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février 22, 2014

Imagination morte, hallucinez… Roms, fric et charisme

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 10:18

Aucun vivant animé n’est banni de la cité harmonieuse

Péguy, Pour l’établissement de la République socialiste universelle, Jeanned’Arc, 1897

 

     Le “si” conditionnel – et son compère “comme si” qui est bon à tout faire – permet d’ouvrir ad libitum l’éventail des hypothèses et spéculations qui s’entendent à manipuler, transfigurer ou défigurer le réel. En ai-je, dans la présente chronique susnommée en haut de page “SI TU T’IMAGINES…”, usé, abusé, mésusé  – médusant plus d’un lecteur ? La question demeure:  où en est et où nous mène aujourd’hui l’imagination, flottante et tribulante faculté de l’âme ? Avec son Imagination morte imaginez (1965), Beckett en avait articulé l’aphanisis (extinction du désir). Porté par un autan chaud, le collectif-masse soixant-huitard affichait et revendiquait à grands cris une “imagination au pouvoir” (1968). On eut tôt fait de rendre les armes, baisser pavillon, se mettre en crise (en crise, déjà, tiens ? elle est bien bonne, celle-là!) – les plus verbeux et imaginatifs “militants” se précipitant pour occuper les plus bons postes, nullement imaginaires, ceux-là;  quelques-uns y traînent encore, collet monté sur poil follet. Le tant disgracieux pouvoir, derviche tourneur de têtes et de vestes, a mis le grappin sur l’imagination, pour s’en repaître, la piller, la dévorer, tel Chronos ses enfants (un Goya au pouvoir: l’hallucinant Saturno devorando a un hijo). L’imagination au bestiaire – tel est l’“état des lieux”: le monstre à deux têtes politique/médias en a fait et en fait, avec frénésie, à la folie, en un délirium bien gros (“ils sont fous”, dit-on un peu partout), son plus fragrant et salivant chewing-gum.

Si (sic) donc il conviendrait de “recadrer” [sic – c’est le mot (d’ordre) du jour, politiquement mercantilement éthiquement correct, bon à tout faire toutes catégories: admonester, réprimander, corriger, rectifier, rappeler à l’ordre, tirer les n’oreilles, botter les fesses, envoyer au trou], pour donc “recadrer” cette imaginante chronique, sans pour autant, quitte à radoter, la laisser en rade, on pourrait se contenter de lui substituer ou simplement de la doubler d’un autre “si” qui brandirait à bout portant le verbe “halluciner”: “SI J’HALLUCINE …”. Il suffit pour cela de freiner, de mettre en suspens images et paroles, car, pour ce qui est d’halluciner, par nos temps qui foncent et se défoncent, c’est pléthore, submersion, tsunami. Effet désastre, effet catastrophe, effet mortifère produit par les proliférants flux envahissants des médias – toutes chaînes déchaînées – qui se goinfrent et du temps et de l’espace et de toutes formes et figures et structures humaines. Trafiqué, malmené, mitraillé, mutilé en tous sens, le réel voit sa substance, si fragile, si aléatoire et si obstinée pourtant, se dégrader, se contorsionner tel un ver saucissonné. Le réel en télé, la télé-réalité : un aboli bibelot d’inanité sonore. Le réel emporté, chaviré dans un procès de déréalisation – c’ est là l’hallucination: production et persévération du travail tourmenté de la naissante âme enfantine confrontée à l’implacable réalité, et multipliant doubles, semblants, sosies, flasches, clones, reflets, mirages, chimères, pour éviter de n’être soumis qu’au blanc (sein) et broyer du noir. J’avais tenté, dans un article publié dans la revue de psychanalyse Le Coq-Héron (n°211, déc. 2012, Cinéma et psychanalyse), sous le titre “Halluciner dans l’inframince”,  de décrire un processus de ce genre, en me référant, entre autres, à Marcel Duchamp, créateur et praticien-artiste de l’“inframince”, et à Henri Michaux, passager mal-respirant de l’”extrême-minceur”. Les quelques exemples ici proposés, elliptiques, resssortissent à ce même mouvement de glissement, d’affaissement, d’effacement, d’aphanisis, qui fait passer du réel à l’hallucination – à l’enseigne, cette fois, toutes minceur, finesse et sveltesse étant mises à l’écart , d’un : “Halluciner dans l’extragros”

                                           Cher Vladimir” !

