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décembre 4, 2011

« Place de Catalogne » Le mot « camarade », maître Orwell !

Filed under: George Orwell,Uncategorized — Roger Dadoun @ 4:04

Quel sursaut quand « Hippocampe » annonça l’ouverture d’un dossier « Catalogne ». Cœur battant, affluèrent en mémoire d’innombrables images, affects inclus, d’aujourd’hui et d’hier, aux vivaces et troublants recoupements, toutes strates bouleversées, en échelons de Jacob enracinés en profonde terre et s’exhaussant jusqu’au plus haut des cieux, là où  voluptueusement s’étire ou défaille le non-lieu, en grec ou topos – l’utopie. Salut à toi, brave Orwell, homo 1984ens !

Place de Catalogne, Paris  14ème (1985). Belle journée de juin 2011. Le soleil, irrévérencieux, se veut réverberrant [je pillote ici le mot « ondulerrant » que le plus orwellien des écrivains, Armand Robin – cinquantième anniversaire de sa mort le 29 ou le 30 mars 1961 à l’Infirmerie Spéciale du Dépôt de la Préfecture de Police de l’Hôtel-Dieu de Paris – forge pour caractériser l’errance et  la mouvance mystiques du Mahomet de Goethe, dont il a fait la traduction – la « non-traduction », comme il dit, ou la « transduction » – en subtile et virtuose affinité élective]. Je  contourne la Place comme l’exige son exacte géométrique rondeur, frôlant les façades néo-classiques monumentales dessinées par l’architecte catalan Ricardo Boffi Levi, incurvées de telle sorte qu’un piéton rêvassant en ce cocon pétrifié surfilé par quelque Giorgio de Chirico pourrait s’imaginer  se balançant allongé debout (sic) au rythme d’un vertical hamac. Tapant onirisme solaire – sol y sombra. Je pousse d’un rythme lent la poussette-char où Gisèle, trois ans, sortant de la crèche, a pris place ; elle déguste en lapements brefs son rocher-chocolat, qu’attendrit l’été.

Je contemple, moment rituel coutumier, le vaste et plat plateau de pavés de la fontaine de Shamaï Haber, au centre de la Place, semblable à une énorme vis fichée en terre un peu de travers,  support ou  fixation du décor, sceau brut scellant officiellement une urbanité (urbanisme et fraternité) qui se veut d’époque. Cœur urbain figé, gris plomb, pesanteur du temps mis à nu – l’estival ruissellement d’une eau de jouvence vient à point nommé, en ce point-là,  donner au muscle de pierre une neuve, frémissante et accorte palpitation, avec crépitantes pépites d’astre solaire. Gisèle et moi attendons sagement, sous les auspices de la plaque nette « Place de Catalogne », l’arrivée du bus 88 (il longe par la rue Froidevaux  le cimetière du Montparnasse et salue au passage le Lion de Denfert-Rochereau, dont l’enfant, par moi alertée, plaquée contre la vitre, s’émeut le laps d’une crinière) qui doit nous conduire à mon domicile, où son père viendra la chercher. Et l’on se tient là, solidaires, guettant l’apparition gracieuse du véhicule, face au sombre disque de granit statufié dessiné par Shamaï –  gros oeil hugolien exorbité de sa tombe, repris au vol par Big Brother – Haber l’a intitulé :  Le Creuset du temps.

