Site de Roger Dadoun Publications, articles, livres …

payday loans
payday loans

novembre 19, 2012

Marcel Duchamp : Comment je ne suis pas devenu alcoolique

Filed under: Marcel Duchamp — Roger Dadoun @ 5:47

De la “puissance-timide”des objets-dards ou Objectiles

Il suffit d’un flacon vide  – et nous voici foulant d’emblée l’ardu champ de l’alcoologie, de sorte qu’apparaisse, simple “hasard en conserve”, comme il dit si bien, le nom et la personnalité de Marcel Duchamp, à l’occasion de la présentation faite, le 3 mai, à Ent’revues, du dossier “Alcools, Alcoolismes, Ô l’Alcool” (Cultures & Sociétés, Sciences de l’Homme, n°22, avril 2012). Avant le dit flacon, c’était bien plutôt l’élégant hospitalier salon de la rue de Rivoli qui était vide, et beaucoup plus qu’à moitié. Le public, qu’angoissaient peut-être la racine et la quintessence du mot “Alcool” trois fois en titre,  brilla par son abstinence. Une douzaine de proches, parents et amis, parmi ceux que j’avais invités par l’envoi d’un fin flyer déployant en sommaire les titres d’une douzaine de textes, ainsi que deux jeunes libertaires, qui avaient lu mon annonce dans Le monde libertaire, étaient présents. L’éditeur, venu avec les frais exemplaires de la revue, était là, et pour cause (ils avaient failli rester en rade), ainsi que, par chance horaire, “entre deux trains” (Péguy), le rédacteur en chef. Deux responsables d’Ent’revues, aux côtés  de deux invitées, complétaient cette sobre assistance.

Michèle Monjauze: psychanalyse et alcoologie

Tout cela faisait flotter un air de confidence, où rivalisaient curiosité et anxiété – et cela était tout à ma convenance. Venait en effet de mourir, au terme d’une longue et discrète lutte sans concession contre le cancer, Michèle Monjauze, amie chère, psychanalyste et spécialiste émérite d’alcoologie, qui avait joué un rôle déterminant dans l’inspiration, la fabrication et l’affection du dossier, et rédigé l’article fondamental, “Sisyphe alcoolique”. “Crois-tu, me disait-elle, que c’est un bon et juste titre?” – “II est la justesse même”, l’assuré-je, en soulignant l’obstination et l’impact d’enfer portés par l’implacable mythe grec de la condition humaine, dont sut s’emparer Camus (et que dire de l’affreux travail de Sisyphe d’une chimio, qu’elle récusa?). Il était prévu, et nous nous en réjouissions (elle devait revenir de Bretagne où elle faisait de réguliers séjours),  qu’elle intervienne de façon prépondérante à Ent’revues. Quand s’ouvrit, claquante,  la porte du malheur…

Monjauze non là, la salle semblait s’être vidée – vide qu’elle était de sa présence tant espérée, érudite et intense, rayonnant de cette humanité rare que quelques citations, extraites de son ouvrage Pour une nouvelle clinique alcoolique. La Part alcoolique du Soi (In Press, 2011), permirent d’entrevoir. Je lus et relus, pour leur immense résonance, huamine, au moins deux de ses déclarations: 1. les premiers mots de l’exergue: “A mes yeux, la problématique alcoolique témoigne de l’humanité la plus pure, dans sa détresse originaire, son audacieuse survie et l’invention de sa liberté”; 2. la toute dernière phrase : “Ceux qui ont eu le privilège exigeant d’être alcoolique déroulent cette trace et la brodent en surprenantes et singulières arabesques devant lesquelles je reste admirative.” Entre ces deux empoignantes citations tourna, titubante,  mon intervention – longue par défaut fondamental et défense hystérique contre une odor di morte rôdant en forme de sèche ébriété, qui tenait grande ouverte la “Porte alcoolique du Soi” (titre de mon article, qui commençait, monjauziaque, par “Dionysiaque corps et âme”).

Retour d’un flacon vide

Duchamp vint à ma rescousse avec son flacon vide que des enchères récentes venaient de remplir en débordement fou du plus fol alcool à la source des plus folles ivresses poussées aux pires ivrogneries criminelles  qu’ait jamais connues l’humanité : l’argent. Belle Haleine, Eau de Voilette, “ready-made assisté” de l’artiste (1921), affichant en médaillon son visage travesti en femme et signé Rrose Sélavy, 16,3 x 11,2 cm., avait été adjugé 9 millions d’euros.

