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novembre 19, 2012

PANTHÉONADE. LA FABRIQUE DES « GRANDS HOMMES ».

Filed under: Charles Péguy — Roger Dadoun @ 5:53

PETITE PHÉNOMÉNOLOGIE DE L’USTENSILE
POLITICO-CULTUREL INTITULÉ « GRAND HOMME »

Avertissement.  Pour son coutumier colloque de fin d’année, l’Amitié Charles Péguy avait proposé de traiter d’un thème aux vastes et confuses perspectives : « Péguy, les grands hommes et la République. » Le titre s’ornait, dans le flyer, de la représentation de la coupole du Panthéon de Paris plantant hardiment sa croix dans l’azur du ciel. La seule perspective de ma contribution avait suscité la fureur d’un des membres de la direction de la mal-dite « Amitié », qui réclama une « dédadounisation de notre Amitié » – « il fau le mettre en pièce attaché (au double sens du mot) », écrivait-il, au mépris de toute orthographe. Ce personnage devait par la suite, pour des raisons non élucidées, être mis à la porte de l’Amitié, non sans susciter les gémissements et compassions des esprits œcuméniques, pour qui « tout le monde il est bon tout le monde il est gentil », « embrassons-nous mes frères », et autres notables, pour qui on ne touche pas aux « Organes » (une expression chère à Soljénitsyne), et qui sont partisans de toujours « laver le linge sale en famille ».  La présidente, nouvellement élue, me proposa, en guise de contribution, un « exercice de style » sous forme de « dialogue » à bâtons rompus d’allure journalistique. J’avançais un titre à esprit critique gros de conflits : « Grands hommes, bonnes femmes, petites gens … » – condensant de la sorte les deux formidables divisions – hommes/femmes, grands/petits – qui frappent et ravagent la condition humaine. Mais un tel programme, non plus que le public,  ne se prêtaient aisément à pareil dialogue. Je fis donc une intervention plutôt traditionnelle, assez courte, en tentant, à diverses reprises, d’introduire quelques éléments de dialogue suggérés par ma collègue. Cette manière de procéder déplut au « modérateur », ancien inspecteur général et historien républicanisant centriste, qui leva sèchement la séance sans même daigner en prononcer la fin – irrité sans doute de voir ses prérogatives lui échapper, ou désir urgent de passer à table, ou les deux à la fois, ou quoi d’autre ? Occasion d’observer comme le plus « habitué » des rituels réserve des suprises, quand les envies kleiniennes et les morgues statutaires s’avisent de ronger les fragiles ou factices aménités. Et l’on voit mieux comme tout ce qui porte les noms d’« Association », « Amitié », « Société des Amis » et autres embrassements socio-culturels gagnerait à s’astreindre à une petite purge freudo-dramatique régulière, libératrice des tensions et motions mortifères, avant de poursuivre une tâche par ailleurs si délicate et si précieuse – surtout lorsqu’elle se déploie sous les auspices loyales, rigoureuses et vitalistes d’un Péguy (ou encore, si l’on veut citer quelques « chers grands hommes » dans la « société » desquels je me suis trouvé impliqué, d’un Romain Rolland, d’un Robert Desnos, d’un Panaït Istrati, d’un Armand Robin, et al.). Le texte qui suit reprend divers éléments de l’intervention, remaniés et complétés, et pourrait être considéré, très modestamente, comme une petite esquisse phénoménologique de cet ustensile politico-culturel universel intitulé « grand homme » – dès lors que viennent s’y loger, à la Husserl, certains mécanismes psychiques le plus souvent inconscients, qui ont nom refoulement, ressentiment, envie, pulsion de mort, pulsion d’emprise, ainsi que pulsion sexuelle,  et travaillent en profondeur ces innombrables groupes, associations et « cahiers » qui se consacrent noblement au culte du « grand homme » érigé « icône », sous la belle appellation idéale-sociale d’« Amitié ».

1. Auto-dialogisme de Péguy. Puisque cette affaire des « grands hommes » est abordée par nous dans le cadre à la fois ancestral et toujours innovant du dialogue, il conviendrait  de s’y engager sous l’autorité  incontestable de deux parmi les plus « grands hommes » de dialogue connus de nous. Lesquels sont, l’un en antique, Platon : il occupe, depuis de longs siècles, la plus haute marche du podium dialogique (nous sommes dans une ère d’Olympiades) ; l’autre, en moderne, Péguy : c’est un tout jeunot, à peine plus d’un siècle, il réussit toujours à  « recohober », revivifier ses fidèles et passionnés lecteurs par son incomparable et jubilante virtuosité à faire colloquer et s’interloquer les personnages de ses drames et mystères : au premier chef, Dieu, l’incontesté Très-Grand (mais, pour l’écrivain-penseur-poète-reporter, pas nécessairement « Le Plus Grand », loin s’en faut !), piaffant ou non à l’avant-scène ou dans les coulisses, mais toujours unique souverain des Cieux, tandis que sur terre, simple sinon simplette paysanne,  une Jeanne d’Arc (se) prend la tête, soit en dégainant face à Gervaise la dogmatique (coups d’épée de la petite dans l’eau bénite de la bénie-oui-oui), soit en traînant avec elle ses visions (effarants départs de feu), soit en entraînant au combat sa bande de casseurs (« All’armi siam fascisti ! »). On prendra bien garde de tenir grand compte de la foule des actants, politiques, écrivains, scientifiques, paysans, étrangers, familiers, interlocuteurs ou interlocutaires, certains très grands, montés sur leurs grands chevaux, d’autres tout petits, « petites gens »,  nommés ou innommés, anonyme « piétaille » agglutinée à ras de sabots dans le grouillement desquels l’écrivain prend plaisir, soldat fantassin mettant en croix la plume et l’épée, à se glisser, payant de sa personne – n’entendez-vous pas, dans ses campagnes et jacqueries livresques, gémir en « supplication » le « pauvre Péguy», le « malheureux » ? Mais ce qu’il convient d’entendre par dessus tout, c’est les textes eux-mêmes, qui nous saisissent et nous empoignent,  dialoguant joyeusement et funèbrement entre eux, par l’entregent de l’auteur, aussi bien omniprésent que sachant  se tenir en retrait : auto-dialogisme passionné de Péguy.

