preneurs, commentateurs et glossateurs à profusion, les vastes, pathétiques, carnavalesques et complexes massifs textuels que l’on parcourt le plus souvent à bride abattue, quand on consent à s’y engager : faut-il rappeler, outre les textes des Situations et des Mystères, les quatre-vingt strophes de La Chanson du roi Dagobert (1903), les centaines de quatrains de la Ballade du coeur (1911-1912), les milliers d’alexandrins d’Ève (1913)? J’ai eu plus d’une fois l’occasion de les parcourir et fouiller, et d’en publier les “découvertes merveilleuses” et analyses dans différentes revues, Esprit, Les Temps modernes, L’Herne et surtout L’amitié Charles Péguy, ainsi que dans mon ouvrage Eros de Péguy, la guerre, l’écriture, la durée (PUF, 1988), étude sur La Thèse de Péguy jamais soutenue (par Péguy,s’entend, mais elle soutint la mienne, de thèse, et c’est ainsi que surgit Eros), qui a dû effaroucher, crois-je, pas mal d’”honnêtes” âmes péguyennes “habituées”  : mon Dieu, notre cher Péguy, mis à l’Eros, index tendu ?

Occasion de relever en passant, figure le plus souvent escamotée ou refoulée, que Péguy est un “homme à femmes”: sa grand-mère (“A la mémoire de ma grand-mère, / paysanne, / qui ne savait pas lire, / et qui première m’enseigna / le langage français”), sa mère (“O Mère ensevelie hors du premier jardin”), sa femme, sa fille, ainsi que l’aimée Blanche de la Ballade, et les livresques Eve, Clio, Véronique, Marie, Jeanne d’Arc… Même Dieu, chez Péguy, s’entoure de femmes (comme, d’une autre manière, le Jésus des Evangiles). C’est tout de même la bonne Madame Gervaise – pas bonne pour Jeanne la diviseuse – qui donne la parole à Dieu dès l’entrée dans Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc (1910) (et du Mystère des Saints Innocents, 1912).  S’il est, c’est son statut, “Père” en prière, celui qui “êtes aux cieux”, le “Père” de son “Fils” divin et crucifié (Eli, Eli, lamma sabacthani – “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?”), il se tient, allant jusqu’à s’identifier,  au plus près du père qui besogne sur terre. Comme de ses “filles” il parle avec fierté! “Car mes trois vertus, dit Dieu dans Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu (1912) / Les trois vertus sont mes créatures. / Mes filles mes enfants.” Et ces filles sont femmes: “La Foi est une Epouse fidèle./ La Charité est une Mère…/ Ou une soeur aînée qui est comme une mère. / L’Espérance est une petite fille de rien du tout.”

Péguy mettant Marie en texte, et la disant ”pleine de grâce” et “infiniment reine”, et comment donc, – il précise aussitôt : “elle est la plus humble des créatures… une pauvre femme, une misérable femme, une pauvre juive de Judée.” Dieu (on ne sait pas jamais bien qui, de Dieu ou de Péguy, cause),  Dieu exaltant la Nuit, en un hymne glorieux, mais n’ayant d’yeux que pour la terre humaine (Le Porche est caravansérail des nuits et des jours, du sommeil, du labeur, des enfants, des abandonnements de l’homme) – il en fait sa fille et et la dit “mère universelle”. Et quelle mère : “O belle nuit, je t’ai créée la première / Et presque avant la première / Silencieuse aux longs voiles.” Une “fille”, donc, qui n’est pas seulement “la première”, mais “avant la première”; autant dire, non seulement une mère, comme il est dit, mais mieux encore une anté-mère, abyssale (“toi nuit tu es la mer profonde”); une anté-mère, on l’imagine, qui est plus que créature : créatrice, “Mater Dei, mère de Dieu” – créatrice de Dieu même, tout en étant sa “fille étincelante et sombre”, sa “grande Quiétude de lumière”, ou plus souverainement, en une corrélation ou fusion mystique Dieu-Nuit: un Dieu-créatrice ?

