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mai 24, 2008

L’Avaleur Travail – le retour de Moloch

Filed under: La philosophie — Roger Dadoun @ 8:27

Puisqu’en civilisation de l’image nous sommes, voyeurs peu futés mais toujours à l’affût, l’image de notre « civilisation » – terme « tendance » sarko-sociologue – continuant de prendre de sacrés coups, on se dit que revoir quelques images d’archives ou films d’hier pourrait se révéler sacrément opportun. Compte tenu des fastueuses ressources mécaniques du voir dont nous disposons, on n’aurait que l’embarras du choix – il suffit de voir les fans qui se pressent dans les boutiques et palaces vidéo gorgés de bandes et disques qui prolifèrent. Ce n’est certes qu’un « à revoir », mais encore faut-il qu’il nous fournisse un éclairage suggestif et instructeur sur notre temps – un temps qui court plus vite que son ombre, ou son ombre plus vite que lui. « Ombre » est une bonne indication pour accéder au voir, et on s’attend sans doute à ce que je tire illico, non pas de la caverne de Platon aux ombres fameuses, mais d’une banale bande dessinée, ce héros fin tireur – il tire plus vite que son ombre – qu’est Lucky Luke. Mais, manque de pot, obligé je suis , en raison des dispositions anti-tabagiques contemporaines, d’y renoncer, et de laisser le « lonesome cowboy » tirer vite en solitaire sur sa vache de clope.

Le Kumul’art

Le plus simple, au début, est de prendre aux mots le discours du temps, et de suivre à la trace ceux qui courent plus vite que leur propre ombre, fidèle ou grimaçante. Vient immédiatement à l’esprit comme aux lèvres – en laissant de côté l’ombre des peurs et angoisses qui l’accompagnent en sourdine – le mot coureur, séducteur, donjuanesque, conducteur, conducator, le mot qu’expectorent salivant suaves les bouches gourmandes du président de la République, et ministres et collaborateurs, et écrivants, courtisans et parleurs des cohortes médiatiques – s’impose, vous ne l’avez pas assez entendu, le mot « Travail », dégobillé telle une glorieuse glaire, traînant en acolyte par-devers soi (sic) l’inévitable camerlingue « valeur » – «la valeur Travail », comme ils disent.

On a vu et revu comment le président sonna haut et fort le « la » – encore qu’une telle « valeur » coulât grasse depuis bien longtemps ; voir par exemple la fable de La Fontaine : « Travaillez, prenez de la peine… » ou, plus haut, l’horticole colère de Yahvé : « C’est en suant que ton pain tu gagneras …»). Il l’éleva en alleluia éthique pour potentats et thuriféraires, medef et politiciens au pouvoir ou non (mais glas et hallali pour les « travailleurs »). Nul discours ne se tint qui ne brillât de l’éclat de la « valeur travail ». Que fait le Président ? Il travaille à tout berzingue, c’est dingue, murmurait-on admiratifs à très haute voix, tandis que lui-même le serinait avec une audible modestie. Happé par une camera, n’importe quel ministre lâche, pavlovisé : « on travaille ». Et courent en chaleur au turbin députés, notables, journalistes et artistes – mines graves, serviettes affairées, in gamba (ciao « en jambe » qu’affectionna le fascisme italien). Les médias téléguidés courent tous les « chantiers » (autre mot cursif), démonstratifs, forts en jambes : voyez, un entre mille et trois, ce Barbier qui sévit, omnirasant omniscient omniraflant* s’exorbitant en permanence sur chaînes télé (chroniqueur polymorphe) et presse écrite (directeur), virevoltant d’une émission l’autre, d’un théâtre l’autre (comediante) ; ou l’ubiquiste Alain D., qui ne sait plus où saucissonner (sic) sa béchamel, son duhamel ; et toutes ces flopées de commentateurs présentateurs animateurs chroniqueurs dialogueurs consultants experts spécialistes professeurs, tous artistes du Kumul’art, logés besognant dans toutes les alvéoles et coffres du pouvoir – on se demande à quel véridique travail, à quelle vérité de travail, à quel travail de vérité, à quelle vérité d’une compétence affichée martelée ils peuvent encore consacrer un petit peu de leur temps précieux (un temps mis à prix, les enchères montant haut). Goinfrerie, rafle et gâchis – « Faim de travail », comme titre la jeune revue Mortibus (n°4-5, automne 2007) pour son dossier de près de quatre cents pages (ô labeur !) sur la question.