2. Court cortège de « grands hommes ». Caution des maîtres ainsi requise sinon acquise, on peut causer. Et commencer en disant qu’en pareille perspective, entrant dans l’espace péguyen, le premier nom de « grand homme » qui nous requiert serait celui de Jeanne d’Arc, avancé d’entrée de jeu par la nouvelle présidente de l’Amitié Claire Daudin dans la perspective de notre dialogue.  A première vue, cavalière comme il se doit, elle s’offre comme l’incarnation la plus imposante, concrète et exemplaire de la manière la plus commune et la plus « visible » de distinguer et mettre en valeur le « grand homme ». Il importe en effet que ce dernier soit « inscrit » dans  la pierre ou le bronze,  et dans tous les autres supports possibles – parchemin, papier, écrits, écran, calicot, scène, prix, peau humaine même et, aujourd’hui,  les triomphants et pullulants médias, dont une des vocations les plus tonitruantes, et rémunératrices, est précisément de fabriquer du « grand homme » à la chaîne (et que de chaînes, que de chaînes, grinçant et sonnant aux pieds, au cou et dans la tête des téléspectateurs !), et de le tambouriner partout en en hurlant la gloire minutée et diffusée planétaire. Il suffit de prendre acte de ces deux concrètes mesures (ou critères) : le poids (pierre, bronze, papier),  le  nombre (affichages et incantations surmultipliés de la tête et du nom), qui submergent et la vue et l’oreille, et veulent faire croire que ces « apparitions » et « prestations » figurent, composent, tissent l’événement – non pas, petitement et journalistiquement, celui d’ « au jour le  jour », aussitôt évanoui qu’apparu, mais, grandiloquemment, historiquement, événementiellement, un moment mémorable à haleine d’éternité.

A cette aune, Jeanne  l’emporte, et de haut, s’il est vrai que nous la voyons représentée presque partout systématiquement exhaussée sur son cheval colorisé or ou bronze. Tenez : ce dernier Tour de France 2012 fut pour elle une heure de gloire : toute or flamboyant sur son cheval d’or, elle commandait, à la sortie d’un tunnel urbain en plein cœur de Paris, impassible, tour après tour, la meute des coureurs qui filaient sous son drapeau d’or rejoindre « la plus belle avenue du monde » (bis bis bis) et prendre la tangeante au pied de l’Arc de Triomphe. Derrière la guerrière, régnante grandeur emblématisée, on verrait cavaler, sur socle ou sur toile ou sur guide touristique, un impressionnant défilé de « grands hommes » – chevauchants pétrifiés momifiés muséifiés immobilisés immortalisés urbanisés – béatifiés. Une œuvre magistrale  pourrait servir d’illustration: le tableau, signé Paolo Uccello, du Monument équestre de Sir John Hawkwood – en italien Giovanni Acuto, en français Jean Haccoude (1436). L’homme de guerre présente l’intérêt de surgir en symétrie historique et existentielle, si l’on peut dire,  par rapport à Jeanne : lui homme contre elle femme, lui l’Anglais au service du roi Edouard III contre elle la « France », lui survenant en professionnel aguerri au tout début de la guerre de Cent ans, tandis qu’avec elle, Jeanne l’innocente bergère luttant contre les Anglais, c’est la guerre de Cent ans qui tire à sa fin. Entre temps, Hawkwood, passé en Italie, s’est mis au service de Pise et de Florence, et gagne une renommée de « condottiere-politique » que la reconnaissance populaire désigne pour être statufié. Mais les crédits venant à manquer (c’est déjà la fameuse « crise » – on voit naître à cette époque les « Monts de Piété ») pour une sculpture, c’est sur toile que le « grand homme » sera glorifié, par l’art tout en justesse et puissance de « Paul les Oiseaux » (c’est ainsi qu’Artaud se plaît à nommer le grand Paolo Uccello)**.

Cette ouverture d’allure baroque a l’avantage de désigner sans plus tarder en quelques lignes  cinq types radicalement différents de personnages – dont une femme – susceptibles de porter le label « grand homme » : Platon, Péguy, Jeanne d’Arc, John Hawkwood, Paolo Uccello. C’est dire l’irrésistible imprégnation de cette notion de « grand homme », et combien il serait difficile de la remettre en question. Il nous faut pourtant nous y risquer, en nous  interrogeant sur la substance et les effets de cette qualification – une des plus énormes qui soient : elle est à la fois  suprêmement officielle, comme l’attestent l’inscription mémorielle sur le fronton du monumental, prestigieux et bulbeux Panthéon parisien, qui sert à illustrer la présente réunion (« Aux grands hommes la patrie reconnaissante »), et le panthéotropisme, ou tropisme panthéonique, dont se nourrit insatiablement le culte des « grands hommes » – alors qu’en même temps pareille qualification relève de la plus plate banalité, le mot « grand » étant ce machin verbal qui circule partout en tous sens, en un dévergondage qui envahit rumeurs et médias, commémorations et manuels, officines et cuisines, pathétiques et lèches cabotines, s’hystérisant « à coups trop tirés » (Duchamp) en prurits électoraux.  Il n’est guère de propos où le mot « grand », bon à tout, ne trouve sa place toute apprêtée (entendu tout récemment ce « vu à la télé » : « notre grand philosophe national », déclarait un brumeux et visqueux animateur – du fog intellectuel –  flagornant platement un écrivant pop corn qui venait de déverser son analité aux pieds de Freud ). Ainsi l’actuelle culture, prise d’une frénésie hystérique exorcisée en logorrhées, déroule-t-elle ses tapis rouges, rubans et médailles ad hoc pour les jeux tant d’élite que people de la Panthéonade. [Le terme sonne gratifiant à notre oreille :  voisin de « pantalonnade » gesticulant sur fond du Pantalon italien, il nous renvoie illico au « pantalon sociologue » que Péguy enfile au malheureux Marcel Mauss – lequel n’en conserve pas moins, en tant que père de la sociologie française,  sa posture de « grand homme » dans la panthéonie sociologique honnie de Péguy. Sans compter que l’on peut pathétiquement dériver vers et avec « La Nue empantalonnée » du tendre Maïakovski. ]

