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mai 24, 2008

Péguy à découvert

Filed under: Charles Péguy — Roger Dadoun @ 8:09

(re)découvrir

Péguy à découvert

Eh quoi, présenter, encore aujourd’hui, tous masques chus, un Péguy à découvert ? Pour occuper, qui plus est, une chronique ardue « (re)découvrir » ? Péguy serait-il donc une « opportunité » (aïe ! ici Péguy tique) dans et pour notre présent ? Eh, oui ! Mais qui l’eût cru, après tant d’années : dans un texte d’ouverture des Cahiers de l’Herne, premier trimestre 1977, consacré à Péguy, « D’une insituation de Péguy socialiste », j’avais utilisé, en guise de conclusion, une citation de l’écrivain qui, à elle seule, me paraissait résumer de façon limpide et quasi exhaustive le sens de toute son œuvre et la portée de toute sa pensée :

« nous avons remis en cause les actes les plus simples, les pratiques les plus courantes, comme de manger, boire et dormir, d’acheter et de payer, d’aimer ou de n’aimer pas. Cette remise en cause nous a fait faire, n’en doutez pas, des découvertes merveilleuses. » *

Réjoui par ces derniers mots, je les avais fait miens, me réservant (« on n’est jamais si bien servi que par moi-même », disait, porte-voix de Péguy, la sage Clio, au moment où celle-ci, l’histoire, et avec elle l’idéologie historiciste, et avec elle l’idéologie sociologue, la « sociagogie », inauguraient leur marche triomphale dans la culture), le dernier mot, qui sonnât juste, pour juste prononcer cette juste ouverture conclusive : « la découverte merveilleuse de Péguy pour beaucoup reste encore à faire. »

On ne croyait pas si bien dire. Me voici, trente ans après, en train de remettre ça. Agrippant l’ancêtre (réflexe infantile d’agrippement si bien mis en lumière par le psychanalyste Imre Hermann étudiant les grands singes au zoo de Budapest) au croc charcutier de la chronique, et l’apprêtant à nouveaux frais, je m’apprête, moi, encore et toujours, à le «(re)découvrir ». Ou simplement le découvrir ? Mais c’est la même chose – elle constitue même, une telle re-découverte, un précieux critère, proprement extraordinaire et paradoxal, de la valeur d’une œuvre et d’une pensée. Un auteur, jusque là inconnu ou ignoré de nous, fond sur nous – et l’on éprouve, dès cette rencontre inaugurale, une impression de déjà connu (analogue au déjà-vu analysé par Bergson), le sentiment de le re-découvrir ; et symétriquement, rouvrant un auteur auquel nous lie de longue date une étroite et comme charnelle fréquentation, on se retrouve comme vierge, on a l’impression d’être en terre inconnue, on croit entendre une langue familière brusquement devenue insolite (c’est cela, le véritable Unheimlich freudien, la fameuse  « inquiétante étrangeté », qui n’est, mot à mot et âme sur objet, qu’une « familiarité » – heimlich – « rompue », « en déroute » Un) – langue forestière qui nous interloque.

Concert échevelé

Ainsi l’on croyait tout savoir. Tout ça : cette accumulation de commentaires, analyses, critiques, éruditions, subtilités, bêtises, parasitages, tourismes, dithyrambes et hargnes – découvertes sur découvertes se déplaçant les unes (sur) les autres, à n’en plus finir. Sans aller chercher bien loin : le numéro de L’Herne rassemblait dans ses 380 pages volumineuses la fine fleur du péguysme français, de Bernard Guyon, magistral connaisseur, traitant de l’ « Actualité de Péguy », à Hubert Beuve-Méry, journaliste-chef à la Péguy, évoquant « Charles Péguy et la révolution du XXème siècle. » Les auteurs étrangers, pratiquement absents de L’Herne, manifestaient en revanche, contemporainement, leur fastueuse présence au grand colloque de Lecce (Pouilles, 27-30 avril 1977), dont les Actes, réunis sous le titre Péguy vivant, forment un massif de 680 pages, où se pressent, aux côtés d’une large majorité d’Italiens et de Français, des participants belges, anglais, suisses, australiens, américains.