Donc je creuse, dans les noms, par devers moi. Mon second nom, hébraïque, est Chemaya. Il désigne un de ces agitateurs bibliques que l’on qualifie de « petits prophètes » – mesure que l’on doit, pour l’essentiel, aux seules trompettes, Jéricho and co., de la renommée ; j’aurais préféré Isaïe ou Ezechiel, mais on ne peut pas tout avoir. Pour, brocanteur, meubler le temps, je laisse monter – ou descendre, mais c’est toujours de l’altus – en moi ces couches d’antériorité que, « initiées » (ach !) par notre contemporain Shamaï (le sculpteur, d’origine juive polonaise, est mort en 1995), suscite le re-nommé Chemaya  (chem, en hébreu, « nom »).  Se présente d’emblée, arc du temps tendu, le grand « Dossier Orwell » qui devait constituer, à lui seul, selon le principe adopté, un de ces numéros renommés de la revue L’Arc. Je compose un « panel » international, interdisciplinaire, d’inspiration libertaire, Orwell oblige  – mais interlope, apparemment, aux yeux de la propriétaire, peu au fait de l’œuvre et du tempérament de l’écrivain anglais : elle décide de « vaporiser » certains articles. Il y eut rupture, dont Libération du 29 mars 1985 rendit compte en ces termes : « Directeur littéraire de la revue L’Arc, Roger Dadoun a annoncé qu’il n’assumait plus aucune responsabilité dans cette publication, depuis la parution d’un numéro  Orwell « mutilé ». Tel qu’il avait été conçu et réalisé à l’origine par Roger Dadoun, le numéro comportait notamment un article de Julian Symons, vieil ami d’Orwell, évoquant ‘la réalité britannique en 1948-1984’. Ce texte, et d’autres refusés par les propriétaires de la revue, paraîtra prochainement dans la revue Spirales. » « Et voilà » (tic de langage actuel) : une rupture, une, pour « Monsieur » Orwell (et s’efface du coup avec lui le nom de Julian Gustave Symons, un des « maîtres » anglais du polar, spécialiste de la littérature du « crime »!).

Spirales, revue fondée à Paris par le psychanalyste italien Armando Verdiglione, publia effectivement une partie des textes. Prémonitoire d’une telle malheureuse issue « mutilant » Orwell, j’avais publié dans La Quinzaine littéraire du 16-31 mai 1981, pour anticiper l’année 1984 et échapper aux inévitables fadaises commémoradoteuses (il y en eut  peu, de toute façon), un dossier George Orwell fort de sept articles, le mien titrait : « Attendez-nous, Monsieur Orwell ! » Je doublais ce dossier d’une série de cinq émissions à France Culture (« Les chemins de la connaissance »), toujours sous le signe d’un désespéré espoir : « A très bientôt, monsieur Orwell. »  Entre autres interventions, je relève, en 1984, au colloque de Paris sur la psycho-histoire, un exposé sur « ‘1984’, Orwell : « Nous abolirons l’orgasme », et dans Positif, décembre1984,  la chronique sur le film de Michael Radford, avec John Hurt et Richard Burton, annoncée sous le titre : « 1984 : Par delà Orwell, Orwell encore ! ». Je poursuis (sur) Orwell dans Spirales en 1985 avec deux articles : « Orwell remembré, ou l’honneur de la politique », et « Nous abolirons l’orgasme ». Etc.

Orwell-Osiris se retrouve presque toujours bizarrement plus ou moins découpé  en « pièces détachées » (ou « attachées ») par une littérature médiatique et universitaire qui, quand elle consent à l’évoquer, y louchant souvent [Orwell, un type louche – ainsi que le portraiturait complaisamment un article du journal Le Monde qui se fit le servile écho d’un ragot post-stalinien prétendant  qu’il avait fourni des noms d’intellectuels crypto-communistes à une agence gouvernementale – ragot que Bernard Crick, dans sa rigoureuse et vigilante biographie George Orwell, Une vie, Balland, 1980, réduit à néant ], littérature qui, donc, approches vulgaires ou pédantes,  refuse obstinément de le considérer comme un écrivain fondamentalement, pleinement, prophétiquement politique – le « Politique » comme expression, proprement vitale et poétique ensemble, des structures constitutives de la condition humaine.