3. A l’envers des « grands hommes ».  Péguy, ainsi cité d’emblée pour être « inscrit » (il faut l’être, disait-il tout en fôlatrant) plus « grand homme » à Lecce qu’à Paris, en grande compagnie dans la catégorie « grand homme », aurait peut-être tiqué de se voir étiqueté tel. Il dirait sans doute, pour couper court, que ce n’est pas son genre. Cela n’exclut pas qu’il soit vivement enclin à revendiquer pour lui-même une véritable et loyale grandeur dans son ordre à lui : l’écriture, la politique, la pensée, pas moins ! –  et qu’il fasse métier par ailleurs, aussi judicieusement que passionnément,  d’investir d’une grandeur fondée en raison et en acte des personnalités à l’envergure jugée exceptionnelle, créateurs dont l’œuvre demeure à ses yeux – comme aux nôtres – des sources de vie, de jouissance et de justice inépuisables. Ils sont ses fidèles compagnons, ils ensemencent et moissonnent chez lui des pages puissantes, lumineuses, inoubliables. Renommons-les, par delà leur renommée scolaire et académique « habituée », pour notre intime familiarité spirituelle : Pascal, Corneille, Hugo, Bergson, Descartes, Bernard Lazare. Leurs portraits, « emmontés» au gré de textes qui sont pour nous musique d’âme, contribuent à dresser une figure de « grand homme » à laquelle on ne peut pas, à l’épreuve des siècles et des usages, ne pas souscrire : puissance créatrice, vigueur et qualité du pathétique, passion, vigilance de la pensée, exactitude de l’écriture, aura prophétique modérée –  tout leur être-là.

Cela étant clairement entendu, et pour éviter les coutumiers dérapages, il reste ou plus exactement domine chez Péguy, exprimée avec une rare virulence, une méfiance radicale à l’endroit des « grands hommes » – il serait plus approprié, prenant acte de sa tenue intellectuelle, de dire : à l’envers des « grands hommes ». Les mauvais lecteurs le lui font payer cher, aujourd’hui encore. Anticipant nos ultérieures remarques concernant les « bonnes femmes », il convient de rendre justice ici aux trois grandes pages qu’un non-grand homme, Armand Robin, poète et penseur du « non » (« Ma vie sans moi »), consacra à Péguy en février 1942  – elles nous conduisent vers une des plus profondes racines de la méfiance de Péguy ici alléguée, s’apparentant à ce qu’on nomme parfois   « méfiance paysanne », formule bête sauf à y reconnaître une figure de la « vieille mère paysanne » :  « paysanne / qui ne savait pas lire / et qui première m’enseigna / le langage français » – méfiance tissée de la pratique d’une raison laborieuse (homo laborans), qui pourrait être dite, avec prudence, « roturière » ou « rustre »,  sagace assurément, telle qu’enseignée, selon Robin qui la revendique pour lui-même,  par « la grande aïeule roturière ».

4. Gloire et popularité, ignominie et lâcheté. On pourrait composer une pittoresque et symptomatique (voire fantasmatique) anthologie des types de « grands hommes », perçus ou appréciés comme tels, que Péguy, en entomologiste amateur intrigué par l’espèce « grand homme »,  aurait épinglés tout au long de ses écrits. Le plus « grand homme » auquel il s’est attaqué est incontestablement Jaurès – à propos duquel Péguy s’est vu agoni d’injures pour avoir tenu contre lui des propos « bilieux », « intolérables », « scandaleux », « injustes » (elle grince toujours en inévitables retours la sinistre « charrette » – brinquebalante, mortifère, accusatrice, « révolutionnaire » –  où d’un geste  rhétorique théâtral l’envoya le poète meurtri).  Sa Réponse brève à Jaurès (1900)***, magistral essai d’analyse littéraire, abonde en notations et précisions d’autant plus dignes d’intérêt que Péguy est rempli d’admiration pour celui qui se verra sacré « grand orateur », « grand tribun », « grand leader » et autres grandissements. Le populaire et déjà illustre chef socialiste (la gloire arrive à grands pas) est pris le verbe dans son sac à malice rhétorique, avec ses emphases, hâbleries et clins d’oeil. Réponse brève serait d’une lecture instructive pour les candidats à une présidence de la République – indication ici lancée pour le seul  mot de « République » qui titre cet annuelle rencontre, et rappeler l’indulgence dialogale électoralante qui ouvre  le dernier numéro de L’amitié Péguy (oct.-déc.2011).

En défendant avec fougue sa « république » à lui, Péguy s’emploie à déverser pas mal d’eaux grasses dans notre actuel déglingué moulin républicain. Il formule à cet effet ce qui est au principe même de sa conception de la société, de son utopie politique (Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse, 1898) – formule que nous mettrions volontiers au fronton de tous les Panthéons et édifices publics, l’érigeant « règle d’or » de toute construction politique et sociale, et métaphysique même (ataraxie) : « Ma république … est une  république où on laissera les gens tranquilles. » (p.555) On entend là comme « L’invitation au voyage » de Baudelaire : « Là tout n’est qu’« ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté » – elle nous invite à voir et ressentir la puissance de la tranquillité enracinée dans ce que l’on peut tenir pour structure essentielle de l’être humain : élan vital, qualité de la durée, exercice de la culture, distance ou rejet face aux pouvoirs, rapport avec la mort et avec autrui, relation avec le cosmos, etc..