Deux temps forts, comme on dit, dans une durée ininterrompue de publications, colloques, séminaires, et recherches tous azimuts, où se coudoient, s’adonnant à un quasi rituel mano a mano, socialistes, pétainistes et fascistes (j’ai recueilli à cette époque, à Turin, un tract néo-fasciste signé « Cercle Péguy » !), chrétiens sociaux ou intégristes, juifs et athées, nationalistes chauvins, gaullistes et libertaires, sectateurs et œcuméniques, et tutti quanti, qu’une simple saillie, un simple rythme de l’écrivain avaient accrochés au passage.

Pour s’y retrouver quelque peu dans ce concert échevelé, répercuté avec soin dans les deux forts volumes des Studi su Charles Peguy, bibliografia critica ed analitica (Milella, Lecce), compilation de Pia Italia Vergine, qui court de 1893 à 1978 (ajouter trois décennies de compléments !), le plus efficace m’a paru de composer ce « (re) découvrir  Péguy » en déployant le spectre des « découvrir » personnels, l’enchaînement (libérateur) des « découvertes merveilleuses » qui ont scandé l’analyse, sur plus d’un demi-siècle, « fideli fidelis », de l’œuvre et de la pensée de Péguy.

« Une affaire de mystique »

D’autant plus merveilleuse que primordiale, l’originaire ( ?) découverte se perd dans les lointains. Elle ne me lâchera plus. Une modeste salle, tout en haut de la grande synagogue d’Oran, où glissent en lentes processions les reflets des vitraux : là se trouve perchée, ô divine hauteur, la bibliothèque du « foyer intellectuel » aux rayons méditatifs, dont l’un consacré aux ouvrages traitant de près ou de loin de l’affaire Dreyfus. Entre les livres des frères Tharaud ou d’Edmond Fleg, je tombe sur Notre jeunesse de Péguy, qui décrit « l’affaire » comme nul autre avant lui ne l’avait fait : « une affaire de mystique », comme il le martèle passionnément, en laquelle je plonge comme en une eau lustrale, à l’ombre radieuse d’un Bernard Lazare, anarchiste initiateur de l’ « affaire », juif « athée ruisselant de la parole de Dieu ».

Esprit religieux ruisselant de parole humaine, Gandhi est assassiné en 1948 (soixantième anniversaire aujourd’hui) : je publie un article dans l’hebdomadaire socialiste d’Alger, Fraternité, où, à la lumière de la flamboyante écriture de Péguy, je tente de cerner, dans l’action prodigieuse du Mahatma, les liens denses, audacieux, efficaces qu’il est parvenu à tisser, lui l’homme au rouet et maître du boycott, « entre mystique et politique ». Au même moment, à la faculté d’Alger, Pierre Mesnard, professeur de philosophie, cartésien costaud, physique inclus, que desservent ses sympathies vichyssoises, s’il projette sur Péguy l’ombre d’une crapuleuse « révolution nationale », propose surtout une longue et savante étude caractérologique de Péguy – « Colérique », Emotif-Actif-Primaire, qui prend feu et flammes face à cet autre « Colérique » qu’est Jaurès, chez qui le moindre déclic déclenche un flux de paroles. Dans ma dissertation du certificat de psychologie, je remets en cause cette conception utilitaire mais réductrice, pour avancer l’idée d’une « inversion caractérologique » de Léon Blum, autre adversaire de Péguy (qui le traite de « salonnier »), évoluant, sous l’effet de facteurs historiques et politiques précis, du type « Sanguin », nonEmotif-Actif-Primaire, au type « Sentimental », Emotif-nonActif-Secondaire. (« Intéressant », dira Mesnard).