Cette stupéfiante aventure flaconesque, cette flaconnerie à  farce d’or, qui transforme ainsi l’homme en espèce sonnée et trébuchante, traçait aussi, par delà les boulets lourds toujours chutants et renaissants de Sisyphe, une ligne de vide propre à allécher et nourrir l’imagination sèche des abstinents et obstinés “voyeurs” que nous sommes. Je me souvins alors d’un article au look parodique où, traitant de Duchamp, j’avais déjà évoqué l’axe obsessionnel du “sec” et son éventuelle liaison avec une “schizophrénie” revendiquée par l’artiste*  : “RROSE SSCHIZE. Sschize d’un portrait-théorie de Marcel Duchamp en Jésus sec célibataire” (L’Arc, Marcel Duchamp, n°59, 1974).  Laissant de côté – intronisé en l’occurrence pour honorer les grâces plastiques ou mécaniques des Vierges, Rois et Reines chers à Duchamp – le cas très ambigu d’un Jésus se vidant de son sang transformé miraculeusement en vin, et ça dure, ça dure, dieu de dieu, pour les siècles des siècles (y a-t-il meilleure introduction à l’alcoolisme que la transsubstantiation ?), on peut tenter ici  de présenter une construction imaginaire apte à éclairer ce que peut signifier le non-devenir alcoolique de Duchamp-le-Sec, rapproché du Freud supersec qui estimait que la psychanalyse, traitant des émergences du moi à partir du ça – Wo Es war, soll Ich werden – est “un travail de civilisation comme l’assèchement du Zuyderzee”.

[* Lettre de Duchamp, New York, 4 octobre 1954,  à “Cher André” (Breton), à propos d’un texte de Jean Reboul : “J’aime aussi son diagnostic de mon cas particulier de schizophrénie – . Très ignorant de la gravité de mon cas, je ne suis pas autrement alarmé, ayant déjà passé une bonne partie de ma vie dans ma brume derrière le verre.” Ces derniers mots, que je souligne, éclairent la position de défense créatrice de l’artiste : “derrière le verre” – le verre, matériau support de création, faisant aussi fonction de cuirasse caractérielle à l’abri de laquelle peut s’exercer la notion ambiguë de  “non-devenir alcoolique”, ce dernier adjectif renvoyant globalement à l’ivresse, l’extase, le dionysiaque, mode d’être que Duchamp à l’ascétique, apollinien et aérien éros s’attache à tenir en “échec”,  et même sous  “échecs” (il en fut un champion) lorsqu’il précise:  “De plus, j’ai quand même à ma disposition le thermomètre des échecs qui enregistre assez exactement mes écarts d’une ligne de pensée strictement “syllogistique”. (Marchand du Sel, écrits de Marcel Duchamp, Le Terrain vague, 1958, p.164)].

L’art du “comment ne pas”

Rapportée à notre dossier sur l’alcool, la position imaginaire (entrelacs entre travail du fantasme et élaboration plastique) de Duchamp pourrait se formuler ainsi : Comment je ne suis pas devenu alcoolique! C’est une formulation paradoxale. Presque toujours, s’agissant d’une attitude ou d’une pratique adoptée par un sujet, on se préoccupe  de savoir ce qui l’a conduit “là”,  comment “il en est arrivé là” –  “là”, c’est-à-dire son existence, sa trajectoire, son “statut” même d’alcoolique, qu’il soit délinquant, savant, virtuose, créateur, tueur en série, etc. Le “Comment je ne suis pas devenu”, l’art duchampien du “comment ne pas” qu’il a cultivé toute sa vie tout en le transgressant pour produire une oeuvre magistrale, c’est comme si l’on voulait cerner le non-devenir d’un sujet avec du vent  : vent qui souffle, vent que l’on ne voit pas, vent qui s’engouffre ou fuit et se glisse “infra-mince” entre l’oeil et l’objet – du vent à la “puissance-timide”, autre concept de Duchamp. Ce dernier est une des personnalités créatrices qui a cherché avec le plus de persévérance, (im)pertinence, efficacité,  (in)conséquence et esprit matérialiste à nous mener au plus près du registre du “ne…pas”, et à faire passer sur la culture, en artisan d’art, “technicien bénévole”, “ingénieur à bon marché” (au niveau populaire des “Bon Marché”, “Samaritaine”, “Bazar de l’Hôtel de Ville”, et al.), le souffle libérateur, le grand air du “rien”. Ce penseur-bricoleur “sauvage”, creusant la mine du rien, exhausse en valeur (dollars inclus) matériaux et objets : objets d’art, objets d’air, “objets-dards” lancés (réclame et agression) ou déposés (marques et menaces) sur le mercato (planétaire) en Objectiles – objets prenant en charge et assumant, à partir d’un ressort pulsionnel, une part stylée d’humanité.