 Du gros extra nous parvient au galop avec le volontariste et réjoui propos d’un ancien premier ministre (Fillon) de l’ex-président de la République française (Sarkozy) qui, s’étant aventuré, sur invitation (?) jusque dans Moscou, et s’adressant à un auditoire de journalistes et notables de la nomenklatura russe, se tourne en légère et lubrifiante révérence vers le tout-puissant Chef Poutine, peinardement assis à la tribune, pour lui mignoter cette fleur : “mon cher Vladimir”.  Hallucinant, non ?  Non pas tant pour la raison invoquée par nombre de critiques qui reprochent à l’ex-ministre et futur candidat à telle haute fonction de l’Etat  d’avoir manqué aux règles élémentaires qui consistent à s’abstenir de critiquer à l’étranger un Chef d’Etat français (Hollande pour sa position sur le conflit syrien, en liaison avec l’utilisation par le dictatueur d’armes chimiques contre la population) –  ce pourrait n’être là que gaffe à mèche d’ado, coup de jarnac, vantardise politicaillante, compensation d’échecs, régurgitation de couleuvres avalées, pimpante entrée en “Cour des Grands”, etc.

Cette familiarité pronominale inattendue et insolite a une tout autre portée. Outre que Poutine est dédouané pour son soutien continu (livraison d’armes en tous genres) à la politique d’extermination (plus de cent mille victimes et deux millions de “déplacés”) du sinistre Syrien – il se retrouve valorisé, oint – oui oint – pour sa propre politique totalitaire et répressive, nationale et planétaire.  Le Poutine réel s’estompe, s’efface – ni vu ni connu, l’inique et opaque autocrate de toutes les Russies ! S’opère, en toute affabilité, le glissement d’un Poutine historique et politique – patron du KGB, auteur et acteur impitoyable des pratiques (staliniennes soft, si la chose est pensable) de violence, oppression, persécution, exploitation mercantile – à l’hôte Poutine bienséant, convivial, familier, bonhomme même… Ô l’hallu, cette figure fantasmée croquée par ce simple mot, effarant, hallucinatoire:  “cher”! 

                                                        “Faire du fric”

 Comme son nom l’indique, une “conférence” confère. Désignant la rencontre au sommet de Chefs d’Etat, elle confère une “sommitude”: les “politologues”, anticipant a posteriori, prétendent y décrypter les destinées de la planète. Vous faites, vous (professeurs, chercheurs, gens de lettres et de savoir, etc.), assidûment, quelques conférences – vous voici alors conférés, inscrits dans la confrérie ou la confédération des conférés: vont vers vous applaudissements, titres, notoriété, honoris causa – et argent, le bel et soudain noble argent, intellectuel, culturel, esthétique, esthète, souvent exempt d’impôts. Or voici qu’à la semblance de tas d’autres choses et machins dont se gargarisent et s’empiffrent les médias, la conférence elle-même (qui s’entendait objectivement comme connaissance, érudition, argumentation, avec raisonnables rémunéraions, sophistes mis à part) entre en lice, entre en glisse. Elle tire vers le bas, elle se donne une allure, une dégaine de machine à sous. Y a du jackpot dans l’air, toujours gagnant.

L’ex-président Sarkozy en a livré tout d’ego la tranchante formule, et en a cumulativement illustré la pratique: “faire du fric”. Honoraires ou primes de 100.000 à 200.000 dollars, pour une ou deux heures de “causerie”. Stupéfiant paradoxe de l’argent, la plus réaliste, fluide et universelle des substances: nommé exalté primé par un ex-président, le “fric”, puissance hiérarchique suprême, devient, au plan de l’hallucination, avec jeux de miroir, un matériau également partagé par tous – politiciens palabrant, banquiers capitalisant, journalistes commérant, pauvres suppliant, misérables s’ébahissant… Posture hallucinatoire de l’acteur-politicien-conférent, combinant ensemble dépréciation et défection  (“déconstruction”) de la fonction présidentielle et vision âprement désirante du fric (il court après, comme dans un rêve, sans jamais l’atteindre en son entièreté fantasmatique – l’argent, c’est impossible! ). En regard, nous tous, témoins, observateurs et patients, en position hallucinée devant cette forme de vidange de la pratique conférencière qui traite en quantité négligeable autant la substance cognitive nécessaire requise (si savoir il y a, comment advient-il et parvient-il aux écoutants en son entièreté fantasmatique?) que la miroitante et fanfaronne “culture des résultats” (comment les évaluer et par qui ?). Au final, tous hallumés ?  

« Piller la France »

 Se déplie présentement sous nos yeux, en pathétiques, ubuesques, troubles et piteux éclats, une hallucination exemplaire – peut-être même l’hallucinationpar excellence, si l’on ose dire, celle que suscite, qui s’élabore et s’institue autour de la figure de l’autre, de l’étranger : hallucination focalisée sur les Roms. [ Plus fondamentalement, pour le dire en passant, le dire et le redire et le clamer sur tous les tons, sont aussi perçus comme étrangers, à la fois hallucinatoirement et organiquement : la femme, l’enfant]. Un ministre « socialiste » prétend, excipant de quelques pièces rapportées, que les dits « Roms » n’ont pas « vocation » à s’intégrer à l’ethnie française (il nous faut recourir au langage de l’ethnologie, vu l’archaïsme de pareille position) – pas plus que « la France » n’a « vocation », elle,  à accueillir « toute la misère du monde » (piteux propos, rhétorique, irréaliste, hallucinatoire, qui ne cesse de tirer sous les pieds crevés des migrants et émigrants les miteux tapis de l’expulsion).

