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mai 24, 2008

Le Boycott

Filed under: La philosophie — Roger Dadoun @ 8:05

principe de vie paradoxal

Un effet « Cent fleurs » à la pestilentielle fragrance maoïste s’est emparé du mot « Boycott », et ce dernier du coup ne reconnaît plus ses petits. A l’origine, un quarteron d’analystes du sport (Jean-Marie Brohm, Roger Dadoun, Fabien Ollier, Marc Perelman) propose un Manifeste réclamant le « Boycott des Jeux Olympiques de Pékin ». Moustique contre dinosaure, ai-je écrit dans le précédent Quel Sport ? Mais, poursuivant dans mon idiosyncrasique bestialité, je précisais qu’il ne faut pas prendre les canards sauvages pour les enfants du bon Dieu – et que, question rapports de force, nous savions de quoi il en retournait, si toutes ces expression, vu les disproportions, pouvaient ici « faire sens ». Aujourd’hui, le Boycott se répand comme une traînée de poudre politico-culturelle, et un certain nombre de Chefs d’Etat, et de Politiciens notoires, et d’Intellectuels organiques alignés, font joujou avec. Vient de fleurir à l’instant, cela vaut d’être ex-humé, une de ces rafarinades tellement symptomatiques du niveau culturel social-sodomique de la France actuelle,libellée à peu près comme suit : allons martialement (sportivement !), dit l’inoxydable penseur du Poitou-Charentes, à la rencontre de nos « amis » chinois, sachons leur parler, et même, pourquoi pas, amicalement les admonester, en leur montrant (yeux bridés pas voir très clair ?), sourire aux lèvres, mains sur le cœur et doigts dans le nez, qu’ils ne se conduisent pas comme il faut, et que, se devant d’honorer le cadeau offert par le C.I.O., il leur faut essayer de s’amender. Chinois rient jaune, et planète entière de se tordre.

Le mot « Boycott » ne cesse de subir d’étranges travestissements, qui ont l’intérêt, à travers manipulations, contorsions, accaparements, hâbleries, de nous faire accéder à ce qui pourrait apparaître comme sa plus profonde vérité, à savoir : être un principe de vie paradoxal. Le parcours que l’on vient de suivre et qui se poursuit, annonciateur probable de quelques insolites et tragiques péripéties, fait penser à l’air de la calomnie. A peine apparu en sourdine, humble incongruité de quelques hurluberlus, il a connu une sorte de marche forcée puis une brusque enflure, il s’est nourri voire gavé de toutes sortes d’ingrédients et de nourritures (de reporters à ministres, et sous haies de journalistes, on a l’impression que tous les porteurs de sacs de riz s’y sont, malgré l’inflation, donnés rendez-vous). Mais c’est lorsqu’il rencontre sur sa route cette excroissance obscène de l’empire chinois qu’est devenu le Tibet colonisé, qu’une sorte de déflagration (elle couvait de longue date) se produit. Obèse, le mot se met à peser lourd sur toutes les balances – mercantiles, économiques, politiques, idéologiques, culturelles, sentimentales, etc. – de la mondialité.