D’un petit « a » privatif

Affamés de travail ? Goulus de travail ? Goulus ? Mais nous les tenons, nos images d’archives – un de ces films d’antan où le génie de l’image et de l’imagier nous renvoie plein cadre pleins spots aux couleurs, ténèbres et aveuglements de notre propre temps. Metropolis, de Fritz Lang, Berlin 1926 : le revoir, et tenter de ne pas en mourir, imaginons-le, en en tirant la substantifique moelle, en portant nos regards sur l’horizon 2026 vers lequel le film précurseur d’un siècle nous propulse, dans sa ténébreuse horizontalité (travailleurs maculés « au noir ») et verticalité lumineuse (patrons concepteurs aux blancs costumes immaculés, avec une Maria-prie-toi-là). Metropolis n’annonçait pas seulement le futur immédiat, la sauvagerie, l’ordre et la catastrophe survenant en marches forcées à son époque : paranoïa architecturale, délire scientiste, alliance mystificatrice Capital-Travail, ouvriers des bas-fonds en uniforme concentrationnaire noir défilant au pas, appel au Sauveur ou « Médiateur » (Mittler – Hitler) – il porte plus loin, il fonce flèche fichée jusque dans les chairs chiffonnées (effet de serres) de notre fichue « modernité ». Ce sont moins les figures particulières, aussi saisissantes soient-elles, qui en témoignent (constructions, laboratoires, conditionnement, robot) que leur mise en perspective globale : Metropolis, « Ville-Mère » selon l’étymologie, s’amplifie aux dimensions de l’univers, épouse le globe tout entier : globalisation, mondialisation, totalitarisation. Au milieu d’imageries spectaculaires – urbanisme échevelé et mégalopoles écrasantes, fracture croissante entre richissimes et pauvrissimes, visions apocalyptiques, Metropolis dresse en puissance une icône révélatrice de la « valeur travail » : l’Avaleur Travail

Il suffit qu’à « valeur travail » nous accrochions le petit « a » privatif pour renverser le cliché, le lire en négatif, en nous focalisant sur la figure contraire : « a-valeur travail » – Avaleur Travail ! C’est exactement celle que met en scène Fritz Lang. Une séquence surréelle montre les travailleurs exténués, mortifiés par leur statut d’esclaves des horaires, machines et patrons, se rendant en longues files abêties titubantes aux pieds du Moloch. Le monstre biblique, ouvrant sa gueule d’enfer, avale, dévore ces processions humaines – à l’image du Saturne épouvantable de Goya manduquant son fils. Face à la « valeur travail » fable d’un éden arithmétique (« gagner plus » – mais un « toujours plus », en formule olympique, qui ne joue que pour les « olympiens », la dite « haute société »), Metropolis montre en quoi consiste, en sa vérité concrète, charnelle, humaine, le travail exercé, imposé, forcé, dénaturé en malédiction – le travail érigé, tel le maudit Moloch (M le maudit !) en avaleur, dévorateur d’humanité.

Saccage ontologique

Non seulement dévorateur d’hommes (usure, épuisement, malheur, maladies, suicides, haines fratricides), mais dévorateur de ce qui fait la substance, l’être même de l’humanité, – un saccage ontologique. La plus simple définition que l’on puisse donner de l’homme, sans trop s’aventurer, serait celle-ci : homo sapiens/homo laborans/homo ludens – l’homme accède à humanité par la connaissance (Socrate, Spinoza, et autres), le travail (Leroi-Gourhan, Arendt), le jeu (Huizinga, Bataille). C’est sur ces trois axes solidaires, avec cette triple hélice, que l’humanité se construit et travaille (son seul vrai travail, qui est travail de vérité) à se saisir comme telle. Et c’est en même temps sur ces trois axes vitaux – leur nom est éros – que porte, que s’acharne la malédiction, thanatos, le travail de la pulsion de mort, qui s’attaque à homo laborans pour le mortifier – homme fait chose et machine (réifié), mis en miettes (morcelé), réduit en déjection et déchet (déshumanisé); qui s’attaque à homo sapiens, en barrant, dégradant, condamnant (à mort, ô Socrate, ô Giordano Bruno) les accès à la connaissance, par l’emprise féroce des systèmes de croyances magiques, religieuses, mystiques, idéologiques, aujourd’hui gonflés aux médias ; qui s’attaque à homo ludens, en faisant du jeu, potentiel créateur de tout être humain, un avatar du dévergondage, de la perversité, de l’obscénité.

Toujours le même coup perpétré par les détenteurs de pouvoir et de richesse : ils font vibrer toujours plus haut (altus) et plus fort (fortius) la formule « valeur travail », qui définit l’activité humaine de création (d’humanité) la plus irrécusable. Entendez-les susurrer « valeur », claironner « travail ». Et, dans le même temps, en un tour de passe-passe qui laisse l’humanité pantoise, pantelante, ils fourguent la masse écrasante du « travail » (producteur) à la masse des gens de peu, des gens de rien, aux maudits et damnés de la terre – et eux s’approprient, au sens propre, la « valeur », c’est-à-dire s’instituent, toutes institutions confondues, propriétaires des « valeurs » toutes catégories confondues, boursières, économiques, patrimoniales, éthiques, esthétiques, terreuses, religieuses, sexuelles, kantiennes et transcendantales. De quoi se rebricoler, là, un sacré jardin d’Eden.

* Terme emprunté à Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag.

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