Péguy tous azimuts

Les références à Péguy se suivent et ne se ressemblent pas : dans le numéro de la revue Simoun publiée à Oran (1956), je réalise, à Paris et avec l’appui de Youki Desnos, un numéro mémorable sur Robert Desnos – auquel la belge Rosa Buchole apporte sa fine érudition au sein de témoignages passionnés. Dans l’article traitant des « Grandes images du grand livre poète Robert Desnos », je consacre, en symétrie au « style abyssal » de ce dernier, un long paragraphe au « style routier » de Péguy, à sa « prose agressive, ouverte, aventureuse » – surréaliste, même. Sa poésie, en revanche, offre un matériau adéquat pour mes premiers cours au Collège des Arts appliqués : les « Tapisseries » péguyennes inspirent aux étudiants – sections « tapisserie », « papiers peints », « laque », « céramique », « publicité », etc. – des illustrations et commentaires inattendus, parfois déroutants. Très présente, la « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres » (« Etoile de la mer, voici la lourde nappe / Et la profonde houle et l’océan des blés »), nous berce et nous ravit après les séances d’ateliers, et révèle la profuse coruscation de l’imagerie en vitrail d’un poète tenu souvent pour « répétitif », « monotone », « terne » ; on se plaît même, dans ce long poème d’une profonde mélancolie (à la Rouault ?), à jouer d’une veine comique mesurée en alexandrins : « Nous sommes nés au bord de cette plate Beauce », « Nous sommes nés au bord de cette Beauce plate » – il a là beau dos Quasimodo !

Seule fonction éminente que lui reconnaissait Péguy, analyste féroce ( Un nouveau théologien, Monsieur Laudet et pas mal d’autres avec en surent quelque chose), l’université de Vincennes, enfant de Mai 68, permet de pousser plus avant la recherche (« Faire une recherche, faire des recherches, mots voluptueux ; tout pleins, tout gonflés des promesses ultérieures », dit Clio) et la découverte d’un Péguy abordé par tous les biais. Dans Politique hebdo, 31 mai 1973, je présente à des lecteurs de gauche et d’extrême-gauche un « Péguy socialiste libertaire chrétien matérialiste » ; les « Dossiers pédagogiques de l’OFRATEM, 1973, livrent le portrait de « Péguy : les textes interdits » ; la revue Littérature, décembre 1976, accueille une longue étude sur « Péguy : L’Argent suivi de l’Argent (suite) : guerre-révolution sans fin » – profil d’un Péguy réaliste et révolutionnaire essentiel (il disait : « Michelet est un historien essentiel »); dans la revue Esprit, décembre 1974, l’article au titre sinueux, « La Clio de Péguy : – J’ai fait, dit-elle, (comme) soucieuse … », insiste sur le style baroque époustouflant de l’auteur, tandis que dans Esprit d’octobre 1978, je dresse Péguy en « militant anti-totalitaire », « dissident » exemplaire, tandis qu’est mise en lumière, dans le Quaderno filosofico de Lecce, la « durée péguyenne de la tradition » : Péguy intègre la « révolution bergsonienne (qui) nous a libérés de toutes nos servitudes » dans une tradition revivifiée revivifiante ; la revue de psychanalyse Confrontation, printemps 1982, accueille « Entre mystique et politique, une ligne de catastrophe », rapportée à l’axe le plus impérieux de la pensée de Péguy. D’être au comité de rédaction des Temps modernes – « vaporisé » depuis – m’autorise à proposer à un public estomaqué une réflexion sur « Les Suppliants parallèles de Charles Péguy » (décembre 1988), au point de croisement de la politique, de la psychanalyse et de la littérature. Appuyé sur un montage parallèle éblouissant de l’Œdipe-Roi de Sophocle et de la Pétition des ouvriers au tsar à l’origine du « dimanche sanglant » de Saint-Pétersbourg en 1905 (année de la « glorieuse laïcité », dit Péguy – anticipation à l’intention du tsarévichysme actuel), Péguy fait de la « supplication » une opération « infiniment…profonde » révélatrice de l’essence du politique : le malheur – « le débat de savoir qui en définitive sera le malheureux. » Péguy restitue du coup à la plus humble manif de rue réclamant « des sous » ses lettres de noblesse et de « gravité ».

