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juillet 19, 2011

Grand âge : le temps de la re-création

Filed under: La vieillesse,Uncategorized — Roger Dadoun @ 6:01

vers un grand tournant centenaire

Entrant dans le grand âge,

[entrant ? comment ça ? par quelle entrée, et par quelles voies parvenu,  à quel rythme et quelle allure, et selon quel régime, et s’en allant vers où, vers quoi, vers qui, et faisant quels « plans » et quels calculs, et en quelle compagnie, et quelles passions et anticipations furent avancées et mises en jeu et en question – au vrai, pareille entrée n’est pas plus tapis rouge que haie d’épines, pas plus charbons ardents que moelleux velours, elle se révèle n’être d’abord, à qui prête l’oreille (mais qui donc aujourd’hui, dans notre culture du brouhaha, consentirait à suivre et entendre les pas lents silencieux du grand âge qui avance ? ) – n’être qu’un sacré tumulte. Mais – je poursuis le déploiement en oxymore de la vieillesse – elle s’exerce, cette entrée, comme en sourdine, une espèce de chaos mutique, elle s’essaye à passer en souplesse, finasserie et cohérence, et affectionne, si l’on ose ici ainsi parler, le look d’une certaine sérénité.  Et voici du coup notre paradoxal propos qui, pour se faire entendre, s’inaugure dans le bruit et la fureur, feutrés ou clabaudeurs, avec cette étrange et insolite dimension de la vieillesse que constitue le bruit – que chacun vivra, entendra ou interprétera à sa façon, aussi exemplairement banale (« on sait ce que c’est, allez ! ») qu’irréductiblement personnelle (« comment savoir, vraiment » ?), si l’on admet que toute existence y trouve et sa figurabilité, et son couronnement, et sa forclusion, et sa fin],

entrant donc, disions-nous, dans l’actuelle analyse du grand âge, et sachant tout ce qui se colporte couramment et pesamment et bêtement de ce que soi-disant doit être une vieillesse « retombant en enfance », il n’est pas interdit (au grand âge, croit-on, les interdits, quand ils ne se sclérosent pas, mollissent, défaillent, et chez certains même s’écroulent), il est même hautement souhaitable d’imaginer un statut qui ne relèverait pas d’une quelconque forme de régression infantile, mais qui se présenterait, au contraire, comme renversement et subversion de l’image infantilisante et appauvrissante d’un « retomber en enfance », qui coïncide grossièrement avec les figurations séniles où l’on ne se complaît que trop à repousser et isoler le grand âge.

Il importe de prime abord de dégager l’enfance, dès la toute petite enfance, de l’infantilité dans laquelle on la tient, du guili-guili auquel on l’accule, pour donner son juste éclat à sa dynamique de créativité, à son intelligence sur le qui-vive (« rayonnante », dit Freud), à son intarissable curiosité (« lâche-moi, oh », en vient à dire l’adulte, qui n’en peut plus, et se rebiffe, de toute sa vaine prestance), à son esprit d’ouverture sans lequel le monde lui demeurerait fermé à jamais – opaque, informe. Cette capacité de l’enfance va de pair avec une formidable aptitude au jeu, une pulsion ludique (aussi radicale et constitutive de l’être vivant, homo ludens, que la pulsion sexuelle, la pulsion d’emprise ou la pulsion de mort) qui lui permet d’aborder, de neutraliser ou d’intégrer les facteurs d’hostilité et d’agressivité, poussés jusqu’à la destruction, qui le guettent et de partout fondent sur lui. Et dans le même temps encore, il lui faut se colleter  avec l’incessante et troublante fermentation libidinale, fantasmatique et intellectuelle, face à laquelle il se trouve démuni et dérouté (émotions, énigmes, chocs, et traumatismes déferlent), et dont la psychanalyste Melanie Klein a dressé d’impressionnants tableaux.

