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novembre 19, 2012

Kaddish pour enfance défunte

Filed under: autobiographie,Société — Roger Dadoun @ 5:58

A droite, à gauche ? Effluves de mer, occidentale, ou souffle de terre aride, arabe régnant désert ? Côté cour, huis clos d’enfer, ou côté jardin, dit d’Eden ? Descendre, monter ? Franchi le haut portail de la basse maison avec son « patio » qui n’est que courette de malheur, l’enfant, sur le trottoir, livré à lui-même, hésite. C’est toujours l’« où aller ? » – renaissant, vacillation immobile, infime. Serait-ce là, en ce suspens-là, en ce laps-là, que réside, primordial ancrage enfantin, le pivot – point aveugle – de la cité tout entière, Wahran ?  Et cela, simplement parce que la rue où va s’aventurer l’enfant, et qui le traverse, et dont chaque jour il s’imprègne et s’enivre – eh borracho ! – est une plate rue en pente, en pente douce, à peine sensible, mais qui suffit pour qu’y roulent balles et billes qui souvent s’égarent et courent s’engouffrer, la pente y pousse,  dans les bouches d’égout, une rue  qui offre aux carricos, larges planches fixées à leurs extrémités sur deux barres de bois garnies de roulements à billes, l’honneur de dévaler jusqu’à la station de fiacres alignés tout en bas le long de la « placette »  (et alors, « fouette, cochet », quand s’y cogne le mioche chauffard!) – si les minces et hardis bolides rasant le macadam n’ont pas été au passage  confisqués par  commerçants furibards ou  apeurés parents.

Tout donc en amont ici ne tient qu’à une imperceptible fraction de seconde : « tout en un point », comme il est dit dans l’un des récits « cosmicomics » d’Italo Calvino  –  infinies résonances enfantines s’y croisent. Avant de s’élancer, l’enfant demeure en suspens à l’entrée du numéro 9 de la rue Léon Djian, l’ancienne et austro-hongroise rue de Vienne aux arpèges mittleuropa –  dodécaphones ! En ce point médian de la rue et du temps, centre du monde, se déclinent, concaténées, en ondes concentriques : portail  9, et rue de Vienne, et mosaïque des quartiers disparates, et cité tentaculaire, et proche océan et hautaine terre – double horizon illimité. Alors qu’il s’apprête à la fouler aux pieds, à se l’approprier, à la manduquer, la ville a fondu sur lui, elle est sur et dans sa tête – lourde tête légère bourrée de farcissures et de sens fléchés. Oran est disque tournant,  opulente plaque tectonique aux couches et fragments poussant dérivant dansant se heurtant par devers lui en un to-wabohou noué d’angoisse et enrobé de tendresse –  puzzle dont chaque pièce, familière pourtant, recèle un mystère, s’imprime en l’âme en moire d’opacité. Et tout cela, ce grouillement de choses, cette masse d’être, cet être-là,  cet Oran, Ouahran , c’est l’Ur encore chaldéenne encalaminée, c’est l’Urbs exorbitée, écartelée, nombreuse, titubant juste d’un frêle clinamen –  tout ce qui survient là se ramasse et ramage et rame, hic et nunc dirait l’érudit pataouète, en cette caboche immature, et  tout cela donc, érigé prodige, dis-je, par la seule grâce,  la seule inclination,  le seul fléau d’une infra-mince urbanistique dénivellation, qui exhausse en fiérote flèche une vulgaire artère mercantile (« tissus indigènes », « denrées coloniales »,  « chez Elbaz », « chez Salama ») qui va à la va comme varie séculairement l’urbanisme, et qui, en ce pur évanescent instant saisissant une âme d’enfant, dodeline, ô fragile titubation, vers un chouïa sur sa droite un chouïa sur sa gauche, cherchant du coup, imaginez ça, à se la jouer  axis mundi.

