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décembre 4, 2011

PRÉSENTATION d’ARMAND ROBIN à la Société des Gens de Lettres

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Anarchiste de la grâce
Armand ROBIN
Toutes les voix du monde

jeudi  17 novembre 2011 à 19h30
Hôtel de Massa

Le titre double, encadrant le nom d’Armand Robin à qui cette soirée est consacrée, désigne les aspects les plus caractéristiques de la personnalité et de l’œuvre de l’écrivain dont nous commémorons le cinquantenaire de la mort le 29 (ou 30) mars 1961, à l’Infirmerie Spéciale du Dépôt de la Préfecture de Police de l’Hôtel-Dieu de Paris – commémoration qui se veut avant tout « remémoration » (retrouver, inscrire la mémoire) et « célébration » (dire ce que vaut l’œuvre) d’un auteur scandaleusement maintenu dans l’oubli.

1. « Anarchiste de la grâce »  – expression qu’il emploie dans l’un de ses poèmes – signale l’amplitude et l’originalité des positions et activités de Robin. « Anarchiste », il dénonce, en militant politique,  secrétaire en 1946 de la section Sud de Paris de la Fédération anarchiste, où il côtoie Brassens, les pratiques de domination et d’exploitation de l’homme ; il publie aux éditions anarchistes ses Poèmes indésirables (1945), il collabore au journal Le Libertaire, devenu Le Monde libertaire. Ses cibles constantes : les médias, tout particulièrement la radio, dont il est un praticien averti, et la télévision, dont il annonce les effets délétères de décervelage à outrance dans La fausse parole, 1953. Le mot « Grâce », qui peut surprendre, est utilisé par certains critiques. Écartées les habituelles références religieuses ou théologiques, il a l’avantage de donner leur éclat singulier à des mouvements de révolte étroitement liés au travail d’écriture. Il y intègre une vision matérialiste et sensible d’une nature qu’il exalte en sa plus concrète présence (son texte intitulé Le Temps qu’il fait, 1941, convoque toutes sortes de personnages : « le chien », « la mère », « le père », « le fils », « le christ », « le bœuf », « chevaux et oiseaux », « brindilles », etc.) – vision qui, par delà son rigoureux attachement à la conscience libre et rationnelle, recourt, avec prédilection, à un système de négations au ton mystique, fondé sur une relation à la fois d’extase et d’abstinence avec le langage et la réalité.  « Non », « sans », « vide », « néant » traversent de part en part l’œuvre de l’écrivain,  et invitent à des parallèles avec certains auteurs mystiques, dont le plus proche de Robin pourrait être le penseur soufi du Xème siècle, Niffari, originaire d’Irak,  dit «l’errant », terme qui conviendrait à Robin (il forge le terme « ondulerrant » dans sa traduction du Mahomet de Goethe)

Parlant de la fatigue, il donne, dans « Vacances » (Écrits oubliés, I)  cette  définition de l’extase :

«  … portée au paroxysme, la fatigue est une sauvage extase, est une drogue à faire oublier temps et espace ; l’opium que chante Baudelaire est peu de chose en comparaison. Il est des lassitudes dont aucun sommeil ne peut reposer ; c’est qu’elles sont à elles-mêmes leur propre sommeil ; par elles le monde devient un songe que rien ne rattache ni au ciel ni à la terre, ni au passé, ni au présent, ni à l’est, ni à l’ouest ; toutes les sensations dépassent leurs limites, traversent les murs du donné ; une invulnérable substance fourmille en tout élément ; il ne peut être question d’un monde dont il ne reste qu’un incertain souvenir ; l’esprit, confondant être et non-être, flotte dans un absolu autonome, rejoint un monde primordial où même la forme d’un dieu ne se dessine pas ; porté comme [dieu] jusqu’au-delà de tous les illimités de l’imagination, il accède à nul ne sait quelle nébuleuse où ni le néant ni l’existence ne se décident encore. »

2. « Toutes les voix du monde » – Cette proclamation superlative vise à mettre en valeur l’envergure exceptionnelle des rapports de Robin avec les langues (voix) et la langue. La passion des langues est portée chez lui à l’incandescence, elle est à la fois puissant désir, compétence, virtuosité, pouvoir d’écriture et saisie du monde.

Impressionnant est le nombre de langues connues de Robin, que détaille cette note du web : « Dans le TABLEAU DES LANGUES ÉCOUTÉES [  ], on trouve par ordre : Allemand, Anglais, Arabe, Bulgare, Chinois, Espagnol, Français, Hindi Ourdou, Hongrois, Italien, Polonais, Portugais, Roumain, Russe, Serbo-croate, Suédois, Tchèque, Ukrainien et aussi Albanais, Araméen, Arménien, Bahasa, Bielorusse, Catalan, Espéranto, Estonien, Finnois, Grec moderne, Hébreu, Irlandais, Japonais, Latin, Lituanien, Macédonien, Malais, Mongol, Norvégien, Slavon (vieux), Slovaque, Slovène, Yiddish ». A-t-il « écouté » aussi le tchérémisse des prairies, langue finno-ougrienne de la Haute-Volga ?

