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juillet 19, 2011

Le Juif Süss est de retour ? Un moment-calque de l’histoire

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 5:25


A l’image de la célèbre pipe inodore et surréelle du peintre Magritte, le présent texte n’est surtout pas un article sur l’« affaire Strauss-Kahn » –  à laquelle conviendrait mieux l’appellation d’« affaire Sofitel », l’établissement new yorkais de patronage français constituant à ce jour la seule pièce matérielle sûre et incontestable – quoique fort perturbante, la chambre 2806 faisant problème.

Cependant, une autre donnée encore plus insistante l’emporte en éclat et « visibilité », sur le registre cette fois de l’impalpable, du volatile, du fumeux : j’entends et nous entendons tous le déferlement médiatique planétaire (avec dominante USA et Europe) sans précédent, où le moindre pet de lapin – un mot, un trait, une grimace –  expectoré ou exhibé d’une bouche ou d’une tête journalistique ou politique se transforme en misérable crotte de bique alimentant et gonflant (et que de bouches, que de têtes) ce qu’un homme politique, dans un accès de lucidité, qualifia de « torrent de merde ».
Méthode analogique du calque

Nous n’y hasarderons pas un seul de nos doigts, fût-ce pour détecter le sens du vent qui tourne. Mais l’on peut dégager, dans ces facondes et délires politico-médiatiques, un trésor anthropologique – trésor qui prend sens à la lumière de la liaison entre l’argent et l’excrément, au plan à la fois psychanalytique (libido anale et pulsion de mort) et mythologique (poule aux œufs d’or). Le temps viendra  sans doute où, de cette ordure d’accusations, plaintes, mensonges, allusions, falsifications, accumulée dans les coffres communs (coffres à fric – ce dernier demeure la motivation et la finalité souveraines) des médias, de la justice et de la politique, l’on pourra extraire l’or dur d’un plus rigoureux savoir sur les réseaux tortueux de l’âme et les bas-fonds criminels et mortifères des organisations et institutions modernes.

Notre approche, qui se tient loin de « l’affaire », consiste en un écart, un déplacement historique. L’actuel terrain politico-juridique étant mis entre parenthèses, on opère le rapprochement de deux formes historiques globales, selon une méthode analogique que l’on tient en général pour peu « scientifique », et que nous pourrions qualifier de « calque », terme qui, s’il laisse dubitatif, n’en désigne pas moins une pratique d’analyse constante et universelle.
Sous le moment actuel 2011 de l’affaire, tel que défini par une frénésie médiatique où argent, sexe et judéité gravitent autour d’une personnalité précise, nous glissons un moment historique particulier susceptible de faire calque, et permettant de distinguer, en saisissants reliefs, les trois facteurs sus nommés. Ce moment-calque est celui de l’époque des « Juifs de Cour » dans l’Allemagne du XVIIIème siècle, tels qu’ils sont mis en scène dans un film lui-même marqué historiquement, Le Juif Süss, où les liaisons caractéristiques de l’antisémitisme sont abordées avec autant d’habileté technique que de férocité idéologique.

Le Juif total de Goebbels

Le Juif Süss, film de Veit Harlan (1940), a été conçu et fabriqué par les nazis à partir du roman de l’écrivain juif allemand Lion Feuchtwanger (1925) qui, s’appuyant sur une solide documentation, s’attache à raconter sous forme de fiction historique le destin tragique, au XVIIIème siècle, du « Juif de Cour » Süss Oppenheimer, ministre des finances du duc de Wurtemberg. Dans l’esprit de Goebbels, maître d’œuvre de l’opération, il s’agissait de réunir tous les « vices » et « tares » attribués au Juif en un portrait-charge qui puisse frapper et marquer le spectateur, au plan tant affectif qu’imaginaire, voire intellectuel, et provoquer ou renforcer à l’endroit des Juifs  répulsion, rejet, haine et désir d’annihilation.
Emergeant en personnage pouilleux et ambitieux de son crasseux ghetto, le Juif Süss s’enrichit en pratiquant l’usure (renommée séculaire du Juif, sa « spécialité » en quelque sorte, sa « compétence », au fondement de la liaison antisémitique majeure et toujours étonnamment vivace entre Juif et argent – dont le tintement remonte aux trente deniers de Juda).
Il renfloue les caisses du duc, se prête avec servilité à ses exigences, désirs et fantaisies, au point de détenir les rênes du pouvoir – pour le malheur du peuple, méprisé et accablé.
Très porté sur la sexualité (autre liaison de l’imaginaire antisémitique : le « Juif lubrique » – une figure que les adversaires de la psychanalyse appliqueront à la personne et à la pensée de Freud ; ainsi, pour La Difesa della razza,  revue fasciste, Rome 1939 : « La doctrine du juif Freud … ne pouvait être approuvée que d’une race de bâtards » (pour qui) « la vie se déroule entre ces deux pôles : le bordel et l’asile de fous, en passant par la Bourse » ; professeur Grassé, Académie des sciences, 1976 : « le pansexualisme freudien a favorisé l’érotisme qui, aujourd’hui, déferle sur le monde occidental comme un raz de marée boueux et excrémentiel »), Süss se charge de fournir le gros duc pédophile en petits rats de l’Opéra. Lui-même est décrit comme un « obsédé sexuel », une « bête sexuelle », qui accumule les conquêtes – dont la propre épouse du duc.
Il jette son dévolu sur une douce et blonde aryenne, dont il abuse et qu’il pousse au suicide. La mort soudaine du duc fait de  Süss la cible des citoyens en furie (voir Fury, de Fritz Lang, 1936, où le réalisateur juif, qui a fui l’Allemagne nazie, décrit magistralement le mécanisme de fabrication de la foule déchaînée contre un bouc émissaire).
Capturé, emprisonné, condamné à mort, Süss est enfermé dans une cage, hissée pour qu’il en chute pendu, sous les regards de la foule médusée. Après quoi, la Diète décrète l’expulsion de  tous les Juifs, auxquels Süss avait ouvert les portes du duché.