Descension, mère,  mer

Il n’a jamais, l’enfant,  longtemps à hésiter, il ne sait même pas ce qu’hésitation est, tant il a hâte de répondre aux instances qui le ciblent et le propulsent. Comme si l’écho d’un Chema Israël récité aux lueurs de l’aube sous mezouza continuait de retentir en lui, un double appel duel sur le gamin se rue, le gonfle : garde montante (paternelle), garde descendante (maternelle). Descension : elle vient de la mère, elle est pour la mère, elle s’enfonce dans les bas-quartiers, donne sur la mer, oblative – prends à droite, petit. Ascension, c’est affaire du père, elle est pour le père, elle s’élève, traverse la montanica, accède au Village nègre, se dissipe sur le Champ de manoeuvre et le cimetière juif –  à gauche toute, môme. En ce point de partage infinitésimal de voierie, une espèce de grand écart, à prestance d’urbanité, fend le regard enfantin : toutes les races de la terre, toutes les pièces du puzzle s’y pressent et s’y toisent – immémorial rendez-vous.

Pour la mère , balance du temps domestique : quand il ne l’accompagne pas, surtout lors du traditionnel laborieux vendredi pré-sabbatique qui exige un plein cabas, l’enfant vole de ses propres ailes, voltige de-ci de-là. Il descend la rue de Vienne sur sa droite, incité par la pente. Il passe vite devant le large boulevard Magenta –

[l’emprunterait-il, il contemplerait alors, passés les deux grands cafés d’angle rivaux, un pour jeunes un pour vieux,  la Grande Synagogue du boulevard Joffre que sillonnent les tramways, et un peu plus loin, accélérant, il se faufilerait dans le magma de la gare routière, fourmillant microcosme, aux trottoirs tapissés de blancs burnous et haïks agglutinés,  toute fumante et grondante d’autocars impatients de rouler vers le sud (flèché en direction des parentèles de Saïda, Aïn-Sefra, Geryville), pour se retrouver face à la Maison du Colon, orgueil kitsch de la place Karguentah dominant avec sa capuce en coquet ziggourat le marché couvert éponyme au seuil duquel officie, maestro en son kiosque, face à une meute d’impatients amateurs, le marchand de calentica, flan à chaude fragrance de pois chiche. S’il s’engage plus avant dans l’érotique rue d’Arzew (paseo crépusculaire des jeunes, où  se croisent et se frôlent ondulerrances des corps, regards papillonnants, parfums furtifs), il verrait se dresser, en majesté, la Grande Cathédrale, que protège la martiale statue de Jeanne d’Arc : elle veille, astiquée d’or, aux quatre coins du square, sur les kiosques espagnols pris d’assaut pour leur succulence : agua limone, créponé, turrrons et choros – mais ignore la boutique de l’oncle Jules qui affiche un imposant panneau publicitaire barrant tout le balcon du premier étage : Hommes  JULES TAILLEUR  Femmes. C’est lui, Jules Malka, look smart et sobre de gentleman britannique ou d’hidalgo, au choix (sa femme,  Mélanie, sœur du père, yeux noirs dardants, épais chignon noir, lèvres minces, visage en lame de couteau, corps droit moulé dans un tailleurs strict : une exemplaire créature pour flamenco), qui lui taillera, inédite casquette assortie en sus,  son costume de bar mistva, coupé dans une luxueuse draperie anglaise à vocation d’éternité.]

pour, donc, moi l’enfant, poursuivre la descente et prendre aussitôt  à gauche la courte, sombre et presque surréelle ruelle à gros pavés qui débouche dans la populeuse rue de la Révolution, parallèle à l’autre grande artère, rue d’Austerlitz, qualifiée, soleil enfui, de « rue des Juifs ». Le voici de plein pied dans le quartier juif, qui n’a rien d’un mellah ou d’un ghetto, et que certains  désignent, prononciation judéo-arabe, sous le nom de « Rappolione », adaptation de « Napoléon », en hommage à Napoléon III, qui daigna y poser son impérial métatarse au cours de son passage en 1865 – il se rendait alors au Théâtre voisin pour assister à une pièce en espagnol, qu’il eut la grâce d’applaudir.