J’avais réalisé à France Culture, avril 1976, une série de 5 émissions sur « Péguy notre contemporain », suivie de plusieurs interventions à « Panorama » – autant d’occasions de voir les (ex)staliniens, vestes retournées à l’unisson, dont une historienne fromagère de Jaurès, un pétulant néo-philosophe, un « penseur » œcuménique d’extrême droite, ressortir les clichés « habitués ». Une conférence à l’Ecole de journalisme de Lille offre une meilleure occasion d’esquisser l’image d’un Péguy « journaliste » (terme qu’il revendique) « moderne » (terme qu’il exècre). Se succèdent, au long des années, aux universités de Vincennes puis de Jussieu, à Lecce et à Minneapolis, cours et séminaires sur Péguy, qui rencontrent, au départ, une résistance surprenante de la part des auditeurs, de sorte que c’est toujours un « autre » Péguy qu’ils croient découvrir (ils n’en sont pas encore à le « redécouvrir » !).

Eros de Péguy ?

Eros de Péguy, la guerre, l’écriture, la durée, publié en 1988 aux PUF, collection « écrivains », porte une marque particulière. Il a été écrit comme texte de présentation d’une thèse de doctorat sur travaux, littéraires, esthétiques et psychanalytiques, soutenue à l’université de Paris VIII – en se présentant lui-même comme une hypothèse sur les matériaux et développements, certains inachevés, d’une thèse entreprise par Péguy, qu’il n’a pas menée à son terme ni soutenue, et qui a été publiée en 1955, complétée en 1969, sous le titre La Thèse. Antithèse de thèse, la Thèse fait fonction d’« anti », qui démonte les mécanismes et idéologies réglant et orientant l’enseignement, la science, le progrès, la technique  – en un style libre, ébouriffant, poétique, combinant esprit de finesse et esprit de géométrie, gravité et humour ; elle se lit comme une psychanalyse, très actuelle, de la libido sciendi et de la pulsion d’emprise intellectuelle, qui pourrait, en tant que « situation faite à l’histoire dans la philosophie générale du monde moderne », titre de Péguy, s’appliquer à la lettre, mot à mot, maux pour maux, à la situation faite à l’éducation et à la culture dans notre actuelle société, avec nos actuels ministres, directeurs, inspecteurs, commissaires, experts, et tutti frutti. La Thèse de Péguy n’est pas à « (re)découvrir » – elle est à découvrir.

[Péguy notre plus pugnace contemporain ? Evoquant, dans Un poète l’a dit, les rapports entre les « (intellectuels) universitaires » et les éditeurs, il fait allusion, entre autres, à « quelques vieux madrés (généralement, il faut le dire, des historiens et des géographes) qui se font de très grosses rentes chez les grands éditeurs en dirigeant des collections importantes, où tout le travail est fait par les subordonnés, par les auteurs des volumes particuliers, des sections particulières, (je ne parle pas des inspecteurs généraux qui signent des manuels qui comme par hasard se trouvent aussitôt dans toutes les mains »). Le Canard enchaîné du 23 janvier 2008, publication péguyenne s’il en est (« il faut parler d’argent comme d’argent » « dans le monde moderne, où l’argent est tout »), fait allusion au ministre de l’éducation nationale du jour qui travaille main dans la main avec l’organisation patronale MEDEF pour pacser entreprise et école : « Le ministre est un spécialiste de l’édition scolaire. Naguère directeur de collection et auteur vedette de Hachette éducation, cet agrégé de lettres était aussi inspecteur général de l’Education nationale et, à ce double titre, prescripteur d’achat de ces ouvrages pour la jeunesse ». (Ici Péguy rit – de se « vouere », comme il dit, en ce « miroüer » comme dit Montaigne.)]