 

 

Des dits de Dieu

 

Péguy donne avec une telle bienveillance la parole à Dieu, Dieu disert qui n’arrête pas de dire et de redire,  qu’on se dit qu’il doit y avoir, entre lui et Dieu, une drôle d’accointance. Qui autorise de drôles de dits, des dits dont Le Porche (et son alter ego, Le Mystère des Sains Innocents, où il est dit, justement : “Le prophète juif prédit./ Mon fils dit./ Et moi je dis./ (espace)/ Et on me fait redire.”), le Porche, dis-je,“éclate”, comme Dieu lui-même, qui “s’éclate”, au sens moderne du terme: “j’éclate tellement dans ma création”, dit-il, s’effarant. Ce sont drôles de dits : “je suis bon Français, dit Dieu”; “je suis bon chrétien, dit Dieu”; “je suis honnête homme, dit Dieu” – et pourquoi pas un “je suis le bon Dieu, dit Dieu”, Péguy disant que c’est dans son catéchisme qu’il lisait le “bon Dieu”? Mais ce que nous relevons de plus significatif dans ces maillages et entrecroisements, c’est qu’il est question, avant tout et passionnément, des hommes, de l’humanité. S’il s’interroge sur “la liaison mystérieuse de l’âme et du corps”, liaison que l’on voit courir et inlassablement fuir au long de toutes les époques, il demeure attaché à “charnelle”, à “encharnellement”, à ce qu’il en est “de notre chair et de notre sang”; l’expression mise en italiques “Un homme avait deux fils” revient  obsessionnellement en diverses branches du texte; les mêmes mots : “chez les hommes”, “parmi les hommes”, occupent les dernières lignes, où la mort de Jésus est mort d’homme, avec “les hommes de Joseph d’Arimathée qui déjà s’approchaient / Portant le linceul blanc.”

 

Tendresse et Espérance

 

Deux notions centrales dans Le Porche méritent d’être mises en lumière, qui sont fondatrices dans la construction de l’homme et de l’humanité: l’espérance et la tendresse. L’espérance, “vertu théologale” qui titre le Mystère et épate Dieu lui-même, est de l’ordre de la durée, au sens bergsonien du terme – durée concrète, durée vécue, durée qui est l’essence même du vivant, l’étoffe même, la respiration même de l’âme humaine, toujours et ici et maintenant et pour les siècles des siècles. Et la tendresse en est la substance vive, l’élan vital, énergie et souffle de vie, qui maintient en existence et en puissance les temps – phases – dramatiques, menacés et vulnérables de l’enfance (propices à virer en “massacre des innocents”, nous y assistons pépères chaque jour d’aujourd’hui – contre quoi Péguy en appelle à Jésus, qu’il ramène du ciel sur la terre, et l’y retient ferme: “De l’imitation de Jésus. Vous enfants vous imitez Jésus… Vous êtes des enfants Jésus”). Il ne s’agit pas du vague amour, au sens courant voire évangélique du terme, mais bien de tendresse, dont Péguy est l’un des rares auteurs à si pathétiquement reconnaître la puissance (le pathétique comme “approfondissement de la         nature, de la réalité de l’homme et de la fatalité”, précise-t-il dans Note conjointe, Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne, 1914) : elle est permanente “mouillature”, vernix sublime, passion primordiale, liaison humaine originaire sans laquelle nul être humain ne verrait le jour – ne serait.

