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mars 29, 2013

L’“Hystère”, un universel. Cas DSK, chambre 2806, Hôtel Sofitel, New York

Filed under: La psychanalyse,Société — Roger Dadoun @ 6:21

« On ne saura jamais… », disent-ils. Cette bonne blague ! À peine le chèque signé, qui donna lieu à élucubrations, enchères, calculs, cafouillages et mystères de toutes sortes, le chiffre tombe, après quelques jours d’investigations et de confidences : à peu près un million de dollars d’indemnités accordés à Mme Diallo (30% – au moins – iront à ses deux avocats), pour que tombe, clôture définitive exigée, l’accusation d’agression sexuelle portée par la femme de chambre de l’Hôtel Sofitel, New York, contre DSK. Le rideau est-il tombé, avec le chèque et l’accusation, sur cette “ténébreuse affaire” ? Ce serait oublier que celle-ci ne tient, si l’on ose dire, qu’à un fil, à une proposition sexuelle qui demeure, en quelque façon et en dépit des marées et marécages de commentaires, le point aveugle et aveuglant de toute la construction juridique et médiatique. On imagine aisément que les fouilleurs de sexe médiatique ne lâcheront pas de sitôt une si bonne occase, et d’aussi succulentes proies. (Une “cochonceté” vient, à l’instant, mars 2013, de le confirmer).

Une “incidence” sexuelle

Il s’agit vraiment de si peu de chose – de cette chose qu’on nomme « la chose”. Rien n’est plus simple, plus concret et plus précis que ce qui s’est passé dans la chambre 2806 de l’Hôtel Sofitel de New York : “la chose” est un acte de fellation accompli vite fait entre un client, DSK, et une femme de chambre, Mme Diallo. Les deux protagonistes n’ont livré là-dessus que peu de détails – suffisants cependant, vues la brièveté et l’économie du geste, pour “imaginer-réaliser” ce que fut cette “rencontre” ou “circonstance” inattendue, qui appelle la qualification d’“incidence”. Fellation incidente, à la sauvette : le client sort en nudité d’humeur légère de sa douche, à effet peu ou prou érotisant ; l’employée pénètre à ce même moment (maladresse, erreur, X ?) dans la chambre ; deux corps (plutôt que deux personnes) se retrouvent face à face ; [ici, suspens, laps de temps X, le seul susceptible d’être qualifié du gros mot de “mystère”, noué en version contradictoire : elle vient à lui ou lui à elle ?] ; la femme suce le sexe de l’homme ; gouttes de sperme s’éparpillent ; les deux corps se séparent, s’éloignent immédiatement. L’incidence n’a duré qu’à peine quelques minutes : 12h06 à 12h13, samedi 14 mai 2011. Soit, à quelques secondes près, le même temps qu’il aura fallu au juge civil pour articuler sa décision d’un accord financier et de confidentialité entre les deux parties, qui met fin à toute ultérieure investigation ou reconstitution (motion pulsionnelle forclose, pour l’homme, et bouche cousue, pour la femme !).

L’occultation généralisée de l’“incidence” (ce qui s’est réellement passé entre deux personnes réelles) au bénéfice de l’“affaire” (brouillage et placage de jugements, approximations, mensonges, interprétations, projections-identifications, envies-frustrations de toutes sortes) est patente et persistante. Que n’aurait-on appris, imaginons-le, si l’on avait pu procéder à une reconstitution judiciaire de ce moment-clé, qui se distingue comme l’unique temps fort et incontournable de toute l’“affaire” ? Se seraient dégagées, dans leur automatisme, les positions exactes des protagonistes et leurs congruentes motivations : regards, parcours et évolution des corps, gestes des mains, jambes et têtes, polarisation sur le sexe, bouches et paroles éventuelles – bref, sur les sujets et objets en relief, passerait quelque chose comme une lumière rasante, à ras de réel, sur ce qui se fait là. On tiendra compte, d’emblée, du cadre, en dur, de l’Hôtel Sofitel, et, en mou, de tous les personnels concernés (hiérarchie allant du directeur à Mme Diallo). La chambre 2806 a livré des traces d’ADN de plusieurs personnes différentes. Un Hôtel est un lieu où l’on ne fait que passer : c’est le royaume, tous sens confondus, de la “passe”, ici exactement nommée (à distinguer, donc, de la “passe” lacanienne didactique). Faut-il rappeler qu’à l’échelle de la planète, ce sont des torrents de sperme et autres sécrétions que l’hôtellerie envoie dans bidets, lavabos et laveries ? Qu’un certain personnel, féminin et masculin, en contact charnel constant indirect avec le client, ait quelque chose à y voir, et plus qu’y voir, il ne saurait en aller autrement. [Dans un court texte inédit de 1930, que m’avait remis Youki Desnos et que j’avais publié dans la revue Simoun, Oran, 1956, le poète Robert Desnos rapporte quelques scènes piquantes qui se déroulent, précise-t-il, “dans un palace des environs de la place Vendôme”, Paris 1er – livrées et vécues par un des “Garçons d’étage” de sa connaissance.]