Dans la notion de « grand homme » se combinent « gloire » et « popularité » – Péguy y insiste avec force et insolence : « Non moins ignominieuse et non moins lâche et non moins vile et non moins basse que la popularité, la gloire est toujours l’effet de quelque démagogie… la gloire humaine s’est prostituée au viol de tous les bandits (…),  la gloire … n’est qu’une singulière combinaison de tout ce que l’émulation bourgeoise a pu nous communiquer  d’autorité jalouse et de servitude envieuse.» (p.559)  Retentit, martelé, je le souligne pour son ironie acerbe, le mot « grand » : « Où avez-vous vu que les grands philosophes, que les grands poètes, les grands artistes, les grands penseurs – je dis les grands, vous m’entendez bien, fussent populaires. Je ne parle pas des grands savants … ». « Nous savons à présent ce qu’il y a de saletés et de platitudes sous une gloire bien bâtie. Nous savons combien il y avait de mensonge démagogique et de lâcheté sous une gloire échafaudée comme était celle de Victor Hugo» (p.560).  Ce qui, sous la plume de Péguy, n’est pas peu dire – sachant que l’auteur des Misérables fait le plein de la Gestalt « grand homme » : gloire, popularité, création, production, admiration, passion, compassion, exécration, sublimation – il n’y en a que pour lui. Péguy a su superbement débrouiller les ficelles du génie tout en démontant les artificieux trucs hugoliens. La vision péguyenne du « grand homme » débusque les sordides réalités, calculées à un poil près : « Nous savons qu’il ne faut pas avoir commis moins de laideurs pour obtenir un tirage à cent quarante mille que pour obtenir cent quarante mille voix. » Juste retour de bâton (de commandement) : les « grands hommes » eux-mêmes passent – et « J’omets toutes les gloires qui ont crevé à la mort des glorieux. Il y en aurait trop. » A leur actif, lourd passif, un des effets les plus désastreux de la posture ou stature « grand homme » : « Cela peut souvent empêcher que l’honnête homme soit élu ou qu’il soit publié. »

5. « Petites gens » et « bonnes femmes ». « Empêcher que l’honnête homme soit élu ». « Elu » ne signifie nullement, on s’en doute,  rouler carrosse aux frais de la République, ou bomber le torse d’une écharpe tricolore. A cette remarque d’apparence ordinaire, il faut donner sa plus grande amplitude : politique, sociale, esthétique, anthropologique – humaine. Le principe « grand homme » – qui recèle et cumule illumination, haute gloire, éclatante reconnaissance –  comporte des « zones d’ombre », un envers à la Mister Hyde bourré d’occultations, refoulements, annihilations. Le « grand » éminent gris Lucien Herr laissa Péguy pantois, sidéré, anéanti, en le menaçant en ces termes : « nous irons contre vous de toutes nos forces ». Pareille  « vaporisation », comme dit Orwell, pratique stalinienne universelle, qui va de la peau de banane anodine à la crapuleuse exclusion ou radiation,  marqua l’homme Péguy pour le restant de ses jours. Quoi de plus caractéristique et spectaculaire que cette « élection » du « grand homme » ?  Il  occupe, s’approprie, nolens volens (et plus souvent volens que nolens) tout le terrain, le sien propre et d’autres par annexion, contagion, voracité ; il domine le champ des  productions rentables, apparitions incontournables, signatures mémorables ; il attire et fait virer à son compte et dériver sur lui  toutes sortes d’autorités, avantages, bénéfices et prestiges, tantôt exhibées avec morgue, tantôt discrètement passées sous silence – et toujours « malin » cumul et mixage des mandats et mandatures.  Le fait d’« empêcher », comme dit Péguy,  s’exerçant, dans l’instant comme sur le continu temporel,  en force et en violence, affichées ou secrètes, arrogantes ou sournoises, autrui se retrouve escroqué, défait, « vaincu ».

Les autres, on les désigne généralement, à vue d’œil ou de nez, comme étant les concurrents, collègues, rivaux ou adversaires, qui jouent dans la même cour (qu’on appellera, quand on y est admis, coopté, « élu » : « cour des grands ») : ceux  qui n’ont pas su ou pas appris à jouer des coudes ou du couteau (nombreux ceux qui, jouant de l’opinel, seront dits  « seconds couteaux »), à user, comme il le fallait, de « mensonge démagogique », d’ «autorité jalouse » et de « servitude envieuse », de lâcheté et de bassesse. Ils paient ainsi le prix de l’honnêteté (un roman d’Akos Kertesz, 2004, traduit du hongrois, porte ce titre) : modestie, humilité, décence – « imbécillité », pour reprendre le terme que Péguy s’applique à lui-même, et que les « imbéciles » (l’autre sorte, commune) reprendront pour le qualifier de « naïf ». Malheureux, en vérité, les « pauvres en esprit » – les « naïfs » en société (un récent président de la République française, en hommage au soldat Péguy, le décréta « héroïque et naïf » – pour s’être fait abattre dès les premiers jours de la Grande Guerre !). Il faut parler d’argent comme d’argent, recommandait Péguy : eh bien, voilà déjà une excellente mesure pour évaluer le « grand homme » !

Mais il y a plus important : sur tous ceux qu’on appelle « les gens » ou les « petites gens » ou « le commun des mortels », le « grand homme » exerce cette lourde et sévère pression ou influence que Péguy nomme « entraînement », et qu’il récuse farouchement. Il est légitime de faire de cette résistance, de ce refus, le clair fondement de toute morale, comme nous le proposons dans  Eros de Péguy*, à savoir  : ne subir aucun entraînement, n’exercer aucun entraînement. Sur tous ceux qu’il « entraîne », le « grand homme » imprime sa marque, souvent déterminante, indélébile, routinière ou déroutante. N’y a-t-il donc aucune jurisprudence pour le délit d’influence existentielle ? Car il s’agit, tout compte fait, de nous tous, de notre vie quotidienne,  d’une emprise qui va chercher jusqu’aux tréfonds de l’âme.