Vaste, en outre, est l’éventail des auteurs qu’il a traduits (Poésie non traduite, titre du recueil), qui comptent parmi les plus illustres. Il traduit du persan les Rubayyat d’Omar Khayyam ; de l’arabe le poète Imroul’qaïs (VIIème siècle) ; Goethe et Shakespeare ; les poètes hongrois Ady et Attila Jozsef ; le polonais Mickiewicz ; l’espagnol Lope de Vega et le sud-américain Ricardo Paseyro, ; l’italien Ungaretti ; l’américain Poë ; les Russes Pasternak, Maïakovski, Essénine, Blok ; le breton Glandour ; les finlandais Lahiti et Koskenniemi – et il court même après le chinois Tou Fou …

Il n’en a jamais assez, et il le dit, avec cette lucidité poétique et violente qui définit au plus haut point sa personnalité, dans le poème au titre éloquent, « Signes des hommes » :


« Signes des hommes, voici pour vous mes nuits
Langue, sois-moi toutes les langues !
Cinquante langues, monde d’une voix !

Le cœur de l’homme, je veux l’apprendre en russe, arabe, chinois,
Pour le voyage que je fais de vous à moi
Je veux le visa
De trente langues, trente sciences.

Je ne suis pas content, je ne sais pas encore les cris des hommes en japonais ! »

En même temps qu’il consacre son pouvoir et son labeur d’écrivain à transmettre les productions poétiques d’autrui en traitant la langue dans sa plus haute « noblesse » (il mettra une semaine, dit-il, à tenter de traduire le mot hongrois « elvadule » dans un poème d’Attila Jozsef), il pratique le métier de journaliste d’écoutes radiophoniques (il en tire un « Bulletin » remis à une quarantaine d’abonnés) – autre branche de son activité créatrice, qui le tient, des nuits entières, au contact des jaculations « ignobles » de la « sous-langue » : langue de propagande, d’abêtissement, de « pavlovisation », du culte de la personnalité,  du mensonge, de la haine et de la mort,  langue des « carnassiers mentaux en quête de pâture », « assassins des âmes » (les émissions staliniennes lui fournissent une abondante matière) – tout cela fulgurant dans La fausse parole.

La prise de corps de la langue par Robin le place aux deux extrêmes des productions langagières : noblesse du poème, qui porte l’homme au plus haut de lui-même,  « bas-fonds » des verbiages, politiques et idéologiques, qui  « tuent le Verbe ». Le « genre littéraire nouveau : celui de la satire métaphysique », qu’il dit avoir inventé, se situe, précise-t-il, « au plan ontologique » : vision du monde. L’ « outre-langue », l’ « anti-Tour de Babel », vers laquelle le conduit son « outre-écoute »,  a une portée anthropologique : tentative d’accéder, à travers le langage, à l’essence de la condition humaine.

Roger Dadoun

Notes (facultatives)

Armand Robin a demandé son adhésion à la Société des Gens de Lettres par une lettre manuscrite en date du  3 février 1953, où sont portées les remarques manuscrites de Jean Paulhan – « je suis content de pouvoir appuyer la demande d’Armand Robin, que je tiens pour un grand poète et un grand écrivain » – et de  Marcel Arland –« je donne de tout cœur le même avis que Paulhan ». Adhésion n°8275 effective le 1/2/1954. Robin porté « décédé le 20.4.1961 » ( ?), le compte de ses droits d’auteur est clos par la SGDL, avec « solde débiteur : 20,59 NF. »

« Toute biographie, écrit Robin, est destructrice, subversive ; elle refait à rebours la route conquise pas à pas par chaque homme en sa vie ; il faut laisser à la police ce genre littéraire » (Écrits oubliés, II).

Pour la bibliographie, voir sur Google, Robin, bibliographie, tous les titres et éditions classés.

Cf. Roger Dadoun, « Robin, anarchiste de la grâce », in revue Réfractions, octobre 2003. « Toutes les voix du monde et idiotisme planétaire : de l’anarchie d’Armand Robin à la schizo-analyse de Deleuze, à travers poésie, radio, télévision », in Corps politiques – Cosmopolitismes, XVIII° – XXI° siècles, Textuel n°44, juin 2004. Une série de cinq émissions, « Robin, anarchiste de la grâce »,  dans « Les chemins de la connaissance », France Culture (1989), a été rediffusée dans les « Nuits de France Culture », les 17 et 18 avril 2011, à 3h15 et 3h05. « Je célèbre ce jour Armand Robin, l’homme à qui j’EN veux le plus », Le monde libertaire, n°1634, 9-11 mai 2011. « Arborescence AnAr Armand Robin », Le monde libertaire, n°1635,  12-18 mai 2011. « [Re]découvrir : Armand Robin », Cultures & Sociétés, Sciences de l’Homme, n°19, juillet 2011.

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