“Il faut tout prendre  au pied de la lettre, mon enfant”, “Il faut tout entendre au pied de la lettre, mon enfant”, demande instamment Péguy dans Le Porche.  Mais le pied de la lettre chez Péguy est si dansant, si voltigeant, si ironique – quoique sachant retomber juste –   que nous avons peine à repérer et saisir le fil de vie susceptible d’être érigé en axe ou fondation de sa pensée, de son oeuvre, de son existence même. Que nous disent les bons conseilleurs? N’hésitez pas, disent-ils, vous qui fouillez, à remonter jusque vers une quelconque obscure origine, à retrouver des paroles fortes et simples capables de chevaucher les aléas du temps et de résister aux “entraînements” quels qu’ils soient. Ainsi, il m’a paru légitime de mettre en évidence un moment créateur singulier dans l’activité de Péguy, en élisant une année qui puisse valoir comme année de fondation, à savoir l’an de grâce 1897 (Péguy a 24 ans), où l’on voit éclore des propositions simples, précises, incontournables, juvéniles encore, pour qui aime ce mot, condensées dans une expression unique, formidable et belle, qui avérerait à elle seule la puissance dynamique de la pensée de Péguy: Pour l’établissement de la  République socialiste universelle”.

 

De la cité socialiste à la cité harmonieuse

 

Dans La Revue socialiste du 15 août 1897, Péguy, militant socialiste* (“je t’ai annoncé il y a quelques mois, écrit-il à un ami le 10 octobre 1895, mon adhésion entière et officielle au socialisme. Je t’assure que l’universelle conversion des jeunes … au socialisme est un événement capital”),  publie un article d’à peine cinq pages, “De la cité socialiste”, qu’il signe Pierre Deloire. Il y expose un programme politique sommaire, ramené à quelques principes de base concernant l’administration des biens et l’organisation du travail social, préconisant l’égalité de l’éducation et la suppression de la concurrence et de l’oisiveté, la solidarité face aux “malheurs individuels”, notamment à l’occasion des pertes d’emploi – situation devenue sinistrement familière (et, pire, familiale) dans nos actuelles sociétés. Péguy résume son bref tableau dans une formule péremptoire: “Ainsi constituée, la cité socialiste sera en ce qu’elle sera socialiste”.

La “perfection”, reprise ici pour donner plus de substance à cette  rare, fantasmatique et suprême qualité, trouve son expression idéale et quasi exhaustive dans un premier essai de Péguy, Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse, signé Pierre Baudouin. Il est publié en 1898, mais il se réfère (d’où le titre “dialogue” qui ne s’applique en aucune façon au texte lui-même) à l’entretien de Péguy avec son ami Marcel Baudouin (prénom et nom repris en titre et en signature) en juin 1896. Marcel meurt en juillet 1897. Péguy épouse la soeur de Marcel, Charlotte-Françoise, en octobre 1897 (fondation d’une famille). La dot très appréciable de Charlotte (“quarante et quelques mille francs”, précise Rolland dans son Péguy) permet à Péguy de fonder en 1898 l’entreprise socialiste d’édition qu’il souhaitait, sous le nom de Librairie Georges Bellais, qui deviendra en 1900 la grandiose aventure des Cahiers de la quinzaine.

            En préface à une récente réédition du Marcel dans la collection “Lieux d’Utopie” aux éditions Manucius, je qualifais ce texte d’”Utopie blanche”. “Utopie”, prise dans son acception classique: construction d’un modèle idéal de société, fondé sur le calcul et la raison (variant entre raison rationnelle mesurée et critique et raison ratiocinante plus ou moins fantasque ou absolutiste). Péguy reprend, en tournures sobres et originales, aux résonances parfois bizarres, les dispositifs traditionnels caractéristiques des “fondamentaux”, dirait-on aujourd’hui, de la pensée socialiste. “Blanche” avait pour fonction de mettre en valeur l’étrangeté et l’originalité stylistiques du texte, unique dans l’oeuvre de Péguy – la qualité “blanche” étant à rapprocher de “voix blanches”, neutres et anonymes (Jeanne en entend), ou d’”écriture blanche”, par la réitération des auxiliaires “être” et “avoir”, le balencement entre négations et affirmations, les phrases tournées en sentences ou adages, la “mise à plat” – mais “blanche” surtout par ce qui s’offre, livre ouvert, de plus visible, (encore que ça ne saute pas aux yeux de tous – eyes wide shut) : la succession systématique des espaces blancs séparant paragraphes ou simples phrases, blanches plages qui désamorcent, absorbent, voire exténuent la force, le forcing, l’attaque et la frappe des mots (tout mot, même écho, même halluciné, est frappeur) – tandis qu’en même temps, paradoxe de l’écriture blanche, le nu candide du support (du subjectile) fait se détacher avec plus de relief les noires processions de la lettre.