Sont concernées, au premier chef si l’on peut dire, les femmes. Face au label « grand homme », l’expression « grande femme » n’est pas parvenue à gagner ses galons, n’a pas « pris ». Comment alors utiliser l’expression commune et douteuse de « bonne femme » ? On ne connaît que trop la tournure dépréciative de cette désignation familiale et familière, censée révéler une virtuosité idiosyncrasique à faire les tartes et les valises. Sans pour autant négliger la réalité massive et triviale de ce statut « taillable et corvéable » de « bonne femme » labelisée K.K.K. – non pas Ku-Klux-Klan, qui est une saloperie d’homme, mais le triple K., emprunté à l’allemand, de la femme vouée à produire et s’occuper de l’enfant (Kinder),  à fréquenter l’église (Kirsche), à gérer la cuisine (Küchen) -, il nous semble de bonne guère de reprendre à notre compte cet adjectif, aussi galvaudé soit-il, de « bonne », pour tenter de le rapprocher de la « vraie » grandeur, de l’enraciner  dans son originelle et créative substance, réhabilitée : la bonté.

6. Philosopher femme. Péguy a fait ci-dessus son listing ( !) des « grands hommes » en commençant par les « grands philosophes ». Poursuivons dans cette voie en nous interrogeant sur la place des femmes dans la philosophie. « Philosophe » est un titre qui porte beau, il fait, aussitôt dit,  honorable et grandiose standing intellectuel. Le « philosophe » sait, le « philosophe » pense, « je suis (philosophe), donc je pense (juste) » – et voici, ô banquet,  qu’entre  poire et fromage, pour peu que l’inévitable médecin ou l’élégant psy accepte de se taire,  les invités tendent une oreille vive. Les questions affluent, et la tête philosophique se fait de plus en plus pensante, de plus en plus sachante, de plus en plus causante. Cercle vicieux et mâle savoir. En revanche, dire « LA philosophe », c’est déjà quasiment médire, c’est comme se râper la langue d’une incongruité, le « la » sonne parodique, tel un écho des précieuses ridicules – à éviter. Que l’on consulte des manuels de philo ou des anthologies philosophiques, l’absence des femmes y est flagrante. Un recueil de textes faisant office de manuel auquel j’avais collaboré s’intitule, noble simplicité, Philosophie. Tome I, cinq cent pages, 1980 réédité 2000 – une période faste pour le féminisme. Pourtant, sur les 42 auteurs, on ne compte que 3 femmes. Les PUF fêtaient leurs 90 ans sous l’annonce « A quoi sert le savoir ». Les éditeurs présentent et interrogent « 72 intellectuels d’aujourd’hui », auteurs de « 72 textes pour penser et agir » – rien que ça !  Sur les 72 « élus », on comptabilise 14 femmes – on n’arrête pas le progrès, dirait Péguy. Il est surtout curieux de constater que sur ces 72 puffants phares du savoir, de la pensée et de l’action, à peu près tous universitaires, 40 sont des directeurs de collections des… PUF. Voilà qui donne à réfléchir sur ce qu’il en est de « l’autorité de réputation », plus redoutable sans doute  que « l’autorité de commandement » vilipendée par Péguy.

En quête d’un air un peu plus respirable, on se tournera d’un souffle plus léger vers les Actes du Congrès international de Lecce d’avril 1992, un millier de pages bien pleines traitant de Filosofia Donne Filosofie (Milella, Lecce, 1994) – « Philosophie, Femmes, Philosophies ». Travail considérable, auquel il ne semble pas que l’on ait à l’époque accordé l’attention grave qu’il mérite. Filosofia compte 54 solides contributions signées par des femmes, contre 19 de « mâle écriture » (contremarque de l’expression contestable d’« écriture féminine »). La femme, le féminin, le féminisme font l’objet d’analyses élaborées, ouvrant de judicieuses perspectives. Quelques femmes philosophes plus ou moins connues s’offrent en matériau traité et retraité par une bonne partie des contributions. Hannah Arendt tient le haut du pavé avec cinq articles pour elle seule, et des citations dans différents textes. Suivent, plus modestement, Simone Weill, Rosa Luxembourg, Simone de Beauvoir, Lou Salomé – on pourrait les considérer comme les équivalents féminins des « grands hommes ». On aimerait dire (et ça se dit) : « grandes dames » – mais l’expression n’a ni la même portée ni la même résonance que l’équivalent masculin. Un substantiel essai de quarante pages signé Margarete Durst traite de « Formes de la sublimation et créativité féminine, le ‘Cas Lou Salomé’ ». Ce « cas » (terme plutôt réducteur que séducteur) célèbre est assez impressionnant pour qu’on puisse qualifier Lou Andreas Salomé de TGD, « Très Grande Dame », appellation que justifient (mises entre parenthèses ses relations passionnées avec de « très grands hommes » : Nietzsche, Rilke, Freud, Tausk) ses apports féconds, novateurs et hardis  à la psychanalyse. On  en profitera pour souligner que la psychanalyse, dénoncée parfois comme « phallocratique » ou « machiste», et censée plus ou moins mépriser ce « continent noir » (je le dirais plutôt « rouge », pour le sang versé) qu’est la femme, s’est révélée au contraire être pour les femmes un terrain d’élection,  un champ d’expression et de créativité ouvert et fécond. Filosofia cite des personnalités telles que « Anna Freud, Melanie Klein, Margaret Mahler, Lampl-de Groot, Helene Deutsch, Karen Horney, Clara Thomson » – auxquelles il conviendrait d’adjoindre d’autres analystes non moins valeureuses : Marie Bonaparte, Annie Reich, Hermine von Hug-Helmuth, Sabina Spielrein, Vera Schmidt, Vilma Kovacs,  Frieda Fromm-Reichmann, Gisela Pankow, France Tustin, Joyce McDougall, Marie Balmary, et bien d’autres. On comprend que le thème de la  « créativité féminine » apparaisse comme un des grands axes autour desquels gravitent les auteurs  hommes et femmes de Filosofia.