[Dans sa présentation du « Journal » (inédit) tenu par Léon Djian, Gilbert Belamich relève, à propos de son grand-parent, directeur d’école, journaliste et publiciste, père de onze enfants, ce mémorable détail : « En visite d’inspection en Algérie, Napoléon III, selon la mémoire familiale, lui remet un Louis d’or pour la vivacité de ses réponses. » La visite impériale étant de 1865, l’ancêtre Léon, né en 1860, était donc alors âgé de 5 ans. A  sa mort, en 1946,  la rue de Vienne fut baptisée rue Léon Djian, pour honorer sa remarquable activité publique, en faveur des pauvres et des relations amicales entre les différentes communautés. Il avait traduit en français des sourates du Coran, et rédigé, en arabe, un plaidoyer pour la défense de Dreyfus.]

On imagine que l’atmosphère de la ville ou du quartier, avec leur vivace musical, et ce qui, aujourd’hui, prendrait le titre pompeux de « multiculturalisme »,  a pu contribuer à  conforter l’Empereur à barbiche dans sa politique libérale, fondée sur le principe d’une « égalité parfaite entre indigènes et Européens » – battue en brèche  puis réduite à néant par les colons et les militaires : formidable occasion manquée, tournée une seconde fois en farce tragique, presque un siècle plus tard,  par une République combinant arrogance et déloyauté ? « Rappolione », à l’oreille de l’enfant, c’est cet interminable, onduleux et bigarré serpent aux écailles victuailles qui s’enfile dans le quartier aux habitations souvent vétustes et misérables (des « gourbis », dit la mère), et qui, plus bas, à sa limite inférieure, est bordée par la prostitutionnelle rue de l’Aqueduc, où l’enfant, faisant la nique aux off limits et aux brassards PM,  apprendra à conduire proxénétiquement les soldats américains (« mais où vas-tu donc ? », demandait la mère, toujours inquiète).          C’est tout au long  et dans les parages de cette « rue des Juifs », artère vitale ouverte à tous les vendeurs, sédentaires, forains ou ambulants, que l’enfant effectue ses achats, liste hétéroclite en tête –  pain, levain et farine chez Gourion, légumes secs, café, sucre, condiments et autres produits chez Solé et Azérad, en circumambulations baroques qui le font sinuer à travers sacs et cageots de fruits, légumes et épices, au rythme des cris, aguiches et sommations des marchands juifs, arabes et espagnols vantant en un français épicé de leurs idiomes croisés, ou l’inverse, leurs marqueteries de bouffe. Odyssée microcéphale à la Joyce,  fine gana (« chance » en espagnol, qui s’oppose  à l’arabe « kerce », « guigne » – les deux pôles de la vie, pour l’enfant : avoir la gana ou avoir la kerce !) d’un wake (sillage, périple) qui débouche, tout en bas, dans les haleines fraîches marines du marché aux poissons, où l’enfant observe, épaté, les pêcheurs espagnols, et quelques rares Arabes, pelotant d’une main amicale et agile les gluantes partitions de poissons encaqués en cageots et  bourriches, vile menu fretin servant de faire valoir à quelques vedettes érigées en majesté déchue, sanglants trophées décapités aux ichtyologiques appellations qu’entendent les seuls connaisseurs (la populaire bonite se taillant la part du lion) – mais c’est là, comme pour les viandes, domaine réservé à la mère, même pour les sûres marées des frétillantes sardines à l’œil torve.