La ligne de vide chez Duchamp est avant tout une ligne d’air. De l’air, de l’air, de l’air – tel est l’azur mallarméen que Duchamp, lecteur enthousiaste du poète, ramène à sa plus banale et terrienne matérialité (“J’aime mieux respirer que travailler.”) : “du vent”, courants d’air, ventilations, pousssières (Elevage de poussière, photo prise par Man Ray de poussières accumulées aux pieds de La Mariée, 1920)… L’air trouve son expression concrète, sensible et moderne, sous forme de gaz, et le gaz se moule aussi bien que l’eau ou tout autre liquide dont il constitue une des métaphores : Eau et gaz à tous les étages (1959), ces mots de l’ordre établi et du désir rétabli doivent nous alerter : gare aux eaux, qui coulent,   gare aux gaz, qui hilarent, gare aux liquides, qui extasient – gare aux “alcools”, qui ivrent la mort!

Bateleur d’un bas art étanche

Lignes de vide, courants et lignes d’air, traces et tracés mis à nus et leurs grands alliés “subjectiles” (notion de supports à la Artaud), les verres et métaux,  exercent leur fonction de dessication, assèchement, vidage et barrage par des voies diverses, recourant à toutes sortes d’objets, ustensiles, montages, performances, jeux de mots et inventions. Quelques exemples peuvent en rendre compte. Pour signer d’un pseudonyme qui exprime aussi sèchement que possible son sens “syllogistique” de la vie, Duchamp plaque l’R du son “air” sur la chair d’“éros” – et ainsi naît sa signature androgyne Rrose Sélavy. Duchamp offre à son mécène Arensberg Air de Paris (1919) : une ampoule de verre achetée en pharmacie, vidée de son sérum, cassée pour emmagasiner l’air ambiant de la capitale, puis recollée et envoyée à l’ami qui désirait tant le respirer – modèle exemplaire où vide et air s’unissent pour le triomphe du sec. Fontaine (1917) est sans conteste l’objet le plus célèbre de Duchamp: urinoir en porcelaine présenté à l’envers qui ne connaît ni l’urine ni l’eau. Narguant en toute candeur son titre en trompe-l’oeil, il est voué désespérément au sec – pas question, ici, même, de “pisser de rire”. Le Readymade malheureux (1919) est un manuel de géométrie que la soeur de Duchamp devait exposer à son balcon pour que le vent en arrache les pages – sacrifice totémique au vent, le maître du sec. Avec ses couronnes métalliques superposées hérissées de dards où s’enfoncent cul en l’air les bouteilles assignées à un strict assèchement, L’Egouttoir, dit aussi Porte-bouteilles ou Hérisson (1914-1964), procède patiemment au vidage-séchage des bouteilles – ce qui nous rappelle cette remarque troublante de Duchamp, que je souligne : “Hans Richter cinétise de la dynamique mais ne va pas jusqu’à croire que la bouteille connaît le goût du vin.” (“Jugements et critiques”, dans Marchand du Sel).

Remontés du plus bas art (l’art comme reproduction mécanique, industrielle, mercantile, selon une perspective de Walter Benjamin),  d’autres objets de bazar qu’expose ou affiche un Duchamp vigilant bateleur répondraient aussi bien au cri silencieux du sec (celui que ferait entendre, incarcéré en mystère à l’intérieur d’une pelote de ficelle fixée entre deux plaques métalliques, le “readymade aidé” A bruit secret, 1916 ?). La construction intitulée Why not Sneeze Rrose Sélavy? (Pourquoi ne pas éternuer Rrose Sélavy ? 1921) pose cette question de banale éthique organique en forme de rebus ou d’énigme surréaliste associant incongrûment des pièces disparates : dans une cage à oiseaux (volent ? envolés? à eux le grand air?) ont pris place 152 cubes de marbre blanc imitant des carrés de sucre (ce sucre si ami du liquide, café ou alcool, qu’il y fond de plaisir); y sont plongés un thermomètre (obsession duchampienne de la mesure) et un fort bel os de seiche, qui émerge de sa structure marmoréenne avec sa seicheté dorée, dans toute sa sècheresse, on ne saurait être plus clair ni plus sec – et  Ciao, Ô Océan, “au loin déjà la mer s’est retirée” (Prévert),   et mieux vaut éviter du coup, par éternuement,  sneezing, de postillonner.