Un autre grand thème de l’ouvrage est l’hostilité à peu près générale et souvent hargneuse à laquelle se heurtent les femmes lorsqu’elles tentent de s’exprimer et de créer, et se retrouvent en rivalité hiérarchique avec les hommes. La férocité et la muflerie ne connaissent alors plus de borne. La croyance en L’infériorité mentale de la femme, titre d’un ouvrage fort diffusé de Moebius (1853-1907), n’est pas seulement la règle – elle  vaut dogme.  Une illustration exemplaire est offerte, dans Filosofia,  par le portrait de Elena Lucrezia Cornaro Piscopia, présenté avec érudition par Maria Giovanna Valenziano OSB (elles sont toutes deux bénédictines). Lucrezia est la première femme au monde à se voir attribuer, le 27 juin 1678,  un « laurea » de philosophie  (magistra et doctrix in filosofia – équivalent d’un doctorat). Mais lorsque le théologien Rotondi la présente pour un doctorat en théologie, et alors même qu’elle est sacrée « candélabre d’or dans l’Eglise de Dieu »,  elle se heurte au refus catégorique du chancelier de l’Université, le cardinal Barbarigo, qui déclare qu’« il est impossible d’imaginer qu’une femme puisse enseigner la théologie. » L’opposition de l’Eglise persistera jusqu’à sa mort le 26 juillet 1684. Née en 1646 dans une famille de la noblesse vénitienne, Elena Lucrezia se distingue par sa vaste culture humaniste, à la fois philosophique (allégeance à Aristote), scientifique (sciences naturelles, mathématique, astronomie) et théologique. Elle est musicienne,  parle six ou sept langues. Désireuse de lire la Bible dans le texte hébraïque, elle s’adresse à cet effet au rabbin Shemuel Aboaf d’Hambourg, renommé pour passer  ses jours et ses nuits à étudier la Torah. Il ne reste d’elle que peu d’écrits (lettres et traités érudits), la plus grande partie ayant, à sa demande, été détruite.

Sur un tout autre registre, celui de la phénoménologie de Husserl, l’article de Angela Ales Bello, « Linéaments pour une philosophie au féminin : Hedwig Conrad-Martius, Edith Stein, Gerda Walther », met en lumière la qualité et l’importance des travaux de Edith Stein, élève de Husserl. Edith Stein (1891-1942) est connue plus pour le destin dramatique  qui fut le sien que pour son intense activité philosophique. Elevée dans le judaïsme strict par une mère très pieuse, elle milite activement en tant que « féministe radicale », selon ses propres termes. Passionnée par la philosophie, elle est la première femme à soutenir une thèse dans cette discipline, mais elle se voit refusée l’habilitation à enseigner. Après un passage par l’athéisme, elle se convertit au catholicisme, sans pour autant renier son judaïsme. Elle entre au Carmel, et y déploie une vive activité. Pour échapper au programme nazi d’extermination des Juifs, elle se réfugie en Hollande, où elle est arrêtée avec sa sœur par la Gestapo et déportée à Auschwitz ;  elles meurent toutes deux dans les chambres à gaz. Elle sera béatifiée, puis canonisée.

Outre son intense activité dans les cercles husserliens, Edith Stein a poursuivi sa réflexion philosophique et religieuse dans plusieurs directions, s’attachant en particulier à la pensée de Saint Thomas d’Aquin et à la mystique de Saint Jean de la Croix. Angela Ales Bello évoque ses amitiés et son  compagnonnage spirituel avec des femmes moins connues comme Hedwig Conrad-Martius et Gerda Walther. Mais par delà ces affinités personnelles, elle s’interroge sur ce que peut être, au regard des intuitions et concepts phénoménologiques, une « philosophie au féminin ». La manière dont le genre sexuel pourrait produire des effets spécifiques sur les processus intellectuels, sur la nature et la structure des concepts et systèmes de pensée ne peut relever que d’hypothèses aventureuses. En simplifiant à l’extrême, on peut imaginer qu’une présence sensible de femmes dans le champ de la phénoménologie a pu contribuer  à une approche plus globale, plus holistique et plus organique (on frôle le stéréotype)  de la réalité, une relation plus directe, plus intime, plus « intuitive » (on refrôle le stéréotype)  avec les objets et avec la nature elle-même – approche ouvrant la voie à un élan de transcendance plus ou moins associé à des aspirations religieuses, voire mystiques ou « parapsychologiques ». Les cogitations phénoménologiques ont favorisé,  semble-t-il,  le retour ou la conversion  à la foi protestante et surtout catholique d’un certain nombre d’hommes et femmes familiers de cette philosophie –  le cas d’Edith Stein demeurant, si c’est dicible, le plus bouleversant.