« Nous abolirons l’orgasme » (je redis!), dit le chef du parti dans 1984 « La fonction de l’orgasme est la fonction même de la vie », rétorque, dans La fonction de l’orgasme (1927), arguments à l’appui, prenant acte des pratiques répressives et en anticipant les proches fureurs fascistes (1936 : le général franquiste manchot Milan Astray et ses partisans crachent leur haine et leur fiel sur la Catalogne  aux cris de « Vive la mort, à bas l’intelligence », à l’Université de Salamanque, en présence du philosophe Unamuno, qui en fut ulcéré à mort !) le psychanalyste et penseur Wilhelm Reich, auteur, entre autres, yeux rivés sur les fascismes (comme le fut le regard prophétique d’Orwell), de ces deux ouvrages à vive tonalité orwellienne que sont L’analyse caractérielle et La psychologie de masse du fascisme (1933).        Ecrits et pensées d’Orwell n’attendent pas, ils vont de l’avant, toujours ahanant à secouer et dissiper les nuées – Big Brother le Gros l’Unique a explosé – des millions d’yeux et ocelles de « small brothers » éclos répercutés à l’infini dans les niagaras médiatiques : ce sont marécages marées marres miroirs et moires hallucinants hallucinés que produisent et barattent et braquent Etats, partis, communautés, associations, bureaux, boutiques, sectes, identités, amitiés, convivialités ou familiarités qui nous dévorent la vie (« interpellés » de toutes parts à tout moment nous sommes !). Orwell s’était réjoui, en ses premières heures barcelonaises, d’entendre le mot « camarade » (« personne ne faisait de courbettes … les garçons de restaurant, les bouquetières, les cireurs de bottes vous regardaient bien en face et vous appelaient « camarade ») – effarant  de voir comme, partout aujourd’hui, infecte et gerbante jactance, on se donne (bécot bisou, tape sur l’épaule et embrassades) du « frère », du « confrère », du « citoyen », de l’ « ami », de l’« invité », du « convive », and so on, pour mieux éliminer, pour vite assassiner – « vaporiser », dit Orwell.

Jusqu’à quand et à quand donc le réveil tant attendu, « maître » Orwell ? – Ah ah, vous avez dit « maître » ? – Oui, « maître », je redis  – et pas seulement « pour faire vite », comme l’ordonne l’hystérique télé. On entend bien, en effet, que « Monsieur », déjà exploité, fait trop guindé et faux respect. « Camarade » s’imposerait, mais serait aujourd’hui ringard ou prétentieux, outre que galvaudé. « Maître » vaut ici pour ses belles résonances séculaires qui, écartés les nauséeux relents des morgues, autorités et dominations, qu’exécrait Orwell, portent haut l’art et la puissance anthropologique du travail humain, l’accomplissement rationnel et exigeant (moral) d’une œuvre.

[Réminiscences, chemayennes : mon père, qui parlait espagnol avec ses sœurs, « artisan cordonnier » au quartier arabe d’Oran, fait retour ici, fort opportunément, pour rappeler ce que fut son statut populaire de « maître cordonnier » ou « maître  bottier » : c’était l’évidence même lorsque je contemplais, en son humble échoppe, les parfaits mocassins  dont je suivais, enfant, la fabrication de bout en bout – depuis les exactes sélections des « cuirs » (semelles) et « peaux » (empeignes) chez l’avisé « Tétouanais » (savantes évaluations et confrontations menées à la loyale en un espagnol strict dont je ne pouvais suivre que les harmonieuses et mystérieuses sonorités), les ligneuls en courbes baroques enduits à la poix qu’il fabriquait lui-même (il était le « maître » de la poix, imaginez ça, dans tout le Village nègre), les découpes au tranchée sans peur et sans reproche, et piquages, collages, cloutages, finissages, jusqu’au marchandage ardu et marché enfin conclu avec le client arabe; la palabre s’étirait en ludique duel de sentences coraniques,  avec relances du nom très audible d’Allah qui faisait toujours plus ou moins baisser le prix, et se ressourçait aux verres de thé à la menthe que j’allais avec célérité chercher au café maure voisin.]

Oui, je nommerai cela, au creuset du temps, après-coup, nachträglich freudien : Atmosphère Orwellienne. Et alors, voici comme ça vient : Et Vive l’aspidistra, à bas la pauvreté ; et hommage, primaire et viscéral, ontologique et capital, à Hommage à la Catalogne ; et masque du démon de Mario Bava pour jauger La ferme des animaux, où pas un ligneul, pas une soie ne dépassent ; et  voie de garage sur Le Quai de Wigan, où nous sommes toujours immobilisés, rongés par l’attente à quai,