Passé le marché aux poissons, l’enfant a le sentiment d’aborder un autre monde, moins familier, moins visible, avec ses petites voies abruptes et ses escaliers façon casbah, ses dénominations à la fois familières et mystérieuses : la « Calère », Bastrana, le ravin Ras el Aïn, la « Marine », l’attirante Cueva del agua … le tout calfeutré sous les titres de « bas-quartiers » ou de « quartier espagnol ».Voici qu’alors, avec les sûrs repères du gracieux Théâtre municipal et de l’imposante Mairie gardée par deux inoxydables lions que l’enfant chevauche quand nul appariteur n’apparaît et qui règnent sur une Place d’Armes populeuse et cosmopolite, Oran plaque tectonique bascule brusquement vers le Port et la mer, par le virage vertigineux de la rampe Valès. S’il se risque à prendre avec ses copains l’escalier qui tombe presque à pic sur quelque bassin où se « taper un bain » dans une eau moirée d’huile de vidange et tapissée de plaques de mazout, il croise inévitablement les dockers arabes harassés et grimés des poussières qu’envoie du monde entier le vent du large, et qui montent lentement vers leurs gourbis dispersés ou leurs modestes maisons du Village nègre.

Ascension, père, terres

Ascension vers le Village nègre – changement de cap et de décor. Tectonique de la cité : plaque basculant vers le haut en direction du quartier arabe. S’en vont maintenant, dérivant en mer, par delà la jetée, par delà le pharo, en dérade d’archipel brinquebalant, les rêves chalutiers et steamers de l’enfant. Pour cette autre face : au seuil de sa maison, l’enfant, journée libre, tient à rejoindre la boutique paternelle. Remontant la rue de Vienne, il largue ses lieux hautement laborieux,  l’école Saint-André et l’Alliance israélite universelle collée au gymnase et au petit terrain de la société juive de gymnastique, la Concorde. Il grimpe la « montanica », cette bosse ou monticule au pied d’une falaise où  sont installés les militaires du « Deuxième Zouave » – c’est le nom qui flotte à son oreille, tout retentissant des défilés miniature en fanfare, auxquels les enfants font cortège. Portiques annonciateurs du quartier arabe : les marchands de melons et de pastèques ont monté leurs tentes cubiques gorgées de rondeurs, devant lesquelles le père s’arrêtera au retour pour humer, palper, soupeser ce qui sera le fleuron du dîner. Il monte le boulevard Joseph Andrieu occupé de chaque côté par les deux grandes casernes où s’exercent, s’affairent, claironnent les « tirailleurs » – « sénégalais » peut-être. Des mendiants, aveugles pour la plupart, assistés parfois d’un enfant, assis en tailleur contre les hauts murs d’enceinte, tendent   aux quelques passants leur boîte de conserve vide, ressassant  la même lancinante rengaine en arabe, que l’enfant, accroché par le rythme et la rime (« a waouldi / al wallidi »), traîne en sillage avec lui jusqu’à la rue frontière.

L’entrée au Village nègre inaugure une espèce d’aventure aux séquences quasi rituelles. Salut à l’oncle Nessim, dont l’échoppe de cordonnier, grande ouverte sur la rue, signe l’entrée dans le quartier ; il accueille toujours l’enfant avec gentillesse, dépose marteau, tranchée ou aiguille, pour extraire de son gousset une petite pièce : « achète-toi une zalabyia », dit-il. L’enfant fait halte dans la pénombre du café voisin, et se paie une exquise « gazouse ». Du  hammam où il se rendra le vendredi avec son père pour l’habituel bain sabbatique, lui parviennent les chaleureux effluves d’humidité et de savon,  sertis, le temps d’une porte ouverte, de quelques chantantes locutions en kabyle. La boutique paternelle occupe, quelques pas plus loin, l’angle de la rue Tagdempt  – deux syllabes martiales résonant du prestige de l’émir Abdelkader qui avait fait de cette cité de l’ouest algérien sa capitale, deux sonorités d’attaque qui le rassurent lorsqu’il ne peut éviter, passant devant son salon, misérable bouge, le regard perçant du méphistophélique barbier arabe à barbiche – un brave type,  qui manipule les ventouses plantées dans l’occiput de ses clients pour pomper leur sang  et les soulager.

