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avril 8, 2007

PSYCHANALYSE, POLITIQUE, MEDIAS

Filed under: Médias — Roger Dadoun @ 8:33

PSYCHANALYSE, POLITIQUE, MEDIAS

Les trois termes dont s’enorgueillit le titre – psychanalyse, politique et médias – sont de nature à couvrir la totalité du réel, et même plus, si l’on montre à quel point leurs données interfèrent et se cumulent. La psychanalyse nous offre sur un plateau, surtout télé, mieux que sur un divan l’âme humaine, réelle et potentielle, archaïque et actuelle, en ses complexes et obscurs cheminements; le politique déploie le spectre illimité des sociétés, clans et pouvoirs, de la plus lointaine horde primitive aux totalitarismes contemporains et aux fluctuants régimes actuels ; quant aux médias – dominés par la maîtresse télévision – ils ont soif et voracité de tous les univers, rien de ce qui existe ne leur est étranger, et même rien de ce qui n’existe pas, ils s’affirment détenteurs de ce qui est « live » ou « reality », et de l’au-delà même. Il faut donc, à l’évidence, en rabattre, et ramener le sujet à des dimensions modestement colloquantes ou collocutrices.

Se pose alors un problème de méthode, susceptible d’être approché d’au moins deux façons. On peut s’attacher à dégager quelques idées forces, des concepts larges et opératoires susceptibles de traverser, couvrir et relier les trois domaines en question : par exemple les notions de pouvoir et d’emprise, qui nous branchent d’emblée sur tous les trois; la notion d’imaginaire, matériau dont tous trois abondent, chacun en son genre, et qui aurait l’avantage d’ouvrir la voie aux fictions, ici sollicitées ; la notion de sujet, au pivot d’utiles distinctions entre le sujet analytique, avec sa structure inconsciente et sa visée d’idéal (je rappelle une célèbre formule freudienne : là où était le ça, le Moi advient – que l’on peut compléter par : là où est le Moi, le Surmoi survient), le sujet social ou citoyen, qui inclurait le sujet éthique, et bat le rappel de divers facteurs anthropologiques (notion de « personnalité de base »), le sujet téléspectateur, et aujourd’hui l’internaute, avatars aussi ectoplasmiques et flous qu’incontournables… Le risque d’une telle approche, c’est que les généralités n’ont pas les mêmes contenus ni les mêmes résonances pour tous, chacun y projetant son idéologie ou sa métaphysique, de sorte que les références concrètes, appuyées plus directement sur nos expériences communes, perdent de leur acuité et de leur spécificité. Si donc concepts il y a, il conviendra de les relier à des cas et situations déterminé, à partir desquels ouvrir, si possible, de plus amples perspectives. En tout état de cause, les trois domaines en question sont de ceux qui suscitent inépuisablement interrogations, critiques, réserves, objections, conflits. On ne peut que s’en féliciter, s’ils aiguisent la curiosité et incitent à penser et repenser – verbes dont on notera qu’ils font l’objet actuellement d’un emploi transitif, du genre penser l’Europe, abusif et quelque peu prétentieux.

Réserves faites quant aux idées générales, il me faut en placer au moins une, d’idée, à titre d’indispensable préliminaire. Comme j’aurais tendance à privilégier les remarques critiques, je souligne d’emblée que les trois domaines étudiés jouissent à mes yeux de la plus haute estime, et que, outre l’expérience et la pratique, je leur consacre de longue date une attention soutenue et chaleureuse. Je pourrais aller loin dans l’éloge : la psychanalyse, si elle n’est pas sectaire, représente la plus féconde percée pour la connaissance de la réalité humaine ; le politique, s’il n’est pas partisan, est l’espace proprement vital où l’humanité se fait pleinement humaine (ou aussi bien, à l’opposé, atrocement inhumaine, comme il faut sans cesse le rappeler, soixante ans après l’ouverture des portes du camp d’extermination d’Auschwitz) ; les médias, s’ils ne sont pas veules, sont la condition essentielle de toute société démocratique, la télévision constituant un instrument, incomparable et universel, de perception de l’homme et du monde. A l’aune de pareils superlatifs, les apports et les pratiques ressortissant à notre triptyque auront de la peine à faire le poids, tandis que se pressent de toutes parts gâchis, dévergondages, détournements, combinaisons mafieuses.

UTEROTOPIE

Cependant, pour ouvrir sur une note positive, et prolonger la ligne générale des exposés, j’avancerai, prenant appui sur les deux premiers volets du triptyque, psychanalyse et politique, la notion d’uterotopie. Issue de la crase des mots « utérus » et « utopie », cette notion n’est pas pour autant tautologique, même si les fameuses îles d’utopie, de l’île emblématique de Thomas More aux Iles Bienheureuses d’Emile Masson, avec leur placentation édénique, baignent dans des eaux au label amniotique. Je me réfère ici à un groupe très précis, intitulé « Psychanalyse et politique », constitué dans la foulée du Mouvement de libération des femmes par Antoinette Fouque, leader du féminisme en France. Ce groupe part de la psychanalyse – A.Fouque est elle-même psychanalyste – et vise les structures politiques – A.Fouque, fondatrice de l’Alliance des femmes pour la démocratie, a été députée européenne. Ce « laboratoire d’idées » dénonce le caractère phallocratique de la pensée freudienne, qui donne la prééminence à la sexualité masculine et érige le phallus en puissance représentante et dominante, axe central de l’économie libidinale. Du coup, la femme apparaît comme un sujet châtré, à qui manque cruellement cette petite chose merveilleuse appelée pénis, gonflée plus largement et plus symboliquement en phallus, dont se targuent déjà le petit garçon, puis plus tard l’homme adulte. La sexualité féminine est marquée, pour l’essentiel, selon Freud, par ce qu’il nomme l’ « envie du pénis » (penisneid). A cette conception psychanalytique orthodoxe, qu’adoptent la plupart des analystes, les freudiennes n’étant pas les moins zélées, A.Fouque oppose, dans son ouvrage Il y a 2 sexes, une sexualité féminine définie à la fois comme « génitalité », expression de sa capacité génésique et procréatrice (mettre au monde un être vivant), et comme « génialité », le génie féminin comme libido creandi, puissance créatrice qui assure continuité et transmission de culture et d’humanité de génération en génération. Les femmes seraient ainsi, je cite, « anthropocultrices, archives et archivistes de l’espèce humaine, génitrices, généalogistes, artistes, créatrices, éducatrices… », etc.