Le Marcel fait entendre ainsi (des ’”Ainsi” à foison, disposés  en starting-blocks pour propulser sentences et paragraphes) les mates résonances d’un phrasé “harmonieux”: “Aucun vivant animé n’est banni de la cité harmonieuse”. “Ainsi parmi les citoyens les hommes adultes, valides et jeunes sont les travailleurs qui assurent la vie corporelle de la cité harmonieuse”. “Ainsi les sentiments et les volitions des citoyens sont libres dans la cité harmonieuse.” “Les vouloirs des âmes harmonieuses ne vont aux fins harmonieuses que par des moyens harmonieux.” “Les oeuvres d’art sont faites pour elles-mêmes en la cité harmonieuse.”  Certains propos tranchés laissent perplexes: “Les artistes n’ont pas d’élèves”, “Les philosophes n’ont pas d’élèves”, et l’on peut s’inquiéter à bon droit de troublantes déclarations telles que : “L’âme de la cité harmonieuse est très ignorante; elle ignore tous les sentiments de la maladie” – qu’appuie un paragraphe plus fourni où réapparaît sur le registre de l’éthique notre insolite “blanchiment”: “Bien que les âmes des citoyens soient blanches des sentiments que nous connaissons comme étant des sentimens malsains”, etc.

 

A toutes celles, à tous ceux …”

 

La mosaïque de touches en camaïeu uniforme qui composent la fresque du socialisme utopique du Marcel trouve peut-être sa formulation la plus dense et ardente en même temps que rigoreusement incontestable dans ce propos matérialiste limpide, digne de figurer aux frontons des usines et édifices patronaux et syndicaux, et de servir de repère et recours irrécusables dans tout conflit ou “dialogue” social: “il ne convient pas de préférer l’inflammabilité des allumettes à la santé des allumettiers.” Qui dira ou redira mieux? Mais, étonnante titubation des temps,  c’est avec ou sur sa Jeanne d’Arc du XVème siècle que Péguy franchit en 1897 un pas décisif dans la “perfection” en nécessité et radicalité de sa vision fondatrice du socialisme. Je ne parle évidemment pas du premier et vaste drame en trois pièces qui raconte en détails précis, historiques, psychologiques et religieux, l’odyssée de la jeune Lorraine – encore que celle-ci, à mesure qu’avançant en âge, en vienne à incarner avec intransigeance et acharnement (en “encharnellement”) les valeurs de révolte, résistance et défi aux autorités,  individualisme, don et péril de soi (jusqu’à la mort), qui sont caractéristiques de l’aventure “pathétique” de Péguy lui-même. On s’en tiendra, nécessaire et suffisante, portée sur la frêle et nue première page isolée de la Jeanne, à l’étonnante “dédicace” que Péguy a jugé indispensable et pertinent (quelle impertinence, typiquement péguyenne!) d’inscrire en ouverture, au seuil, au porche, en clef d’humanité de son ample et impressionnant tryptique dramatique.

Il s’adresse à l’humanité tout entière, aux “toutes celles” et aux “tous ceux”, à tous, par dessus frontières, “identités”, statuts, barrières et différences en tous genres – il s’adresse “A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine, / A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine”… “Vie humaine”, “mort humaine” – rien d’autre qu’humaines! Il redouble cette adresse pour dresser avec plus de force encore et d’éclat sa visée souveraine,  lancer son impérieux appel, mis par nous en relief, utopie oblige, entre deux espaces blancs, et qui prend ainsi inscription et valeur de fondation,

 

pour l’établissement de la République socialiste universelle.”