[sous le signe de La haine et la honte, titre français du « Journal d’un homme désespéré » de Friedrich Reck Malleczeven, aristocrate prussien aristocratiquement orwellien,  qui, ayant adopté une attitude orwellienne de refus radical du fascisme, déporté à Dachau, mourut d’une balle dans la nuque en 1945 ; ce grand esprit libre et écrivain méconnu regretta toujours, il l’écrit dans son livre, de n’avoir pas tiré sur Hitler dans la brasserie de Munich où, de passage et revolver en poche, il se retrouva tout près de l’apprenti Führer pérorant en pantin clownesque au milieu d’une bande de faces patibulaires – le genre de regret qu’a dû éprouver plus d’une fois Orwell au tréfonds de son âme ; sous le signe, encore, de la féroce envie kleinienne, rongeuse d’inconscient et qui fait le lit de toutes les fureurs ; et sous tant d’autres « signes » que nous sommes conviés à reconnaître dans les textes d’Orwell…]

attente à quai avec, en sus, les répugnants effluves de détergents rongeurs et de hooligans, et inaptes à se précipiter (aux happy few le pompon) pour prendre le train du « progrès » en marche… Et relevons même, si je poursuis cette plate mise à jour, la Tragédie birmane et la dèche à Paris et à Londres devenues tragédie et dèche triomphalement mondialitaires – de la lèche, de l’ordure et du massacre à tous les étages.  Non, tout cela, même l’Orwell cru 1984 ne l’aurait pas cru ! Plus pauvre que moi tu meurs, pour les uns – et ils tombent, les pauvres, mouchés, comme des mouches flytoxées (Orwell a écrit en 1946 dans La Vache enragée un « Comment meurent les pauvres ») ; et pour les autres : plus riche que moi, tu culmines dans les jardins d’Eden babyloniens (je ziggourate un peu, pour la bonne cause) des Metropolis : the sky is not the limit ! les biens de ce monde, et l’autre en prime, je les veux tous ! – toutes ces pièces, récits de vie quotidienne et ressorts de la domination, sorties brutes et bien finies d’écriture, de l’échoppe artisan  artiste de maître Orwell

[la vraie real politik, pour Orwell : celle de l’écriture, en sa « simplicité » –  il y a : les riches les pauvres, les dominants les dominés, les intégrés les exclus, le fascisme-mort la démocratie-vie ; c’est, d’un même mouvement, politique de la Réalité (son analyse) et réalité du Politique (sa réalisation), l’une informant l’autre par le travail en accomplissement de l’écrivain]

demeurent toujours, étant essais et accomplis, du tout prêt-à-essayer –  à nous, chic alors, dès lors que sachant chasser,  de savoir chausser juste chaussure à notre pédestre pied humain, ô père maître!

Remontent encore, du creuset bric à brac, paroles terreuses, rasant le terre à terre, quelques bribes, frêles lueurs orwelliennes, à peine ici osées. Ma première phrase en espagnol, incomprise quoique retentissante (aujourd’hui encore –  et plus que jamais !),  ce fut le « no pasaran los fascistas en Espana ! », que me faisait hurler, battant le pavé des  manifs « républicaines » du Front Populaire, un jeune « communiste » voisin qui promettait à ma mère de ne pas me quitter d’une semelle (j’arrivais, dans la cohue – individualisme libertaire – à m’esquiver). La « main à la pâte », fût-elle farineuse et non levée, je la mis, littéralement et idéologiquement (ça c’est du Orwell !), au cours de mes vacances d’été de lycéen, en travaillant dans les cuisines de la populeuse base militaire américaine de l’aéroport de La Senia : s’y mêlaient, hiérarchie respectée mais diffuse et généralement cordiale, G.I. et prisonniers italiens (l’un d’eux, l’américain ou l’italien, m’offrit un exemplaire de L’adunata dei refrattari, hebdomadaire anarchiste italo-américain, qui inaugura mon initiation, dans une même portée, à : la traduction, l’italien, l’anarchisme, le journalisme, l’écriture – pratiqués plus tard, ainsi groupés, dans diverses activités épisodiques et plus ou moins opportunément rémunérées), et personnels juifs, espagnols, arabes, et d’autres, peut-être.

Ce que je retiens de plus caractéristique, outre des rapports  de sympathie avec des prisonniers italiens (rien ne les désignait comme tels, et on les prenait au début pour des américains) et des cuistots américains, qui veillaient au grain, c’était l’âpre tension existant entre de petits groupes de travailleurs espagnols qui s’évitaient et ne s’adressaient jamais la parole. L’un d’eux, avec qui je m’entendais bien pour assurer un nettoyage irréprochable des spacieuses salles de repas, surnommé camisa ou camiccia, « chemise » (il la portait toujours par-dessus le pantalon – un détail que l’écriture d’Orwell n’aurait pas manqué de prendre en charge), m’expliqua, aux heures de pause, mélancolique et grave, la haine inexpiable qui continuait d’opposer communistes, socialistes, trotskystes et anarchistes – situation historique et politique qui m’était, à l’évidence, totalement obscure à l’époque, et que je devais reconnaître dans les textes d’Orwell, à la fois pittoresques, poignants, effrayants, désespérants et lucides,  dans son Homage to Catalonia (1936-1937), 1938,  rendu en français par Catalogne libre ou Hommage à la Catalogne, devenu livre majeur de réflexion psycho-politique.