La Roue a le mal de l’air

Innombrables sont les appels d’air dans la production de Duchamp. Ils contribuent, entre autres, à l’exténuation des liquides, à l’proéminence du sec. Le titre de la toute simple Pelle à neige achetée par Duchamp a beaucoup intrigué : En prévision du bras cassé (In Advance of the Broken Arm, 1915). Qu’est-ce ? Simplement ceci : quand la neige s’accumule, on risque de glisser, de se casser le bras: autant anticiper, et manier la pelle pour dégager la voie et éviter la casse. La neige qui fond se liquéfie : autant la mettre en tas à l’écart, et éviter les sournoiseries de l’eau. Sois toujours in advance, hombre! Duchamp s’empare d’une affiche publicitaire vantant une peinture et en fait un “readymade rectifié” (1916-1917), Apolinère Enameled : une petite fille caresse sagement du pinceau les barreaux (phalliques ?) d’un lit. Duchamp en fait hommage au poète Apollinaire l’auteur des Onze mille verges – dont le nom, prononcé à l’américaine s’entend “A pole in air”, “un bâton en l’air”: du “bâton” tant que l’on voudra, mais de “air” assurément sans lequel nulle peinture ne parviendrait au royaume du Sec.

La Roue de bicyclette (1913), premier des readymades de Duchamp,  fixée par sa fourche sur un tabouret,  souffre d’un terrible manque d’air. Cette jante creuse, solitaire, en exil, se dresse en attente avide de la chambre à air qui, associée au pneu,  lui donnera forme complète et vital mouvement – la voici bien droite, immobile, telle une gracile et métallique icône. Duchamp aurait pu lui accorder, comme il le fit pour le sein de femme en mousse de caoutchouc posé sur velours noir, une Prière de toucher (1947) : de fait, qui se tient face à la roue éprouve une irrésistible envie de “toucher” – plus exactement, de passer les doigts sur les délicats rayons pour la faire tourner, et le tour de roue, outre que musical roulis, se fera “puissance-timide” d’aération. Maints “disques” fabriqués par Duchamp (Rotative plaques de verre, optique de précision, 1920; Rotoreliefs, disques optiques, 1935), bien que visant l’oeil par prédilection,  nous offriront ainsi, timidement, un petit peu d’air.

De la nécessité intérieure de “ne …pas”

On pourrait convoquer l’oeuvre entière de l’artiste – et tout particulièrement son Nu descendant un escalier (1912), jeu de plaques fractalisant une chute et coup d’éclat inaugural (scandale). Et le grand Grand Verre, aux plaques de verre brisées enfermant la Mariée mise à nu par ses célibataires, même (1915-1923), organisation méditée de machins-choses en connivence avec l’inconscient et aspirant en vain à rejoindre la “voie lactée”, aérienne flottaison de nos ivresses. Et cette autre et stupéfiante synthèse culturelle qu’est à tous égards la construction monumentale, capharnaüm surréaliste abracadabrant et pathétique mis à la brocante, Etant donnés 1°. La chute d’eau, 2°. Le gaz d’éclairage (1946-1966)… A partir de quoi on ne manquera pas d’être frappé par la constance, la perspicacité, l’inventivité et les variations avec lesquelles Duchamp souligne la place “énorme” de l’érotisme dans son oeuvre, reconnaît avoir eu “une vie absolument merveilleuse”, conclut, à quatre-vingts ans, un long entretien par “Je suis très heureux”,  et ne cesse à tout bout de champ de se dire “amusé”, mot à gravité rectifiée, où nous entendons, et voyons : joyeusetés, jeu, joie.