De beaux soirs triomphants

Tout ce que nous venons d’évoquer concernant cet univers d’une enfance qui se construit et avance avec angoisse et ardeur dans la vie, il nous semble légitime de le reporter sur le temps du grand âge, en le situant, cela va de soi (l’âge, ça compte), sous une lumière différente : la  tremblante et rasante et enveloppante lumière exsudant d’un temps écoulé, qui se retrouve comme re-tournée, s’exerçant à revers,  permettant de mieux saisir encore les reliefs du temps (entendons par là les formes vives du monde commun et de l’existence individuelle) et d’en mesurer la créativité (entendons par là l’aptitude à une permanente construction et reconstruction de soi et des objets et êtres qui nous concernent et nous marquent, de près ou de loin). Ce « à revers » se présente en forme de schize : à re-vers – lumière re-tournée, re-tour vers ce qui a été, en sa vitalité originaire. Offrons ici, autant que faire se peut, en parallèle avec la forme originale de l’enfance, toute sa résonance à  cette humble syllabe « re » – cet heureux « re » ou « r » qui signifie à la fois retour en arrière, renforcement, répétition, recouvrement, achèvement (re-bonne fortune, en vérité, pour vieillards lutteurs). Au bénéfice donc de ces derniers, re-versons cette dynamique du « retour infantile » (à la manière dont Freud évoque, dans Totem et tabou, avec le cas de Hans, le « petit homme coq », un « retour infantile du totémisme », une ré-activation du mythe totémique par l’enfant re-trouvant et re-traitant l’animal), re-tour  aux positions et postures de l’enfance (re-tomber, non en enfance – encore que cet « en » nous enfonce en quelque mystère du dedans -, mais sur l’enfance, sur les pieds agiles de l’enfance, sur l’enfance comme tremplin de l’élan temporel), re-prise des approches enfantines de la réalité, ré-ouverture au monde, re-construction et réparation de soi, re-nouvellement, re-création d’un mot,  un re-lancer, un re-partir, un re-naître. Portrait du vieillard en judoka heureux : il re-tient et ramène vers soi la prise de l’adversaire en la re-prenant à son compte, en la re-versant sur sa propre énergie et sa propre stratégie ; l’attaque est re-cueillie, re-tournée en résistance – et c’est triomphal  r-envoi. « Quant on est jeune, on a des matins triomphants », disait grand-père Hugo chantant un Booz octogénaire rêveur et futur papa pour illustre lignée (un roi, un dieu, rien que ça !). Puissions-nous, nous, un jour prochain béni soit-il,  pouvoir  articuler ce brave vers (pour un brave new old world !) : quand on est vieux, on a de grands soirs  triomphants ?

Retour vers la créativité

Le grand âge étant, par divers biais, état de stase et de perte, en tout cas presque toujours vécu comme tel, dans l’ennui, le ressassement, le déni, l’amertume, la résignation ou la déréliction (et cela vaut même pour un Picasso emblématique, celui dont on peut vraiment dire qu’il a gagné, « triomphé » sur tous les tableaux, et plus encore) -, les processus de réparation et de reconstruction, à objectif de vie et de survie, sont im-périssablement à l’oeuvre. S’agissant de relever le défi d’un tel péril (agon), le sujet âgé se qualifie, non pas tant par l’âge, déjà inscrit, que par les moyens dont il dispose et qui le définissent : santé, argent, activités, désirs, structure caractérielle, relations, chance. Pertes successives et réparations  ininterrompues s’enchaînent (se déchaînent ?). Pour la personne âgée, toujours sur les brèches, c’est une lutte permanente (grand-père gardez-vous à droite grand-père gardez-vous à gauche!) et souvent inexpiable contre les déficits et les atteintes du Mauvais, avec cet acharnement  à la Sisyphe à vouloir tenter de préserver son intégrité – tandis  que vont s’amenuisant les capacités. Le grand âge se vit, on ne saurait trop y insister, comme un âge agonique, du grec agon, qui signifie « combat », mais aussi, affinant le statut agonique de la vieillesse : « danger », « jeux », « crainte », « moment critique » – âge « critique » ô combien, on ne saurait mieux dire, s’agissant d’une « critique » vitale à tous égards et tournant en toutes directions.

Mais, si l’on reconnaît pareil statut, fort fluctuant et s’étirant d’un extrême à l’autre de l’âme et du réel, selon les sujets, les conditions et les milieux (« vieux richard », « pauvre vieux » – auraient-ils tous deux estomac ulcéré, ou prostate prostrée ou ossature grinçante – c’est deux univers différents, qui s’opposent et se contrarient), la notion de créativité, retour de l’enfance, se voit octroyer, sentiment de plus en plus partagé, un rôle prépondérant. Valorisée, voire magnifiée, c’est bien connu, depuis toujours (la Bible et bien d’autres récits nous en offrent de fabuleux exemples), focalisée de nos jours sur quelques impressionnants spécimens, elle nous paraît susceptible d’ouvrir la voie à une ère nouvelle, d’esquisser même, périlleuse hypothèse, une espèce de tournant de civilisation – soit, sur le registre « grand âge »: un « tournant centenaire ». Celui qu’imprimerait, renaissance de la culture, un grand âge parvenu à la plus haute conscience de soi, dégageant de la fuite du temps la ligne de force et de finesse de la « durée » où l’homme croit reconnaître sa véritable essence, et capable d’agir, par une certaine exemplarité créatrice où peut s’entendre le mot « sagesse », sur les différents pouvoirs (systèmes socio-politiques et organisations psychiques) pour qu’ils s’alignent sur ce sens de la  « durée » fondateur d’humanité.