Havre est la boutique paternelle, qualifiée de « magasin » –  île au trésor, au bonheur du jeu, antre à découvertes, flottaison d’utopie, embaumant le cuir, la poix, la colle. Bobines de fils et semences, reflets colorés des peaux teintes pour élégantes empeignes et nudité d’ivoire des cuirs coriaces,  distribution raisonnée de l’outillage dans des cases aménagées sur la petite table basse contre laquelle se dresse, unijambiste et orgueilleux, le mince enclume exhibant haut sa plante de pied de luisant métal qui rêve de coït entre cuir et clou – en cet univers composite et stable, sous le maître regard du père, l’enfant évolue en triomphant  infant. Mais quand survient un client arabe, saluant le père d’un sonore et chaleureux Salem ah-lek, l’enfant a l’impression que l’espace tout entier est bouffé par l’immense burnous – vite et modestement tassé  sur un petit tabouret, de quoi permettre à l’homme de retirer ses chaussures, usées jusqu’à la corde. Le père évalue, d’un prompt coup d’œil, la pointure de l’intrus ; il extrait de la grande armoire vitrée quelques paires de superbes mocassins qui auraient fait pâlir d’envie les bottiers des Champs-Elysées ou les pointilleux italiens de la Via del Corso. Essayage précautionneux, les paires déballées se suivent et se ressemblent, à une nuance près, celle que le père guette et détecte et qui doit correspondre à l’idiosyncrasie de l’acheteur. Il explique la chaussure, l’inusable solidité de la semelle, la souplesse confortable de l’empeigne, et expose in fine, à hauteur d’yeux, à la vive clarté du jour, l’objet issu de ses mains expertes et loyales – objet d’art sans égal.

Pose, pause, thé. L’enfant court vers le café tout proche. Il passe à travers les tables où les clients arabes formés en petits groupes  jouent aux dominos ou à la scopa. Le cafetier ami, qui l’a aperçu,  élève déjà  la théière extraite des cendres chaudes au plus haut des cieux, et remplit les petits verres décorés de motifs coloriés – y danse la feuille de menthe fraîche pimpante de parfum. L’enfant dépose le plateau sur la petite table à outillage. La vente-dégustation-marchandage s’accompagne de citations du Coran et de sentences sur la brièveté et la cherté de la vie. Le nom d’Allah fait la navette de l’un à l’autre des proganistes – l’un pour baisser le prix, l’autre pour le justifier. La palabre menace de durer, l’enfant s’ennuie. Il était vaguement prévu qu’il irait faire un saut pour voir son cousin au cimetière juif. Il sort s’acheter une part de chemyia, pâtisserie à la semoule gorgée de miel, dont il raffole. Son marchand préféré est le chibani,  vieillard presque aveugle, hiératique derrière son plateau métallique ; il découpe à l’enfant, client fidèle, d’un précis coup de truelle, une part fastueuse.