Le paradoxe prend forme. Concernant la structure du sport d’abord, puisqu’elle est à l’origine et au pivot et constitue la référence majeure de toute l’affaire. Le sport se targue d’être à l’écart (gymnase, stade, piscine, tenues, rituels, etc.), détenteur de « valeurs » propres (« valeurs du sport », « valeurs olympiques », fair play), au-dessus de contingences communes qu’il prétend transcender (fraternisation sportive), exerçant son autorité sur le temps même (trêve sportive) – le voici désormais éclaté en tous sens, en tous lieux, érigé vecteur et facteur pour toutes sortes de projets et montages. Résistant quand même aux emprises et altérités qui font sur lui main basse et l’exploitent, il se voit ainsi reconduit paradoxalement à sa « nature-culture » essentielle, qui est d’être une entreprise systématique et totalisatrice de traitement du corps, sommé de livrer, de « cracher » son potentiel, sa « puissance » (au sens aristotélicien du terme) en passages à l’acte, en acting out (passages en corps, passages en force) inscrits dans une perspective d’illimitation (le « toujours plus » paranoïaque que la devise olympique fait siffler vite, haut et fort  : citius, altus, fortius). Les affinités ou les connivences du sport avec les visées totalitaires tiennent au fait que ces dernières, portées compulsivement à l’illimitation, élisent et manipulent un objet, le corps, qui incarne, figure, représente (la « chair » honnie par Paul le Tarsiote et diverses idéologies religieuses) le système de limites le plus complet, le plus impérieux, le plus irrécusable, le plus pathétique qui soit – où l’homme se trouve implacablement « logé », qu’il « habite », « occupe », en une incarcération qui n’a d’autre issue, aléatoire, transitoire, surérogatoire , que l’éclatement orgastique analysé par Reich (La fonction de l’orgasme) – ou, sans nul aléa ni ajournement possible, la mort, suprême incarcération qui s’annule. Le sport à la fois s’offre et se dérobe en tant qu’espace d’affrontement entre éros et thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort – à l’image des « puissances célestes » (dire que la Chine est nommée « Empire Céleste » !) que Freud met en scène en conclusion de son essai Le malaise dans la culture.

« Malaise », dites-vous, mon cher Sigmund ? Vous n’êtes plus dans le coup. Ce que la déflagration actuelle suscitée par le boycott, avec toute sa puissance paradoxale d’ambivalence, semble devoir avérer, c’est le « destin » (le « destinal », ah !) d’un désastre dans la culture. A une écoute première, impressionniste et impressionnante, le boycott renvoie à la pulsion de mort – guillotine du « non », refus, exclusion, annulation ; le « non » vise à oblitérer, écarter, supprimer, radier quelque chose, il fabrique de la non-existence. C’est le « non » de ceux qui détiennent le pouvoir, dominants, propriétaires, maîtres des lieux, des biens et des gens, un « non » garrot destiné à faire rendre gorge et rendre l’âme à ceux qu’il tient sous sa coupe – le monde tel qu’il va. C’est à ce type de boycott que recourent actuellement les manifestants chinois, hissés sur le podium des médias et agissant sur instructions précises et impératives de l’appareil communiste, à l’endroit des commerces français, en représailles des mésaventures de la flamme olympique dans la traversée de Paris (il est significatif que ce soit un agent de la sécurité chinoise qui ait accompli le geste de l’éteindre). Il est remarquable et non moins significatif de voir avec quelle aisance, quel zèle dans la flagornerie et la veulerie les politiciens et marchands obsédés de contrats et de marchés rendent les armes et s’écrasent, face à cette forme de chantage, au sens crapuleux du terme, exercé par le pouvoir bureaucratique chinois. (On objectera, non sans raison, que ce dernier réfracte lui-même le traditionnel et omniprésent chantage à la consommation exercé par les monopoles mercantiles).

Le « Non aux J.O. » proclamé par le Manifeste relève d’une tout autre exigence, prend racine et élan en une tout autre ressource, qui est l’énergie libidinale de la pulsion de vie. Il prend acte et conscience de la dimension mortifère antagoniste, mais, paradoxalement, il s’attache à l’intégrer, accepter le défi et la confrontation, s’efforçant de distinguer, par l’observation rigoureuse et l’analyse rationnelle, les différentes données, forces et facteurs en présence. En premier comme en dernier ressort, l’argument fondamental pour le boycott des J.O. de Pékin réside dans le travail de la mort auquel est intimement associé et auquel recourt, pour entretenir et assurer sa propre survie, le système totalitaire chinois (exécutions, persécutions, enfermements, exténuations, destructions d’espaces de vie et de biens culturels).

Le « Non aux J.O. » est comme un cri primal, l’appel élémentaire d’oxygène que réclame tout être vivant – souffle de vie dont non seulement le peuple chinois, non seulement le peuple tibétain, non seulement le peuple français, mais tous les peuples du monde ont besoin pour que l’humanité puisse, simplement, modestement, respirer.

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