«Vérité » de l’inconscient et « ruse » de l’art

Le film semble avoir rempli sa fonction idéologique et manifesté une certaine efficacité. Le public réagit à diverses scènes aux cris de « Mort aux Juifs ». Figures, traits,  postures, mimiques, gesticulations composent un tableau spectaculaire, qui s’adresse aux fantasmes et émotions  du spectateur : cupidité des mains crochues caressant ducats et bijoux, nez et lèvres outrées, corps courbés en servilité, regards exsudant lubricité et voracité, etc. – tout le spectre des stéréotypes de l’imaginaire antisémitique et d’une anthropologie faussaire, visant l’endoctrinement pavlovien du spectateur-voyeur. Le film a été vu, à travers l’Europe, par quelque vingt millions de spectateurs. Il est actuellement, non pas interdit, mais tenu à l’écart, abandonné aux régimes qui s’en repaissent.

Il n’est pas exclu, cependant, qu’il puisse produire un effet inverse à celui recherché par la propagande nazie Et cela, paradoxalement, parce qu’il est à la fois soigné quant au contenu  et élaboré quant à la forme – expression à la fois d’un inconscient collectif, ou groupal, ou communautaire, et d’une visée esthétique. Des formules courantes telles que  «  ruse de l’inconscient » et « vérité de l’art » pourraient être, à l’analyse du Juif Süss, interverties : « vérité de l’inconscient », « ruse de l’art ».
Dans le Juif voué à l’exécration se projettent toujours, par delà répulsion et haine, les désirs refoulés ou occultés du spectateur. Ce que le public de l’époque – soumis à frustration, envie,  peur, ressentiment, rage, échec, discipline – contemple et ressent, à travers une projection-identification qui fait fi des réalités et « modèles de culture » nazis, c’est la satisfaction hallucinée des plus irréductibles motions pulsionnelles – et cela par l’intermédiaire de ce Juif honni qui affiche, avec morgue et cynisme, une exceptionnelle et parfaite réussite dans tous les domaines: argent, pouvoir, sexualité, séduction, tradition, communauté. Sa mise à mort même, censée être le juste châtiment divin de sa conduite satanique, est traitée sous forme d’une espèce de couronnement martyre, d’ « élévation » d’allure christique : la cage pour sa pendaison « s’élève » (vers les cieux) sous les yeux de la foule effarée. A ce processus de renversement fantasmatique participe la qualité esthétique de l’œuvre, dont les rôles principaux sont tenus par de grands acteurs favoris (le Juif Süss par Ferdinand Marian,  le rabbin par Werner Kraus), et qui exploite avec efficacité les jeux d’ombres et de lumières, les fondus-enchaînés, les mouvements de caméra, etc. (Antonioni en fit l’éloge au Festival de Venise en 1940, où le film remporta  le Lion d’or).

Superposition en image de Galton

Il apparaît ainsi que, engagés dans un processus de créativité, serait-elle dénaturée, le travail de l’art et les processus de l’inconscient porteur de motions pulsionnelles universelles et de fantasmes de base, se révèlent capables de tenir en respect et de déjouer les pratiques de mensonges et de faussaires relevant des propagandes et des manipulations. Pour notre part, attentif à ce qui pourrait se jouer comme « le retour du Juif Süss »,  il nous a semblé que la superposition, en image de Galton, de deux moments historiques, dont l’ancien, dédoublé (les Juifs de Cour au XVIIIème siècle repris dans Le Juif Süss de 1940),  pourrait attirer l’attention sur les lignes de force plus ou moins brouillées de l’actuelle affaire 2011, pour autant qu’on en repère les entrelacs : l’argent, le sexe, le Juif. C’est toujours, en dernier comme en premier ressort,  sur un tel trépied structurel que fait retour, au long des siècles, et aujourd’hui brassée comme en un jeu de bonneteau par les rumeurs et fureurs politico-médiatiques, l’ordure anthropologique dont nous sommes les témoins déconcertés.
Note

*Roger Dadoun est philosophe et psychanalyste

Références

Voir notamment : Roger Dadoun, Cinéma, Psychanalyse et Politique, Séguier ; L’érotisme. De l’obscène au sublime, PUF, collection « Quadrige », 2010.

Illustration

Affiche du film « Le Juif Süss »

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