Eros de Péguy ne fut pas accueilli avec faveur par les milieux péguystes, sauf en Italie, où, avant même de paraître France, le texte fut traduit (tempo, scrittura, storia – ed eros in péguy) par Angelo Prontera, du « Centre Péguy » du département de philosophie de Lecce, qui, dans une pertinente postface, souligne les connivences entre les insights de Péguy et la pensée de Wilhelm Reich. La seule association Eros-Péguy, incongrue pour les amateurs d’Eros, ne pouvait que dérouter et hérisser les adeptes d’un Péguy figé en « orthodoxie » – mot laid pour mollah, disgracieux, trop « thomomorphe » pour un Péguy non thomiste qui voyait en Saint Thomas d’Aquin « un grand docteur considéré, célébré, consacré ; dénombré. Enterré. ». Orthodoxie tomographe, qui découpe l’écrivain en lamelles copies conformes, où un « bon » Péguy (bon élève, bon classique, bon catholique, bon patriote, bon « père de famille », bon soldat, bon « mort pour la patrie ») est porté aux nues (à lui les ailes d’anges de la « grâce »), aux dépens de l’écrivain politique libertaire, militant rationaliste et ironique, porté aux limites, aux « frontières » comme il dit – celui précisément que l’on n’a de cesse de découvrir et de (re)découvrir.

« Pauvre Péguy »

Le Péguy ainsi mis à découvert n’est pas en odeur de sainteté dans les milieux de gauche bourgeois ou qui se la jouent « à la populaire » – « pauvre Péguy », disent-ils, voulant dire par là un Péguy pauvre (au point de songer au suicide), pourfendeur de la bourgeoisie (« On ne saurait trop le redire. Tout le mal est venu de la bourgeoisie. Toute l’aberration, tout le crime. C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple. Et elle l’a précisément infecté d’esprit bourgeois et capitaliste », L’Argent, 1913), un type qui n’a pas « réussi », et ça, c’est mauvais goût aux yeux d’intellectuels actionnaires à résidences secondaires, tertiaires et patrimoniales (pour le catho-gauchiste Henri Guillemin, polygraphe auteur d’un gros Péguy bourré de citations – exonérées de droits d’auteur – et exsudant de fiel, Péguy est ce pauvre type « triste » en proie à une « crise de foie » chronique, quand ce n’est pas, pire, crise de foi !).

En revanche, forte odeur de sainteté pour toute une mouvance péguyenne se sustentant aux mamelles mariales du poète, à sa christianité, à ses casseroles christianitaires (dans l’inépuisable Clio, Péguy se réjouit « qu’un homme ait vu dès 1792 qu’après avoir nourri le Tartuffe clérical il faudrait, il fallait déjà nourrir le Tartuffe humanitaire » – il parle de Beaumarchais, pour son drame en cinq actes, L’autre Tartufe ou la Mère coupable, qu’il urgerait de « (re)découvrir ») où mijote le brouet eucharistique, à sa christianiaiserie paroissiale – ce pourrait être là du Péguy «au second degré », lui qui, dans Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, s’amuse : « Je suis bon chrétien, dit Dieu » ; « je suis bon français, dit Dieu » – tu parles, Charles !). Mais ce même bon Dieu s’exclame, à l’entrée du Porche : « J’éclate tellement dans ma création » – propos propice à un Péguy qui « s’éclate ».

Péguy aux éclats

Dans cette mouvance, qui monte la garde montante (jeunes gens brillants) et descendante (retraités) autour de l’écrivain (c’est ça, les fameuses « Amitiés », l’office propre de toutes ces sacrées « Amitiés » encagoulant l’Auteur fameux), on puisera, dans nos propres analyses, quelques notations propres à nous faire « (re)découvrir » Péguy – textes parus dans la revue L’amitié Charles Péguy, et « contributés » (il invente ce mot, comme tant d’autres) aux Colloques annuels consacrés à l’écrivain. Les titres se veulent significatifs. N°86, avril-juin 1999, dossier Péguy et le judaïsme : je mets en scène « Judaïsme dans le christianisme » chez Péguy, en montrant, schémas à l’appui, l’imbrication fondatrice et charnelle de ces deux « immensités » dans l’œuvre de Péguy – matériau en vue d’un « Portrait de Péguy en prophète juif ». (Imaginez ça !). Le principe de cette liaison sera repris dans le numéro 111, juillet-sept.2005, consacré à  Péguy et la théologie, avec la présentation insolite d’un « Péguy-au-Shabbat. Théo-poétique du Septième Jour », traduit dans la revue italienne segni e comprensione (mai-août 2006) dirigée par Giovanni Invitto, de l’Université de Lecce.