7. Hommes illustres et Vies héroïques.  Nul doute que les Actes du Congrès international de Lecce, Filosofia Donne Filosofie, présentés entre autres par Angelo Prontera, un des plus distingués péguystes italiens, auraient  réjoui un Péguy philosophe, féministe, historien, libertaire et chrétien. Mais le cercle d’auteurs des Cahiers de la quinzaine l’oriente, question « grands hommes », dans une autre direction, plus en affinité avec le « culte des héros ». Premier en date de ces derniers,  le Beethoven de Romain Rolland fait passer un grand souffle libérateur – économiquement parlant – sur les Cahiers. Pour Rolland, à la différence du Péguy critique, le « grand homme » existe, il l’a rencontré précisément en Beethoven, l’emblématique musicien de L’Hymne à la Joie, qu’il incorpore, annonciateur de salut et ascenseur vers « les plus hautes cîmes » – il ne le lâchera plus. La propension à une culture héroïque est patente chez l’auteur de Jean-Christophe et de L’âme enchantée. S’il donne une carrure de héros aux acteurs historiques de ses pièces de théâtre (Danton, Robespierre, Teulier dans Les Loups, Saint-Louis, etc.), il préfère les embrasser dans une monographie aux envolées lyriques – parfum « romantique », qui n’est pas du genre de  Péguy. Au Beethoven succèdent Michel-Ange, Tolstoï, Gandhi, Ramakrishna, Vivekananda, Haendel, et Péguy pour finir (en beauté, dirions-nous). On peut à bon droit parler d’un « complexe du grand homme » chez Romain Rolland, tel qu’il s’exprime, entre autres, dans ses prolifiques correspondances où brillent quelques très-grands hommes  (Einstein, Freud, Ibsen, Bertrand Russell, etc. – parmi desquels figure une des « Grands de ce monde », la reine Elisabeth de Belgique),  ainsi que dans son appréciation enthousiaste de la révolution bolchevique, sur laquelle il projette sa vision « héroïque » –  et lucide en même temps – de la Révolution française. A propos de Lénine, il écrit : « Oui, j’aurais certainement, plus jeune, fait place à Ilitch parmi mes « grands hommes ».

Les « vies héroïques » de Rolland visent surtout à nous remettre sur la voie des vraiment « bonnes femmes » – puissances de bonté. C’est ainsi qu’aux côtés de Rolland,  nous retrouvons toujours, telle son ombre portée, sa sœur Madeleine. Une plus récentes biographies de l’écrivain a du mal au début à inscrire ce prénom,  les expressions les plus fréquentes sont : « Romain Rolland et sa sœur » – « accompagné par sa sœur », « Tagore, traduit par sa sœur », « copie à sa sœur », « sa sœur lui sert de secrétaire », etc. Après l’occurrence inattendue d’un pluriel, « les Rolland » (le frère et la sœur), le prénom finit par  s’imposer : Madeleine Rolland  existe ! Il était temps. Parlant d’elle, Rolland écrit : « Depuis soixante ans et plus que nous nous connaissons intimement, nous n’avons, dans le domaine de l’esprit, rien d’étranger l’un à l’autre. » C’est encore peu dire  – sauf à faire entrer dans cette notion plutôt floue d’ « esprit » la richesse et l’intensité de leur relation, la frappe d’une affection dense et durable : Madeleine est sa « famille », collaboratrice, secrétaire, traductrice, assistante et observatrice, conseillère, confidente, soignante, « consultante » – elle demeure liée au grand frère par de solides affinités politiques et idéologiques : socialisme, pacifisme, féminisme,  sens aigu de la résistance, vérité, liberté, justice…

L’apport souverain d’une telle relation est pourtant ce qui demeure le plus caché, à savoir l’imprégnation réciproque permanente de deux personnalités, au cours d’échanges poursuivis sur une vie entière, fondés sur un amour fraternel ou sororal d’une rare qualité. Tout donne à penser que la substance, les résonances ou l’ « empathie » singulière de ces échanges sont – par on ne sait quels souterrains canaux, quelle musique d’intimes vibrations – passées dans l’écriture, le style, l’imaginaire,  les insights de Rolland, dans le travail de fabrication des personnages, situations et écritures de ses textes. Ainsi naquit, croyons-nous, L’âme enchantée (1922-1933). Cette œuvre porteuse d’une altière féminité, d’une bonté-femme aux expressions variées et audacieuses, doit beaucoup à la présence constante et au répondant-questionnant de Madeleine. Celle-ci joue un rôle actif et fondateur dans les mouvements féministe et pacifiste, avec notamment sa participation au Comité international des femmes pour une paix permanente, et ses interventions pour l’émancipation de la femme. Madeleine Rolland en vient ainsi à figurer à nos yeux, sinon l’incarnation même (nous n’en savons pas assez), du moins cette modalité de « forme bonne » et cohérente qu’est L’âme enchantée, élaborée par Rolland sur plus de dix années, et dont il rend le ton fondamental dans l’amplification cosmique (« divine laitance », « Voies lactées ») de son « introduction ». Evoquant son héroïne Annette, « l’âme enchantée », il précise : « un être inconnu se glisse en moi, et il m’infiltre son sang, ses pensées et sa destinée » – pour ajouter, combinant fiction et réalité : « comme il arrive dans la vie, où celle qu’on aime se révèle une inconnue. » Parviendrons-nous vraiment à reconnaître et à suivre, à partir de ces noyaux profonds de l’âme où le Moi et l’Autre (en alter ego) s’entre-passionnent, le mouvement des implications et créativités féminines ?  D’autant que tout donne à penser que, dans L’âme enchantée et l’être magnifié d’Annette Rivière, se croisent, outre l’âme-sœur Madeleine Rolland,  la personne de Gandhi, la « grande âme », Mahatma en sanscrit, auquel Rolland consacre une biographie en 1924, ainsi que la « présence de la Divine Mère », à laquelle Rolland attribue une place fondatrice, un rôle matriciel dans  La vie de Ramakrishna (1928).