 

République / Socialiste / Universelle

 

République socialiste universelle: les trois termes se suffisent à eux-mêmes, ils sont compris de tous, mais, malheur dans la civilisation, moins par ceux qui rêvent de s’en approcher, les exaltent et s’en félicitent que par ceux qui ont la haine de la République, la haine du socialisme, la haine de l’universalité de l’homme, et s’acharnent par tous les moyens à les nier, pervertir, dégrader, détruire – et y parviennent et triomphent avec une affolante facilité, toute l’histoire contemporaine en porte l’accablant témoignage. Péguy, à qui il plaît tant de nous balancer sur les hamacs de sa cité harmonieuse, n’en a pas moins une conscience aiguë de l’inexpiable affrontement qui oppose une République qui se veut oeuvre de vie à des ennemis qui ne travaillent qu’à la mort (par la mort, pour la mort – “Viva la muerte”, disait un général franquiste). Péguy est l’un des rares, plus lucides et plus pugnaces penseurs à estimer que la République, pour persévérer dans son être et demeurer fidèle à elle-même, s’établir dans son essence, qui est oeuvre de vie oeuvrant à la vie, se doit d’être un système de guerre, qui ne consent ni concession ni compromis.

La République de Péguy est et ne saurait être que socialiste. Aucun régime, à ce jour, ne saurait lui être comparé. Penseur politique, Péguy pense en socialiste, et s’efforce, autant que cela est possible, de vivre et d’agir en socialiste: dans ses activités professionnelles avec l’entreprise délibérément socialiste de la Librairie Bellais puis des Cahiers de la quinzaine; dans ses choix et exigences politiques, qui lui font critiquer et dénoncer les dérives oratoires, parlementaires, gouvernementales, démagogiques, “populistes” et “libérales” dirait-on aujourd’hui, dont les manifestations, à côté de la rigidité dogmatique d’un Jules Guesde,  trouvent en Jaurès leur plus éloquente expression, leur figure “grand homme” – d’autant plus redoutables, et donc d’autant plus farouchement récusées par Péguy.

La voie socialiste à laquelle “adhère” Péguy  – “dans laquelle s’engage” Péguy serait une expression plus appropriée, et, par ailleurs, il ne se “convertit” pas, selon un terme qui a été déplacé de sa déclaration citée plus haut, il n’a nulle “métaphysique” antérieure à renier, il entre en socialisme comme on entre dans la vie, il se réjouit de loger dans si “beau nom de socialisme”, comme il dit, et de s’en agrandir -, sa voie, donc, il importe de le souligner,  est celle du socialisme libertaire, qu’il revendique. Voie et voix de l’anarchie, qu’il entend et éprouve, organiquement et spirituellement, dans son corps et dans son âme, quand Lucien Herr, éminence grise du socialisme officiel, le menace et l’agresse. Péguy a raconté ce que fut le face-à-face avec l’ami, maître et compagnon d’hier – un choc brutal, dont il ne se remettra pas mais qui aura valeur de fondation:  “ -Vous êtes un anarchiste”, dit Herr. – Je répondis que ce mot ne m’effrayait pas. – “C’est ça, vous êtes un anarchiste; nous marcherons contre vous de toutes nos forces.” Pie Duployé, dominicain, a montré dans son grand ouvrage La religion de Péguy (1965), avec force textes et arguments à l’appui, à quel point la parole agressive de Herr avait frappé Péguy, pour cheminer en lui tout au long de son existence,  en filigrane ou en sourds et grinçants échos – torsade de vie où menace, haine,  violence et mort ne trouvaient que trop aisément à s’agripper (Péguy nous pardonnera, j’espère, d’utiliser les socratiques et jubilants dialogues de De la grippe, Encore de la grippe, Toujours de la grippe, 1900,pour oser ça, qui est jeu désespéré d’agrippement auquel s’adonne tout être humain: De l’agrippe, encore de l’agrippe, toujours de l’agrippe). Lecteur attentif de l’anarchiste Jean Grave,  auteur de La Société mourante et l’anarchie, 1893, les seules conférences qu’à notre connaissance Péguy ait jamais faites sont les trois leçons données à l’Ecole des Hautes Etudes Sociales, les 19 et 26 janvier et 2 février 1904: il y traite De l’anarchisme politique, en faisant la part belle à la formation et à la structure du “socialisme anarchiste” (Jacques Viard, Les oeuvres posthumes de Charles Péguy, Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1969).