De la « Place de Catalogne », Paris, juin 2011, à la « Place de Catalogne » à Barcelone autour de laquelle tournent – en « pantomime » ? – les affrontements entre Gardes civils et communistes d’un côté et anarchistes et militants du P.O.U.M. de l’autre, Orwell montant une garde sur le toit du cinéma Poliorama pour défendre le siège du P.O.U.M., it’s a long way. On se laisse aller à extravaguer, afin de se tenir au plus près  de l’écrivain, « loyal » au premier chef.  [Henry Miller en fut touché, lorsqu’ils se retrouvèrent à Paris avant le départ d’Orwell pour l’Espagne : l’écrivain-écrivain américain ne comprenait pas l’écrivain-politique anglais qui partait, impératif catégorique, lutter contre le fascisme – il lui offrit une bonne veste pour lutter contre le froid.]. J’ai plongé profil bas dans Le Creuset du temps d’un Chemaya-Shamaï tractant Orwell, ou tracté par lui. Abîme du temps, en vérité, extraordinaire creusement de la durée, d’un temps que l’on dirait aussi bien bergsonien, proustien, vicien, swiftien ou joycien, ou autre –  tout cela tournant en rond  dans cette construction d’une place George Orwell dont je n’ai fait qu’esquisser un fruste et personnel contour.

La « place de Catalogne » qu’arpente Orwell – doigt sur sa plume-gâchette – loge et travaille au-dedans de moi, centre vif irradiant dans toutes les directions. Qu’on ne parle surtout pas, ici,  de « lieu de mémoire » – l’ « écrivain politique » Orwell, tel qu’il s’est toujours voulu et tel qu’il s’accomplit, n’aurait guère apprécié ce pseudo-concept historiciste,  machin tautologique issu du brain storming éditorial de ces « historiens prudhommesques » (à Monsieur Prudhomme disant : « ce sabre est le plus beau jour de ma vie », ferait écho l’historiographomane affirmant : « cette Catalogne est le chrysanthème de mon tombereau de fiches ») – que moque, comme Péguy le fait allègrement dans Clio, Kropotkine dans L’esprit de révolte – esprit libertaire revendiqué par Orwell, qui est le fil rouge et noir de sa pratique et de sa pensée.

La Place, Barcelone, la Catalogne ne s’offrent à nous, passionnés lecteurs d’Orwell, pas plus comme « lieux de mémoire » pour carrière et cadrage universitaires et médiatiques que comme espaces d’ « agrément », agréés, destinés à être commémorés, avec discours et uniformes ad hoc. Ces lieux, ces mémoires,  lui, Orwell, les commet morts et vifs, il s’y commet corps saignant  et âme blessée ; délivrant son hommage,  il s’inscrit, il nous inscrit en cette Catalogne glorifiée par la révolution et  frappée à mort par le franquisme, le fascisme international. C’est ainsi que Place, Barcelone, Catalogne, Anarchie espagnole prennent place, ont lieu en nous-mêmes  – à la fois lignes de vie et lignes de mort, lignes de mire et lignes d’erre,  réglées,  autant que nécessité l’exige et qu’âme le supporte, sur les propres lignes d’écriture d’Orwell – erreurs et déshérences incluses.

Roger Dadoun, philosophe, psychanalyste, poète, a publié récemment L’érotisme. De l’obscène au sublime, PUF, « Quadrige ». Paolo Uccello/Valentin Tereshenko, Spirali/Vel, Milan, édition trilingue français-italien-anglais, 130 illustrations. La télé enchaînée. Pour une psychanalyse politique de l’image, Homnisphères. Puissances du masochisme, Manucius.

Publié dans la revue Hippocampe, n°6, novembre 2011.

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