Le centenaire des « Cahiers de la quinzaine », n°93, janvier-mars 2001, invite à mettre en valeur la qualité exceptionnelle des cahiers consacrés aux persécutions répressions et oppressions dans le monde – « Journalisme d’éternité » érige en modèle – face aux dérives, dévergondages et avilissement des médias – pour tout journaliste, reporter ou écrivain soucieux d’inscrire l’ « événement », cet implacable précipité temporel, dans une durée qui respecte et agrandisse l’être-temps, l’essentielle « durée » bergsonienne de l’homme.

Centième numéro. Hommages, oct.-déc.2002, s’ouvre sur un  « Péguy : baroque, baraka, barocco », qui décrit « une écriture ensemble exacte et débridée, axiale et toute en courbes, sévère et rigolarde, baroque et de justesse, écriture libertaire … venant à nous en forme de baraka » – « baraka » pour dire « bonheur de lecture », expression dont se goberge la critique, et barocco (mot portugais désignant un défaut), pour nous porter « au plus vif de la brèche, de la déchirure, de l’originaire et irréductible défaut de la cuirasse, soit la porte la plus étroite, unique peut-être, par laquelle puisse passer un peu de misérable et divine humanité. »

Pour faire bon poids : n°102, avril-juin 2003, traite de Péguy et l’âme charnelle, syntagme majeur et proprement crucial de l’écrivain. Je me taille un « Péguy, surréaliste de la grâce », aux côtés d’Armand Robin « anarchiste de la grâce », poète, écrivain, homme de radio, traducteur génial, et auteur d’une page lumineuse sur Péguy – à (re)découvrir. Cette grâce péguyenne s’entend moins comme écho d’un « Je vous salue, Marie » que comme, chantée sur l’air de Malbrou(g) s’en va-t-en guerre, dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais, « la romance la plus gracieuse », « ce que le gracieux dix-huitième siècle nous a laissé de plus gracieux ». « Gracieux  XVIIIème siècle » : n’est-ce pas là, grâce lui soit rendue, merveille ? Si Péguy met en lumière  l’unité duelle de l’âme charnelle qui se réfracte en Jésus, il insiste pour dire que ce dernier « a été vraiment et littéralement fait homme », et que la grâce « a été faite temporelle et historique » – affaire humaine, donc, à traiter comme telle. Ce serait, le papal au bestiaire (l’âge d’or, de Bunuel), l’exigence surréaliste même.

A propos de Péguy et les positivismes, le n°105, janvier-mars 2004, distingue et oppose « deux races de savants », rigides et dogmatiques (et cupides) d’un côté, souples et critiques (et désintéressés) de l’autre. Péguy a poussé loin une « analyse caractérielle » qui aurait réjoui un Reich ; nous pouvons en faire aujourd’hui un immédiat usage, par la grâce d’une télévision qui étale un large assortiment de « scientifiques » (le généticien, l’astronome, le paléontologue, le biologiste – « Qui n’a point aujourd’hui son ‘petit’ vêtement scientifique » ?) plus soucieux d’honoraires que de recherche. N°113, janvier-mars 2006, Jaurès et Péguy : questions de fond : le « fond », c’est le socialisme même, et les « formes » qu’il doit adopter. Dans « l’un l’autre : du duellisme », est décrite la fracture entre les deux hommes, qui furent amis (Péguy éditeur et soutien de Jaurès) avant de s’opposer violemment. C’est tout de même Péguy qui avait vu juste – et l’on voit les socialismes quelque peu détériorés d’aujourd’hui s’obstiner à refuser les « inventaires ». N°117-118, janvier-juin 2007, publie les Actes du colloque sur Ève poème interminable, jungle d’alexandrins où l’exhumée Mère de l’humanité (« Ô MÈRE ensevelie hors du premier jardin ») aurait peine à reconnaître ses petits. Le titre risqué, « Ève telle qu’en elle-même enfin », m’oblige à serrer de près cette figure de Mère originaire, j’appelle à la rescousse mythologies et représentations archaïques de déesses-mères, moins pour la charge symbolique ou rituelle que pour la puissance sexuelle, féminine et procréatrice, qu’elles recèlent. Et nous voici de plain pied dans le féminisme contemporain.