Passionné” contre “Apathique” – EAS vs nEnAS

L’acte de fellation chambre 2806 associe deux personnes. L’accent a été mis, quasi unanimement, sur leur statut social : un homme, parmi les puissants du jour, riche, quasi “invulnérable” et s’appréciant tel, se voit confronté à une “faible” femme, peut-être illettrée, taillable et corvéable à merci. Ce contraste exemplaire, cette spectaculaire opposition ont retenu la curiosité publique, et suscité des manifestations ad hoc. Or, dans le bref moment X du déroulé de l’acte, ce sont avant tout, de prime abord, deux structures caractérielles, dans leurs projections corporelles, qui sont en présence et se jaugent et se heurtent. Elles s’opposent radicalement. Recourons ici, avec toutes les réserves d’usage, à la classification du philosophe Le Senne (Traité de caractérologie, 1945). DSK apparaît comme étant du genre dit “Passionné”: Émotif-Actif-Secondaire (EAS) – fonceur, impérieux, impatient, Moi “surdimensionné”, à conscience “étroite” et avidité libidinale. Tout au contraire, Mme Diallo se range aisément dans la catégorie dite “Apathique” (le choix des appellations par Le Senne est discutable, chargé de connotations moralisatrices) : non-Émotive, non-Active, Secondaire (nEnAS), caractère plutôt passif, à conscience “large” et mollesse libidinale, se pliant aux ordres et volontés d’autrui, facile à exploiter, manipuler, séduire, abuser (il faut voir comme son avocat la pilote, la commande, la traite – il est du type contraire : “Sanguin”, non-Émotif- Actif-Primaire (nEAP), généralement caractérisé par une impatiente voracité et peu soucieux d’exigences éthiques.

C’est sur le type “Apathique” que s’exercent le plus souvent les abus d’autorité et délits d’influence. Caractérologiquement parlant, DSK n’aurait pas eu besoin d’en venir aux mains (comme le prétend l’accusation d’“agression sexuelle” – l’unique délit dont il eut à répondre) pour obtenir de Mme Diallo un consentement qui correspondrait plutôt à une forme quasi socioprofessionnelle de soumission (spontanée ou commanditée ?). Il suffit en effet d’un moment de surprise, éruptif, pressant, quasi mécanique, pour qu’un passage à l’acte, un acting out advienne. Le client aurait-il eu recours, par delà la dimension caractérielle, à une agression caractérisée – Mme Diallo aurait été, croyons-nous, en mesure d’y résister et de la repousser par sa seule et opaque présence physique (a-t-on évalué son poids ?) : femme forte et placide habituée aux travaux de force (à quelle heure a-t-elle pris son service ?), face à un homme massif certes (quel poids ?), qu’encombrent et son propre poids et sa nudité (la chambre 2806 n’est pas le Jardin d’Eden) et la précipitation même de l’incidence, inévitable dans un lieu à risque. En pareille occurrence, seule une reconstitution bien ordonnée aurait permis d’apprécier la vraisemblance et l’adéquation des versions, “vécus” et “ressentis” des deux sujets.