Et dans le même temps, marchant au “ne…pas”,  il se tient à distance, à l’écart,  de tout ce qui est ou se veut ivresse, extase, romantisme, voluptuosité, fusion,  mysticisme – toutes modalités que l’on peut ranger, peu ou prou, sous le signe du “Dionysiaque”. Il parle ainsi d’“érotisme … contenu”, et livre, au plan artistique qui est le sien, cette précieuse remarque : “je n’ai pas, quand je vais dans un musée, cette espèce de stupéfaction, d’étonnement ou de curiosité devant un tableau. Jamais.(…). J’ai été vraiment un défroqué au sens religieux du mot.”(citations extraites de Pierre Cabanne, Entretiens avec Marcel Duchamp, 1967. Mes italiques, R.D.).

On comprend mieux comment (pourquoi) Duchamp est conduit à adopter une forme d’abstinence, de sobriété, d’ascétisme, qui n’est pas exclusive du “climat érotique” de ses oeuvres  (au contraire, dirions-nous, et nous parlerions volontiers de sobrébriété),  qui privilégie les objets ordinaires ou bas, qui recourt au vide, qui valorise le peu – infra-mince, puissance-timide, écart – et en tout premier lieu l’air, la banalité même, première et absolue nécessité externe qui renvoie à une nécessité interne : ne pas se laisser emporter et gagner par l’excès, submerger par toutes ces puissances internes, insolentes que l’artiste sent gronder  et souffler en lui, qui lui soufflent des choses, et nommées ici, à titre de repère et d’appui pour notre dossier, “alcool” dionysiaque.

“Le pur vase d’aucun breuvage”

Mallarmé nous a servi, en ouverture, avec son “Tombeau d’Edgar Poë”, “à dénoncer la foule qui hurle après l’alcoolique : “Eux comme un vil sursaut d’hydre…” (apprécions cet “hydre” hellénique qui fait venir “eau” à la bouche). Puis Musset fut l’occasion, pour notre “Introduction”, de renverser la vapeur : plutôt que de subir son “Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse”,  sachant que l’“ivresse” est une structure élémentaire de l’être humain, toujours présente et active (“Porte dionysiaque” ouverte à deux battants – comment choisir le bon ?), il importe plus de s’intéresser au “flacon”, au contenant, au “pur vase”, invention magistrale de la créativité humaine, qui va de la matrice au tombeau, from womb to tomb. Enfin Mallarmé retombe entre nos mains avec cette chute du catalogue Duchamp signé Janis Mink (Le Monde, 2006) : son “Sonnet II, 1887”, dont certains mots, que je souligne, comme chus goutte à goutte d’un égouttoir ou alambic, condensent jusqu’à plus sec la pensée et la pratique esthétiques de Duchamp:  “verrerie éphémère”, “deux bouches n’ont / Bu (…)/Jamais à la même Chimère”, et surtout “Le pur vase d’aucun breuvage /Que l’inexhaustible veuvage / Agonise mais ne consent…”.

Verrerie” toute de Duchamp (“verroterie”, disent les envieux), “Chimère”, après laquelle, non bue, court toute ébriété, “pur vase d’aucun breuvage” (flacon vide) offrant rime riche avec “veuvage” et ses résonances à la Duchamp, ses fenêtres readymades : Fresh Widow, signé Rrose Sélavy 1920, joue avec “French widow”, la “veuve”, argot pour la guillotine; mais fresh, alerté, éméché, p’tit coup d’ivresse, nous pousse vers l’opérette “Veuve joyeuse” (Franz Lehar, 1905) (de quoi cette fenêtre, French window, qui n’est pas à guillotine, comme le suggère la traduction anglaise, avec ses huit fausses vitres en cuir noir qui oblitèrent la vision,  porte-t-elle le deuil, l’aveuglement, eyes wide shut, dit Kubrik ?) – ces quelques images et associations, ajoutées aux précédentes, contribuent à “contenir”, au double sens du terme, le champ (chant) d’“éros” de Duchamp, et le soutiennent  dans la validation de cette nécessité intérieure : “Comment je ne suis pas devenu alcoolique”.

Maintenant, si le lecteur veut poursuivre dans cette voie, il contemplera, sans stupéfaction, en perpective cavalière, le dernier tableau de l’artiste (1918), et le plus long (69,8 x 313 cm): il étale, étire (une main peinte au centre montre la voie), en aériennes ombres portées, à diverses “choses” produites par l’artiste : un tire-bouchon, trois épingles de nourrice, des feuillets, un portemanteau, une vis – sous un titre d’une tranchante sécheresse, à tumescence nulle, et triomphal air de liberté, à faire saliver : Tu m’.

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URL

Écrire un commentaire

*

Powered by WordPress