Semoule cuite suintante en main, l’enfant déambule dans  le quartier arabe – mixte de calme et d’inconnu, univers à la fois familier et tout autre : autre rythme, plus lent et plus feutré ; autres formes occupant l’espace, burnous djellabas, haïks, saraouels, amples drapés d’un blanc immaculé, tissus aux éclats soyeux et bigarrés, visages voilés et têtes enturbannées ; autres écoutes (arabe, kabyle, un peu de français, « musique orientale », judéo-arabe, croisant quelques « tubes » de chansons françaises  ou espagnoles, incongrus) ; autres regards (hospitaliers ou hostiles, méfiants ou amicaux, indifférents ou attentifs) ; autres spectacles. Un autre monde. Il s’attarde devant les artisans qui tissent, un fil tendu enroulé sur le gros orteil ; qui forgent, dans de modestes ateliers, pénombre et feux engagés dans un duel complice ; qui tressent, paniers ou couscoussiers, keskes ; qui pétrissent les « pains arabes » plats, ou jettent dans de vastes poêle bouillantes d’huile les pièces de pâte molle gonflant en odorants beignets dorés ou en grilles de zalabyias… Il évite, par discrétion, de ralentir devant les étroits et sombres locaux donnant directement sur la rue, où les élèves, assis à même la terre battue, récitent en choeur les versets du Coran sous la houlette du taleb. Il passe, avec plus d’assurance, devant les quelques boutiques disséminées des artisans et commerçants juifs : bijoutiers penchés sur un précieux métal ou une perle rare – la plupart du temps ni précieux ni rare ; marchands de tissus étalant  sur de larges établis leurs coruscants « tissus indigènes ». Les épiceries, débordant parfois sur le trottoir, se distinguent par leur entassement de produits bon marché : dattes écrasées en vrac, grands pains de sucre en forme d’obus, volumineux sacs de semoule et de féculents, pois chiches et haricots,  épices surabondantes, sodas et « gazouzes » compensant l’absence des  « vins et alcools ».

S’il parcourt dans tout son axe le Village nègre, il se retrouve, franchie une voie de terre poussiéreuse, face au cimetière juif. Etrange impression que cette sortie du quartier arabe : l’espace s’est élargi, il semble désordonné, un chouïa inquiétant. Il donne sur le grand terrain vague du Champ de manœuvre, le plus souvent désert, parfois, à l’occasion des fêtes, comme l’Aïd el-Kebir, occupé par une foule venue assister aux exhibitions des acrobates et charmeurs de serpents, contempler ou pratiquer des jeux divers (le bonneteau fait florès), consommer pâtisseries et friandises, acheter fripes et toutes sortes d’occasions. La cité s’ouvrait, en bas, sur un horizon maritime illimité – elle débouche là, vers le haut, comme en symétrie, sur un vaste pan de terre plus ou moins désert (au loin, comme égarée, l’image d’une prison ?), dont l’enfant ne parvient pas à imaginer les contours.

Combien plus rassurant le cimetière juif ! C’est pour l’enfant une sorte de « domaine » familial : la tante Zari, l’aînée des six « filles Benhamou » (plus deux fils), dont Camille, sa mère, presque tous portant yeux bleus, en est la gardienne ; elle y réside. Son mari,  appelé par tous « Beau-frère », fraternellement associé à l’espagnol Pastor, a son atelier de marbres funéraires attenant au cimetière. L’enfant y pénètre, pour saluer ses deux cousins qui, visages recouverts d’une fine poussière,  attaquent à coups de burin les dalles vierges. Fouillant parmi les déchets, il sélectionne quelques fragments de bonne facture qui, travaillés patiemment au marteau et à la lime dans la boutique paternelle, donneront  ces minuscules et élégants palets appelés « osselets ». Le cimetière est son aire de jeu : une bicyclette est toujours à disposition, pour de fantastiques balades à travers les allées ; un amandier, un figuier auront, par chance, quelques fruits mûrs à offrir ; sur la tombe des « saints » bénis soient-ils, des visiteurs endeuillés ont pu déposer, exorcisme,  une petite pièce – en général rapidement raflée par des « minianaires », qui traînent entre les tombes, convoqués à l’occasion pour que soit atteint le nombre dix (minian) nécessaire au Kaddish, prière des morts. Samedi, repos sabbatique, est jour de gloire : le cimetière est fermé. Camille rend visite à sa soeur Zari. Cousins et cousines ont posé un phonographe sur la monumentale tombe Saïer de marbre noir sise à l’entrée, à deux pas du porche. L’enfant peut contempler le cimetière qui s’étire au loin,  pétrifié, posé tel un verrou énorme obturant la cité tout entière. Pour lui, Wahran s’arrête là; au-delà, c’est l’inconnu, le néant. L’infini damier hétéroclite des tombes répercute vers l’azur admirable des airs de tango et de paso doble.