Universelle” complète et couronne le tryptique de la formule péguyenne que nous tenons pour fondatrice – il en est même l’élément déterminant. La République ne saurait se borner à ses seules limites géographiques, ethniques, culturelles, ou autres. L’exercice du socialisme ne saurait se limiter à un seul pays – l’expérience soviétique, et quelques autres de même acabit, du “socialisme dans un seul pays” se sont  soldées par des désastres. La notion d’“universel” n’est pas chez Péguy l’expression d’un universalisme verbal ou abstrait, comme cela se voit couramment – elle en appelle à l’espèce humaine comme tel, à l’humanité comme telle, celle que chante “l’Internationale” que Péguy évoque dans ses textes: “Et demain / L’Internationale / Sera le genre humain. L’”engagement” de Péguy trouve son expression concrète et publique dans sa conception et sa pratique des Cahiers de la quinzaine, qui oeuvrent, pour autant qu’ils en ont les moyens, à l’échelle internationale, traquant les oppressions et exploitations coloniales, les persécutions qui aboutissent aux massacres de communautés entières : Juifs, Arméniens, Polonais, Finlandais, etc.

La vision de l’universel, racinée profond chez Péguy et attestée par ses activités d’éditeur, journaliste, poète, philosophe, penseur politique, se présente à nous aujourd’hui – à nous qui nous voulons ses compagnons –  avec une tout autre ampleur, une tout autre envergure, une tout autre portée dans le temps et l’espace (serait-elle maigrelette, caricaturale, dramatique: Europe, mondialisation, ingérences généralisées, migrations) que ses propos et positions centrés sur la notion de “patrie” à laquelle de longue date on cherche louchement à l’acculer, fixer, piéger. De tels propos et positions reviennent plus d’une fois dans ses textes; mais l’analyse des croisements et entrecroisements, prétextes et contextes, usages et abus, exploitations et détournements auxquels s’adonne et s’abandonne en pleine confusion une “patrie” bonne à tout faire, permettrait – mais ce n’est plus ici notre propos – de situer la “patrie” de Péguy sur un registre particulier où se combinent et se heurtent passion et critique, lucidité et défi, attaque et défense, épreuves personnelles et événements historiques. A titre d’exemple, dans L’Argent, suivi de l’Argent (suite), oeuvre fulgurante de 1913, où les Langlois, Lanson, Lavisse, Andler, Herr et quelques autres en prennent pour leur grade (généralement élevé), Péguy évoque, entre autres facteurs, ce que fut pour lui le choc de 1905 – “révélation”, “saisissement”, menace de guerre allemande, rapportés dans Notre patrie, 1905 –  et le “point d’exaspération” auquel il était parvenu.

Il apparaîtrait en dernier ressort que Péguy est quelqu’un qui, tenu pour “marginal” par les “officiels” d’hier et d’aujourd’hui,  se tient aux “frontières” – et que c’est aux “frontières”, de quelque ordre qu’elles soient, que règnent “éternelle inquiétude”, périls, agressivité, confusion. Par delà tous ces procès, procédures, embrouillaminis, demeure pour nous, plus nécessaire que jamais, l’irréductible élan de Péguy, en l’an de grâce 1897,  “pour l’établissement de la République socialiste universelle”.

 

Roger Dadoun

 

 

* On lira pour le plaisir dans le Cahier de la quinzaine du 1er octobre 1901, l’inénarrable Compte rendu de Congrès, suivi de Compte rendu des Congrès (posthume), où la veine moliéresque ou aristophanesque  ou carnavalesque du jeune délégué socialiste Péguy se donne libre cours. Oeuvres complètes, t.I, p.785-828.

Publié dans NUNC, revue résistante 32, Février 2014.

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