Laissons là toutes ces « vocations » qui ne sont que flous clichés pour ressassé bestiaire idéologique, et relevons  ce qui peut figurer comme la pointe extrême de la vision hallucinatoire des Roms : les Roms pilleurs pillant. La presse, imprimée et numérique, nous informe. Un juge toulousain se défonce face à quatre tziganes qui comparaissent pour vol de cuivre d’un transformateur – et brandit illico presto la rengaine « France » : «la France en a assez des vols commis par les Roms ». Un ton plus haut fait saillir l’hallucinant propos :  « Pensez-vous que nous allons vous laisser piller la France ainsi ? ». Piller la France ! ainsi ! Il ne suffit donc pas que les Roms soient « sales » (auraient-ils avalé, malins, d’inexistantes conduites d’eau ?), qu’ils soient « voleurs » (la plus commune rumeur : telle est leur « culture », telle leur « vocation » – encore qu’ils soient plus portés sur le plomb, le cuivre et le fil de fer que sur ors et argenteries, spécialités des voleurs de souche ou « intégrés »). Il est au principe de l’hallucination de forcer le trait (dès lors que, régnante imagerie, elle expulse le réel), de procéder par entités humaines homogènes et communautaires (dès lors que les unités individuelles se fondent, fusionnent en « idéal-type » d’une collectivité), de mobiliser histoire et légendes, confondues (servant d’aliment, référence et caution) : ainsi se compose, s’impose et s’entretient l’image fantastique (fantasmatique) du Rom pilleur. De l’hallu à délirante échelle, en voici : quelques milliers d’hommes, le plus souvent démunis, dispersés chaotiquement à travers un territoire, exposés au regard répulsif et au mépris des « majorités compactes » (Freud), sous surveillance constante, se transforment en hordes d’Attila qui se jettent sur la Gaule (« la France ») comme la faim sur le monde (ne volent-ils pas le pain de la bouche ?) – et « pillent ». Ne sont-ce pas avec ces Attila-là, ô misère,  que se fabriquent drues années de prison et farfelus et affolants sondages ?

                                                           « Charisme »

 Là où les hallus alléluisent, c’est dans la fabrication des icônes et la crétinisation des foules – « les foules hallucinées », dirait un Verhaeren trémulant poète des Campagnes hallucinées (il nous faut entendre ici : « campagnesde pub », « campagnes électorales », et autres vagues médiatiques), des Villages illusoires, des Villes tentaculaires. Sport et télé, en fringante et obscène copulation, sont à la fête, toute éthique laminée. Si tu t’imagines – non, si tu hallucines, voici, s’affichant ou hurlant : un sein pointé, un but marqué, et c’est « stars » et « héros » qui déboulent. Quel audimateux, même pas voyeur ni supporter, ne serait pas tourneboulé ? A fortiori quand l’Elysée se met de la partie et s’éclate d’enthousiasme. L’équipe de France de baskett vient de remporter le championnat d’Europe. Historique ! Elle est reçue par le président de la République, avant d’aller festoyer en boîte Champs-Elysées. Calculons, sans parenthèses, qu’une année de « fric » perçu par tel ou tel basketteur vedette suffirait à « accueillir » et héberger de façon décente tous les Roms de France, et quelques sdf en prime. « Compétitivité », style marketing (du mercato) : l’or du ballon rond contre les ors de la République ? Les joueurs, accueillis en champions, ne pouvaient pas ne pas être perçus en millionnaires. Le Palais républicain honore des « héros » riches – et en retour le faste élyséen leur en met plein la vue. Match nul ? Tous comptes faits (ne jamais cesser de faire et de rendre les comptes !), une élection vaut-elle ou non autant sinon plus qu’un « panier » réussi?  Fric comme de coutume refoulé, il fut question à un moment de « charisme » présidentiel. Typique vaseuse question télé pour un champion. La palme alla à l’ex-, Sarkozy, aux dépens de l’actuel, Hollande. Ainsi s’émoustilla-t-on, à gogo, de « charisme » médiatique – qu’en un temps pas si lointain l’on se plut à nommer ethnologiquement « mana ». Qu’il revienne à la mode, sur parquets ou moquettes sportivo-présidentiels, et nous voici à nouveau roulés dans les farines du magique et de l’empathique. A pareil « charisme » façonné médias, sieraient, imaginons ça,  de l’Elysée les fastueuses toilettes ? Ou halluciné-je ?

 

 

 

 

 

 

 

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