      Miettes d’hystérie : les Hystères

La mécanique caractérologique, combinaison de facteurs élémentaires (Émotion, Action, vivacité ou lenteur des réactions), reçoit sa consistance concrète et charnelle des viscosités libidinales et tissus sociaux qui l’enveloppent. C’est pourquoi il convient de se tourner, en l’occurrence, vers une modalité psychologique aussi originale qu’apparemment “dépassée”, celle qui fut à l’origine de la psychanalyse* (Études sur l’hystérie, de Freud et Breuer, 1895) et qui, depuis, plus ou moins banalisée et tombée en désuétude, tend de plus en plus, du fait notamment des frénétiques pressions médiatiques, à occuper une place privilégiée dans l’analyse tant individuelle que collective : l’HYSTÉRIE. Freud avait souligné, contre la dogmatique médicale, qu’elle concerne autant les hommes que les femmes – nous dirions aujourd’hui, au vu de l’évolution sociale : plus les hommes que les femmes (qui fournirent cependant, à son époque, avec l’emblématique cas Dora, l’essentiel de ses matériaux – conduits, semble-t-il, avec maladresse et confusion). L’hystérisation aujourd’hui généralisée des réactions, discours et comportements est patente, effare. Comment, pour rester au plus près, au ras des expressions, ne pas prendre en compte ces innombrables, brèves et moléculaires motions hystériques (mimiques, gestuelles, lapsus, dérapages, “petites phrases”, mots excessifs, mensonges, éclats, tons, couacs, dénis, etc.), dont nous sommes tous les cibles, les patients et agents et témoins quotidiens, et qui sont comme les précipités, portés à terme, amorcés ou avortés, d’une “libido flottante”, “nomade”, sur-sollicitée, déroutée ? Ces motions, bouffées asthmatiques d’énergie libidinale, aussi imprévisibles et passagères qu’ordinaires et omniprésentes, peuvent – ramenées à de plus modestes dimensions (petits “faits divers” de la libido), et pour préserver une continuité psychique, anthropologique et lexicale – être nommées “HYSTÈRES”. Cette notion, qui fragmente l’hystérie en miettes ou molécules affectives-motrices-idéologiques, se révèle remarquablement opératoire pour l’observation et l’analyse des innombrables manifestations et expressions publiques dont regorgent les médias, télévision en tête (en « têtes », littéralement  et spectaculairement parlant).

Aussi truffée soit-elle de rumeurs, mensonges, calomnies, haines, manipulations politiques et infiltrats idéologiques en tous genres, l’“affaire” du Sofitel ne tient donc, insistons-y, qu’à un fil, qu’à un unique point de capiton : le simple et fugitif hystère de l’homme DSK, c’est-à-dire un accès de brusque frasque libidinale qui s’empare du sujet et s’engouffre dans la voie fantasmée d’une gratification inattendue, immédiate et rapide, qui prend soudain corps, et qui aurait pu (qui aurait dû – une simple petite semonce de conscience suffisait), à peine profilée, s’évanouir. L’accablement dont a fait montre DSK dans les premiers moments de l’“affaire” prend sa source, probablement, dans l’intuition ravageante de cet hystère qui a subitement “pris” – alors même que le moindre ressac de réalisme l’aurait réduit à néant, comme cela nous arrive à tous et à tout moment. Serait-il légitime de porter ainsi ce cas d’espèce à l’échelle de l’universel, et d’avancer, “Malaise dans la civilisation”, que nous sommes tous des hystériques ou – pour écarter ce terme trop chargé d’idéologie psychiatrique – des portefeuilles d’hystères ? Dans nos sociétés d’actionnaires en tous genres, nous sommes tous porteurs ou bardés d’hystères, constitués (sous institutions) d’actions et réserves affectives, réactionnelles, fantasmatiques, fluctuant inévitablement au gré des finances, pouvoirs, modes et modèles – hystères dont les médias font leurs choux gras, “graillons” ou“graille”, ayant pour finalité, mercantile, de les exhiber, exploiter, exacerber, eux-mêmes les pratiquant et les trafiquant à outrance, dans un brouillage généralisé, universel. Chercher donc l’hystère – avant que d’évoquer on ne sait quels ténébreux mystères, ou autres pompants ou prothétiques clystères du sexe.

 

* Cf. Roger Dadoun, Freud, Belfond, 1982. L’érotisme. De l’obscène au sublime, PUF, 2010.

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