Du fait de l’accès des populations du globe (toutes « égales », certes, mais certaines plus égales que d’autres – pour reprendre le propos ironique d’Orwell dénonçant, dans La Ferme des animaux, les effrayantes inégalités humaines)  à une espérance de vie croissante, engendrant un nombre croissant de centenaires (cent ans, ce n’est qu’un simple repère, mais un repère simple, précis, sensible et à forte résonance), il conviendrait de se porter au-delà de la donnée statistique, qui sert de référence « chiffrématique », et de l’empoignade économique, qui impose sa loi, et de se demander si, franchi un seuil quantitatif (centenaires  – combien de divisions?), on ne verrait pas émerger – dialectiquement, diraient les philosophes au parfum – une qualité nouvelle, une nouvelle manière de voir les êtres et les choses et de vivre la vie,  telle que la créativité trouverait sa place entière et  son juste emploi (que l’on serait tout disposé à définir, dès maintenant, ou à rêver, comme « emploi du Juste »).

Dans des textes antérieurs* (Vieillir et jouir, Manifeste pour une vieillesse ardente), nous avions misé sur l’octogénaire comme repère plausible du grand âge créateur. Je faisais se croiser, de la sorte, les espérances et expériences de notre temps, et la légendaire et millénaire présence du patriarche Booz mis en scène par Victor Hugo effectuant l’équivalent d’un transfert sur l’idylle érotico-juridico-agricole du Livre de Ruth. Le vieil homme, courbé « vers la tombe », comme il dit, se sent,  dirait-on aujourd’hui, « fini » : « le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt » – il ne perçoit plus en lui que deuil (sa femme morte « à demi vivante » en lui), solitude et mélancolie. Mais le songe de Booz endormi qu’exalte Hugo dessine une autre vision du grand âge : l’octogénaire (Hugo s’envisageait-il déjà tel ?) prendra femme, il procréera, il sera le créateur d’une postérité illustre (un roi, un dieu – rien que ça !). On objectera que ne fait se révéler là, en conformité avec le récit biblique, que la main de Dieu –  le songe descend du Ciel. Mais la Légende, fût-elle des siècles, mise entre de bucoliques et bibliques parenthèses,  tout cela se passe bien et batifole dans la tête du patriarche dormant, sur une terre ferme et féconde, et la réalité, c’est tout de même  (Hugo le voyant nous en met plein la vue :  nos sens voient, écoutent, sentent, frémissent et jugent) cette femme désirante (jeune veuve en posture institutionnelle et charnelle de fiancée) allongée aux pieds du patriarche, « le sein nu » –  imaginez pour quelle « nuptiale » nuit ! Divin Eros ou, pour rester dans l’axe de notre sujet, puissance orgastique retissée au grand âge et qui demeure un des grands axes, occulté ou refoulé, de sa trajectoire agonique.

Quand les centenaires se mettent en marche

Traitant du grand âge et cherchant à mettre en lumière son pouvoir créateur, son potentiel de créativité, nous avons, par l’entregent du retentissant « clairon de la pensée », misé sur les octogénaires qui, passé le fatidique ou angélique chiffre quatre-vingt, avaient produit des œuvres d’une vigueur exceptionnelle: Freud, Ingres, Matisse, Bonnard, Michel-Ange, Kant, Picasso, Stravinsky, Goethe, Voltaire, Gide, Huston, Tolstoï, Buñuel, Resnais, et tant d’autres innombrables tutti frutti du patrimoine dit universel – sans compter, sur d’autres registres, l’étonnante durabilité (« dureté » incluse) de nombreux gérontes des sphères socio-politiques et économiques, pour peu qu’ils aient réussi à échapper aux poignards de leurs adversaires et aux griffes de la justice; et la longue et impavide résistance d’artisans réalisateurs d’objets d’une perfection admirable issus souvent d’humbles échoppes (cordonniers, orfèvres, relieurs, tapissiers, potiers, maroquiniers, marbriers, tailleurs, etc.) ; et l’obstination sur la longue durée végétale de paysans vivant leur comput d’existence au rythme toujours recommencé de saisons qui s’obstinent à sans relâche recycler les années; et l’immanente bénédiction prolongée de ceux qui se lovent in saecula saeculorum, dans le temps sacré du « siècle des siècles », avec l’espoir ou la chance de pouvoir en détourner un, ou presqu’un, pour un terrestre usage …