On se marre

Tomber de rideau, provisoire, pour « (re)découvrir » ( !) la puissance d’un Péguy dramaturge, la théâtralité (qui « s’éclate » dans la monumentale Jeanne d’Arc, drame en trois pièces) d’une écriture qu’un Bakhtine qualifierait de « polyphonique », « carnavalesque », « dialogique », « picaresque », où il n’est nul personnage, fût-il ombre passagère (un professeur faisant passer un oral), qui ne prenne vie et densité. Exercices : lire l’hilarant Compte rendu de mandat (« Un autodidacte. Moi, vous savez, je n’aime pas ça, l’autodictature »), ou De la grippe, encore de la grippe, toujours de la grippe, avec son impayable « citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste », ou La chanson du roi Dagobert (du pur Coluche).

Décembre 2007, le colloque traite de Péguy et l’enseignement. Pour éviter le défilé en cadence tristounette des « hussards noirs de la République », je propose : « Elèves, je vous hais. Une psychanalyse, à la Péguy, de la relation pédagogique. » Haine et psychanalyse – de quoi frémir ! De fait, le projet gêne et capote (kaput, dirait Péguy) ; je profite d’une table ronde finale pour dire quelques mots – voici l’Eros de Péguy en berne. Un auditeur se lève pour dire que Péguy, « pamphlétaire », exagère toujours et caricature. Caricature, Péguy ? Un autre objecte en citant le cas de tel professeur aimé et admiré de ses étudiants. Que ne cite-t-il alors Péguy lui-même, qui a si admirablement et si filialement parlé de ses « maîtres »?

Péguy démonte les structures d’un monde qu’il connaît à fond, de l’école primaire au Collège de France. Portant sur la relation pédagogique un regard d’analyste passionné, il traque dans ses « rudes refoulements » et ses rusés déplacements les mécanismes de l’ « envie secrète » et de la « haine », débusqués entre autres dans la relation fratricide qu’il met en scène dans Les Sept contre Thèbes, avec cette chute qui sonne le glas : « Étéocle attendait son frère Polynice » – pour lui faire la peau ! « Haïssant » mais non « haineux », comme il le précise, il s’emploie à capter et démêler les voix diverses, ambivalentes, contradictoires, venues de loin (inconscient, enfance, culture, argent) qui s’enchevêtrent dans la vocation et la voix de l’enseignant.

Précieux et pertinent enseignement pour notre temps, qui manipule avec l’air de se marrer les figures de Péguy, aussi souvent cité que mal lu ou bêtement ou cuistrement parasité. Sachant Péguy grand auteur comique (à découvrir), on se marrera, nous, à voir comment gauchistes, trotskystes et ex ou néo philosophes, eux aussi, sots, s’y sont mis, saucissonnant, ô jésus, la plénitude charnelle des textes, liftant et reliftant les mêmes organes de l’œuvre – tel ce philosophe à ligue qui lui pique le titre « Un nouveau théologien », cet autre radiophone qui s’en fait farcissure, ce néo qui ressort « le grand cadavre » (mais de travers, loupant cet uppercut de Péguy : « ce grand cadavre mort du monde moderne ») et, cerise rouge posé sur crémeuse pâtisserie médiatique, ce journaliste mondain au poil rieur qui fait tinter tout haut (« sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée » – Hugo cité par Péguy, pour renvoyer in extremis à la magistrale démonstration d’analyse littéraire qu’offre Victor-Marie, comte Hugo, Corneille inclus et même Racine), tinter son, oui vous avez bien lu, « trotsko-péguysme ».

* Sont en italiques les citations de Péguy, phrases, formules, mots et références.

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