Maintes fois relevé, le rayonnement de Rolland se nourrit à la fois de son cosmopolitisme et de son « panhumanisme », et d’un réseau particulièrement dense de relations – avec  pour effet de reléguer dans l’ombre sa sœur Madeleine. Elle n’est nommée, la plupart du temps, quand elle l’est, que comme présence familiale utile et subalterne. En revanche, avec « les Masson » – expression utilisée par Didier et Marielle Giraud dans leur ouvrage Emile Masson, professeur de liberté (1991) pour désigner le couple d’écrivains militants liés à la fois à Péguy et à Rolland – la personnalité des deux partenaires, « Emile et Elsie », ou « Elsie et Emile », comme le répètent à l’envie les auteurs, est reconnue, préservée, et se grandit l’une par l’autre. Emile (1869-1923), professeur d’anglais, anarchiste, et sa femme, Elsie (1878-1953), d’origine anglaise, traductrice, auteure de livres pour enfants et d’essais, s’accordent sur ce principe : « camarade, sœur dans le combat, dans la bataille » – formulé par Elsie dès le début de leur rencontre, qui se déroule sous le signe, émerveillé, de leur attachement à Ruskin, objet pour tous deux de leur prime admiration et de leurs premiers travaux. Aux côtés du penseur de l’art et de la société, qui fascina Proust, défile toute une compagnie de « grands hommes » : Carlyle, et Thoreau, et Whitman, et quelques autres auteurs de haut vol, et les « amis et relations de tous milieux, toutes origines et tous pays », avec lesquels « Elsie et Emile »  échangent  des lettres, « innombrables, interminables » (les Giraud, qui poursuivent leurs recherches dans ce domaine,  citent notamment les correspondances avec André Spire,  Yves Le Febvre, Jean Grave,  Romain Rolland, Pierre Monatte, Péguy et Bourgeois, Marcel Martinet, Louis et Gabrielle Bouët, etc.).

Ainsi « Elsie et Emile » vont-ils, ardemment, dans les joies comme dans les peines et souffrances (fausses couches pour Elsie, troubles psychologiques pour Emile), d’un même pas, réglé sur des objectifs communs – ni l’un ni l’autre ne prétendant à une  quelconque prééminence. Emile publie en 1905 dans les Cahiers de la quinzaine son roman, réaliste et sombre, Yves Madec, professeur de collège. Comme Rolland, qu’il admire pour son pacifisme comme pour ses œuvres et ses « vies héroïques », il exalte les « grands hommes », « élisant » ceux qui sont inscrits au patrimoine de l’humanité. Le Livre des Hommes et leurs paroles inouïes, 1919, offre dans l’enthousiasme les portraits spirituels de Confucius, Çakya-Mouni, Eschyle, Socrate, Jésus, Spinoza, Pascal, Shakespeare, Goethe, Tolstoï, Whitman – tous « très grands hommes », et même parfois un peu plus, si l’on ose dire, sachant que Masson se contente de les désigner du plus simple des mots : « Hommes ». L’Utopie des Iles Bienheureuses dans le Pacifique en 1980, publié en 1921, se situe dans la ligne de La cité harmonieuse de Péguy, dont Masson suivait de près toutes les publications – « l’utopie blanche » du Marcel cédant la place, chez Masson, à un délicat et coruscant baroque.

Parallèlement à cette œuvre personnelle autonome, Emile Masson travaille et publie en étroite communauté avec Elsie, elle-même se livrant à sa propre activité littéraire, publiant articles,  traductions, essais et livres pour enfants. Relevons, entre autres : John Ruskin (Pour nos enfants, 1900) ; La vie et l’œuvre de John Ruskin (Pages Libres, 1902) ; Walt Whitman, ouvrier et poète (Mercure de France, 1907) ; Un individualiste américain : Henry David Thoreau et « The Ruskin School-House » (Pages Libres, 1905), etc. Pacifiste, féministe, animée par un sens aigu des solidarités humaines, elle se révèle sociologue avisée dans son étude Au pays du confort. Réflexions sur l’Angleterre d’aujourd’hui (Pages Libres, 1908), description attentive de l’idéal  petit-bourgeois des sociétés modernes.

Si la production d’Elsie est d’un moindre volume que celle d’Emile, cela tient pour une large part [quelle que soit l’implication passionnée d’Emile dans la vie domestique, dont on a quelque idée avec cette remarque des Giraud :  « en mars 1902, Masson envoie amoureusement à Elsie le fameux Cahier de la Quinzaine, où Romain Rolland publie cette lettre reçue de Tolstoï : « Je ne croirai jamais à la sincérité des convictions chrétiennes, philosophiques ou humanitaires, d’une personne qui fait vider son pot de chambre par une servante »] à sa condition « phénoménologique » de femme : mère de deux enfants, des grossesses périlleuses, gestion d’un foyer aux ressources modestes où passent beaucoup d’amis, prise en charge onéreuse des perturbations mentales et internements dont souffrira Emile, engagements humanitaires pendant la guerre, en quête d’emploi après la mort d’Emile  auquel elle survivra trente ans – voilà, passée notre méfiance à l’endroit ou à l’envers des « grands hommes »,  qui justifierait, légitimant la notion de « grand », que l’on parle d’Elsie Wright-Masson, cette inconnue (1878-1953), comme d’une « grande  femme ».

Notes

* Le mot « fabrique » associé à « homme » ou « grand homme » connaît une certaine faveur, comme en témoignent quelques récentes publications : Maurice Godelier, La production des grands hommes, Fayard, 1982. Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, 1992. Thomas Laqueur, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1992.  On ne manquera pas de citer, du très grand anatomiste André Vésale, sa grande étude, fondatrice : Fabrique du corps humain (De humani corporis fabrica,1553). On le tient, je cite,  pour « le plus grand anatomiste de la Renaissance », voire « le plus grand de l’histoire de la médecine ».

** Cf. Roger Dadoun, « John Hawkwood (Giovanni Acuto) : le faucon à couteaux », in Paolo Uccello/Valentin Tereshenko, trilingue, illustré, Spirali, Milan, 2007.

***  Réponse brève à Jaurès, 1900, in Péguy, Œuvres en prose complètes, t.1, Gallimard, 1987.

**** J.Didier Giraud et Marielle Giraud, Emile Masson, professeur de liberté (1991), Editions Canope, Chamalières.

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