Dans le discours commun, l’octogénaire fait figure d’âge très avancé. Pour certains même, à la cuistrerie diserte, « septuagénaire », ou même « sexagénaire » (d’avides jeunots y planqueraient aussi bien les « quinquagénaires » et les « quadragénaires » dégénérés en « quadras » – on n’arrête pas le progrès à l’envers), sont des termes qui génèrent un vilain air de « vieillerie » (et la muflerie va jusqu’à situer les femmes, elles, un ou deux crans au-dessous). Mais le temps moderne coulant de plus en plus vite, comme le proclame un hâtif et universel cliché, l’espérance de vie engrange de plus en plus d’années – et vieillesse de s’étirer en longévité. On voit, dès maintenant, monter sur la scène de la création (la plus visible) quelques non négligeables cohortes de nonagénaires, dont un nombre croissant – par exemple Robert Bresson, le réalisateur chrétien, mort à 98 ans – n’hésite pas à friser le centenariat. Lequel centenariat est  franchi depuis quelque temps et d’un alerte pas par le réalisateur portugais Manoel de Oliveira, né en 1908, dont le dernier film, L’Étrange Affaire Angélica, réalisé en 2010, sort sur les écrans en cette année 2011. Que dire, donc, face à pareille aptitude créatrice ? Ceci, peut-être, qui répercute les rimes nostalgiques de Rimbaud, juvénile poète : « qu’il vienne qu’il vienne, le temps dont on s’éprenne », « j’ai tant fait patience … », et que, confortant notre propos dans toute son amplitude et sa visée pérenne, un prochain film, tel une Chanson de la plus haute tour,  nous advienne, qui soit pour nous une inattendue et insoupçonnable étrenne !

Voici donc que commencent à se mettre en marche, telle une forêt de Sherwood, les centenaires. 15.000 en France en 2010, et pour une période comprise entre 2050 et 2060, les prévisions proposent une fourchette allant de 200.000 à 330.000. Mais le chiffre, en ce domaine,  ne fait pas ni  preuve ni avenir – il ne peut, au mieux, que suggérer, avec humilité et réserve, une rêveuse perspective. Trop de facteurs sont en jeu (agon), et leurs évolutions, du trop-lent à l’ultra-vite, tellement variables et imprévisibles qu’on ne peut saisir, à l’arraché si l’on peut dire, qu’une forme cavalière couvrant de multiples disparités. Ce qui donc s’esquisse et ne cesse de se confirmer et de s’amplifier, c’est la tendance régulière à une multiplication des centenaires, à un rythme beaucoup plus rapide qu’on ne le dit, et pour des effets plus considérables qu’on ne l’imagine. Divers facteurs y contribuent,  convergeant vers un même objectif : améliorer les états du corps, de l’âme et de la société. Les sciences et les techniques (la médicale entre autres), par delà les trafics économiques qui détournent et les gâchis politiques qui sabotent, proposent des moyens accrus de conservation et de réparation, et il faut s’attendre à voir surgir, à travers désastres, régressions et débâcles dont nous sommes témoins, d’étonnantes découvertes, à enracinement profond et à longue portée – à portée, précisément, de longévité. Les emprises souvent funestes des pouvoirs politiques et économiques subissent, peu ou prou, les secousses d’une contestation généralisée, de nature à  susciter et aiguiser chez les individus et les groupes un sentiment de plus en plus exigeant de liberté, d’autonomie et de bien-être personnel (pour en finir avec le Malaise dans la civilisation des temps freudiens ?). La conscience de soi, qui valorise le corps et ses fonctions, qui valorise les mouvements de l’âme et ses ressources profondes (la psychanalyse est appelée à y jouer un rôle déterminant),  qui valorise l’organisation libertaire et rationnelle des groupes et sociétés – une telle conscience de soi, pointe avancée du sentiment d’appartenance à l’humanité (depuis le temps que la philosophie prône le « connais-toi toi-même » de Socrate et le « je pense donc je suis » de Descartes!), qui suit et règle en leurs racines profondes le processus de l’âge,  apparaît comme une donnée primordiale, elle se situe au fondement du désir et de la volonté passionnés d’une espérance de vie qui ne se réduise pas à une banale mesure arithmétique ou budgétaire, mais exprime l’élan vital irréductible d’une humanité qui voit s’ouvrir devant elle un inespéré potentiel de durée.