Paul Benaïm s’entretient avec Roger Dadoun,
à propos du recueil : Une enfance juive en Méditerranée musulmane,
textes inédits recueillis par Leïla Sebbar
(Bleu autour, 2012)

Paul Benaïm  – En prenant connaissance des trente-quatre textes qui traitent d’enfances juives vécues sur tout le pourtour méditerranéen, du Maroc en Turquie, de Tunisie au Liban, d’Algérie en Egypte ou en Lybie, je me suis spontanément porté sur les récits algériens – Alger, Constantine, Guelma, Blida, Bône – et plus particulièrement, comme vous pouvez l’imaginer, sur Oran, puisque, simplement, c’est la ville de mon enfance, et que je pensais y retrouver des pans entiers de ma mémoire. Ce qu’effectivement vous m’apportez, Roger Dadoun,  avec votre texte, le seul sur Oran,  au titre déjà évocateur : “Kaddish pour enfance défunte”. “Kaddish”, prière juive des morts, et “défunte”, qui n’est pas sans faire écho à la “Pavane pour une infante défunte” de Ravel – que de résonances !

Roger Dadoun – Tel était exactement mon propos, comme il fut celui de la plupart des auteurs. Nous avons tous, là, le sentiment d’une perte irréparable, et qui fait revenir, dans divers articles critiques, le mot de “nostalgie” – mais c’est une perte qui ouvre, si l’on peut dire, un spectre aux coloris divers, allant d’une déchirante mélancolie à une qualité de joie où se combinent  soleil et  mer et sable, ainsi que mets, épices, odeurs et parfums, et où se donnent à lire, en données concrètes et vécues, les rapports étranges, à la fois fraternels et conflictuels, entres Juifs et “Arabes”. C’est un des apports les plus originaux des textes proposés.

P.B. – Le bain culturel dans cette Méditerranée musulmane sur fondation coranique donne lieu à des plongées plus ou moins significatives. Certains auteurs y sont à fond, comme par exemple au Maroc, d’autres se tiennent relativement éloignés, imprégnés qu’ils sont et veulent être de “culture française”, ou “occidentale”. M’en tenant à la seule ville d’Oran que je connais bien, on a l’impression qu’avec vos notations à peu près égales sur quartier juif d’un côté et quartier arabe, ou “Village nègre”, de l’autre, vous vous situez en une sorte de juste milieu.

R.D. – C’est peut-être, effectivement, une façon assez  “juste” de désigner des situations souvent caractérisées par des parcours qui se croisent et s’entrelacent. J’habitais rue de Vienne, qui est toute proche de la rue de la Révolution, artère juive par excellence, mais qui par ailleurs, à partir du boulevard Magenta, passant devant la grande Synagogue, débouche sur la gare routière (draperies et burnous des familles arabes attendent le départ des autocars pour le Sud),  la Maison du Colon, la rue d’Arzew et la Cathédrale, soit en pleine chrétienté, ce qui n’empêche pas mon oncle Jules Malka d’exhiber, juste en face au premier étage, sa belle enseigne, “Jules tailleur”.

P.B. – A l’autre pôle, votre père a son atelier en plein “Village nègre”?

R.D. – Pour la raison très simple qu’il fabrique des “chaussures indigènes”, des mocassins d’une qualité sans pareille. Je le vois manipulant les “cuirs et peaux” chez son marchand habituel, le “Tétouanais” – les humer, caresser, goûter, faire chanter, pour parvenir au meilleur. Certains clients arabes descendent, comme ils disent, “de la montagne”, pour les acquérir. Les discussions, c’est un fait constant et caractéristique, durent longtemps, deviennent de véritables palabres où l’on marchande à coups de sourates coraniques, en buvant du thé à la menthe que je vais chercher dans le café arabe voisin. Plantant là une discussion en arabe qui m’échappe pour l’essentiel, je vais déambulant à travers des rues à la fois autres et familières, peuplées de haïks, burnous, djellabas, turbans, senteurs d’épices et de hammams, où alternent toutes sortes de petits commerces, cafés et ateliers (tissus et métaux) – le pôle magnétique demeurant le “chibani”, un vieil arabe  assis sur un tabouret devant un plateau contenant une pâtisserie semoule et miel, le chemyia, dont, fidèle client, il me découpe une part généreuse; je n’en ai plus jamais retrouvé l’équivalent.