Un fait anthropologique majeur

Des centenaires par millions ? Une civilisation millionnaire en centenaires ? Risquons cette anticipation ou hypothèse raisonnée, en avançant la remarque suivante : lorsque les centenaires se comptent, comme aujourd’hui, en un survol planétaire, par centaines de mille, ils passent inaperçus dans des flux de populations qui se chiffrent en milliards, et ne retiennent l’attention que sous l’aspect du pittoresque ou de l’exploit ; en revanche, avec les millions, les dizaines de millions  de centenaires qui s’annoncent, on franchit un seuil,  la donne  change. Ces millions qui arrivent en rangs serrés sur le terrain labouré par une démographie milliardaire y font apparaître et sentir tout ce que signifie le poids de l’âge, et son prix, et ses ressources, et ses potentialités re-créatrices. Ils se mettent à exister en tant que fait anthropologique majeur, apte à soutenir un changement d’ère, aux rafraîchissantes couleurs, valeurs et caractéristiques – difficiles à prévoir,  même s’il est légitime d’imaginer qu’elles prennent racines dans de lointaines antériorités, où l’expérience des Anciens et leur savoir accumulé constituaient un atout maître dans l’appréhension de soi et la lutte (agon) pour la vie.

Au moins, si en vérité un grand tournant centenaire se profile en quelque proche ou lointain horizon, devrait-on prendre acte de certaines données peu contestables, relatives au temps, à l’espace, à la perception primordiale de l’humanité comme telle. Le temps centenaire n’est pas seulement une durée capitalisant une expérience séculaire, ce qui est le propre du grand âge – il est un temps de considérable disponibilité. Fixe-t-on à soixante ans, repère admis avec variations selon les cultures, les sociétés et les rapports de force, l’âge d’un retrait de la « vie active », comme cela se dit assez grossièrement,  il est clair que le centenaire dispose d’un capital d’au moins quarante années disponibles, à investir pour une activité propre, plus personnelle, plus libre, plus autonome, plus favorable aux prises de conscience et à la création.

Des millions de centenaires déposant, sur la balance des activités civilisatrices, chacun quarante années libres de tout droit, c’est grand vide et appel d’air, et voilà bien de quoi ébranler toute l’organisation sociale,  et imposer, rapportés au temps, d’importants aménagements de l’espace (habitat, mobilité, transport, soins,  espaces collectifs et ludiques, zones de créativité). Une expérience centenaire qui, au plan individuel,  peut ne déboucher que sur une sénile méchanceté (ça existe), a plus de chance, portée au niveau planétaire où se situe désormais l’humanité, d’être valorisée en tant que, justement, expérience d’humanité. Alors que l’effet de masse, du rassemblement plus ou moins disciplinaire d’individus, la plupart du temps jeunes ou mûrs, dominés par la frustration, la haine, le ressentiment, l’envie, la vengeance, et  manipulés par des autorités répressives et totalitaires, conduit à des pratiques de violence meurtrière, l’effet de groupe ou de solidarité que peut susciter l’existence de millions de centenaires à travers le monde ouvre la possibilité d’un tournant anthropologique radicalement différent, offrant de l’homme un autre visage, qu’illuminerait l’engagement dans un projet de permanente re-création de l’humanité dans l’homme (sachant que s’y récupèrent aussi, heureux écho de l’enfance ludique,  les joyeusetés de la récréation).

On pressent déjà que maints centenaires se tiendraient volontiers prêts à ironiquement et gravement nous rejoindre dans cette perspective utopique, fondée tout de même,  aussi rigoureusement que possible, en raison et en réalité. Alors, hommes d’aujourd’hui et « enfants de l’avenir » (auxquels le psychanalyste et penseur Wilhelm Reich a dédié son livre Le meurtre du christ), tâchez de vivre vieux, très vieux, de vivre centenaires et supercentenaires – pour que vive et rajeunisse l’humanité !

*Manifeste pour une vieillesse ardente, Zulma, 2005, 170 p.
Vieillir & Jouir, Phébus, Paris, 1999 (en coll. avec Gérard Ponthieu), 264 p.

Paru dans la revue Gérontologie et  Société, n°137 – juin 2011.

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