P.B. – Il est remarquable de constater que la plupart des auteurs du recueil offrent des témoignages à la fois du même ordre et toujours différents. On pourrait composer toute une petite anthologie culinaire judéo-arabe, donnant une saveur sui generis à des récits où les données historiques, avec peurs, drames etviolences, sont loin d’être absents. Pour en revenir au terme de “Kaddish”, vous semblez avoir une accointance particulière avec le cimetière juif.

R.D. – Il a toujours conservé pour moi, paradoxalement, une qualité festive rare. Quand il m’arrive de traverser de part en part le quartier arabe, je débouche sur le cimetière juif. Ma tante en est la gardienne, mon oncle, Messaoud, avec son fidèle associé espagnol Pastor et mes deux cousins, travaille le marbre pour monuments funéraires. En vélo ou à pied, je me promène à travers les tombes. Je tombe sur un cercle concentré de fidèles en train de dire, autour d’une fosse, le Kaddish, tandis qu’un peu plus loin, une famille “marocaine”, fidèle à une tradition honorant les morts âgés, déballe sur les tombes couvertes d’une nappe blanche de quoi festoyer (omelettes, m’gainè, oeufs durs, rissoles, fruits, gâteaux). Mais là je m’égare – j’entre dans des détails que le nombre de signes limité nous oblige à écarter. Ce devait être une contrainte sévère pour tous les auteurs.

P.B. – Vous avez, de fait, adopté une perspective globale sur Oran, qui m’a paru quelque chose de tout à fait singulier dans le recueil. Je vous cite : “Franchi le haut portail de la basse maison avec son “patio” qui n’est que pauvre courette de malheur, l’enfant,  livré à lui-même, hésite.” (L’enfant, c’est vous-même, car vous répugnez visiblement à dire “je”). A partir d’une imperceptible vacillation enfantine, vous décrivez la cité comme une “plaque tectonique” descendant à votre droite vers le port et la mer, ouverte sur l’Occident (envols maritimes vers la France), ou remontant à gauche en direction du quartier arabe, pour déboucher sur le terrain vague du “champ de manoeuvre”. Cette dernière orientation semble désigner pour vous le règne du sec, et vous imaginez sans doute quelque “Orient désert” , ou un “Sud profond” ?

R.D. – Mon regard se porte effectivement sur la petite ville d’Aïn-Sefra, où vit une véritable joint family de cousins et cousines, oncles et tantes – c’est aux portes du Sahara. Une enfance ainsi restituée est nécessairement , et pour tous, traversée de lignes imaginaires,  grevée de trouées “profondes”. Que de “cryptes”, de niches obscures, que nous sommes amenés à laisser en rade. Même les témoignages qui se veulent d’une sincérité irréprochable et d’une rigoureuse objectivité ne laissent pas de refléter d’abord la personnalité de l’auteur, et la singularité de son rapport avec le milieu. Vous avez parlé, au début de notre entretien, de “juste milieu”. Y’en a-t-il un, si notre Oran natal, exemplaire de maintes autres cités, vacille entre Orient et Occident, entre Père et Mère, entre Tora et Coran, entre refoulement et mémoire ?  Qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ?

P.B. – Voilà des interrogations qui semblent refléter, avant tout, votre formation conjointe de philosophe et de psychanalyste. Elles n’en imprègnent pas moins de multiples témoignages,  et c’est là une précieuse piste de réflexion pour le lecteur.

R.D. – Si vous le dites, docteur …

(Journal de l’AMIF, n°625, sept.oct. 2012)

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