Au regard des mentalités et pratiques actuelles, ce statut de la femme ferait figure de rêverie futuriste, utopie baignant ou prenant sa source, littéralement parlant, dans une libido matricielle – uterotopie, donc, qui pourrait valoir pour toutes les constructions ou fictions utopiques cultivatrices de nos jardins d’eden. Il en faudrait beaucoup moins pour susciter chez l’homme plus que de la jalousie, de l’envie, au sens kleinien le plus fort du terme, soit, précisément, une « envie d’utérus », autrement plus profonde et plus féconde, si j’ose dire, que le capriccio phallique de la femme. Profonde, en ce que nous touchons là à la racine, à la source même du vivant ; féconde, en ce que cette envie d’utérus s’exprime en désir de grossesse qui se transforme ou se sublime chez l’homme en volonté de produire et créer des œuvres capables d’égaler et de surpasser les formes biologiques issues de la puissance reproductrice et procréatrice de la femme. Les exemples abondent, qui avèrent cette « envie d’utérus » chez l’homme. Chez Freud lui-même : quand il écrit à sa femme Martha sur le point d’accoucher, en lui disant que si c’est une fille, ils l’appelleront Anna (c’est ce qui advint effectivement), il éprouve le besoin d’ajouter : moi j’accouche de l’Interprétation des rêves – la Traumdeutung, œuvre matricielle de la psychanalyse, s’il en est. Par ailleurs, étudiant récemment le thème de la création chez Romain Rolland (en vue d’un colloque auquel je renonçais en raison du monophallologocentrisme d’une présidente d’association, obnubilée par le Un – un seul Maître, un seul Phallus, un seul Discours, un seul Centre), je relevais, dans son autobiographie Le Voyage intérieur, un usage symptomatique du verbe « enfanter » : « j’enfante », « j’enfanterais », « tous les enfants (pas biologiques, mais littéraires) que j’ai conçus » etc. Il décrit comme un accouchement la manière dont lui est apparu, à Rome sur le Janicule (avec l’inévitable inversion Roma, Amor) le protagoniste de son roman, Jean-Christophe. Son autre grand roman, L’Ame enchantée, d’inspiration très féministe, traite, selon un des sous-titres, de « L’Enfantement », rime riche avec « Enchantement. ». Last but not least : dans une étude à paraître, je cite le poème de Victor Hugo, « Booz endormi », où le patriarche rêve de sa postérité: « Et ce songe était tel que Booz vit un chêne / Qui sorti de son ventre allait jusqu’au ciel bleu. / Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu ».

Le patriarche légendaire nous fait passer du plan libidinal (un « ventre ») au plan politique (« un roi », « un dieu »). Le phallus ne règne pas seulement dans le domaine de sexualité, il exerce, en tant que représentatif de l’Un, du Monos, une souveraineté politique, tant avec les monothéismes qui exaltent l’autorité et le triomphe d’un Père Créateur unique qu’avec les systèmes politiques qui monopolisent les pouvoirs, des empires et monarchies aux régimes totalitaires modernes, tous fondés sur le culte de l’Unique, sur le triomphallisme, avec deux « l » ou deux « ailes », de l’Un. A défaut de nous engager – et nous perdre – dans cet inépuisable problème du pouvoir absolu, on se contentera de rappeler, d’un mot d’un seul, que le Discours de la servitude volontaire, du jeune La Boétie, ami de Montaigne, riche d’intuitions psycho-politiques, portait comme autre titre Contr’Un (1576).

L’ARGENT-ROI

Après ce rapide regard sur la ligne de force libidinale qui va du phallique au génital, il aurait fallu donner un contenu plus substantiel à ce concept assez flou de « génitalité », en analysant en détail la théorie qu’en a proposée Wilhelm Reich, psychanalyste et penseur politique qui occupe une place centrale dans le triptyque ici considéré. Il serait difficile de simplement effleurer une pensée à la fois ample, audacieuse et contestable, marquante pour la psychanalyse, avec La fonction de l’orgasme et L’analyse caractérielle; pour le politique, avec La lutte sexuelle des jeunes, La psychologie de masse du fascisme, La révolution sexuelle, L’homme et l’Etat ; pour l’anthropologie et les médias même, avec les notions de « peste émotionnelle » et de « biopathie », le rôle de la rumeur, dans Ecoute, petit homme et Le meurtre du christ, etc., Il me paraît donc plus opportun de serrer de plus près notre actualité. Un détour par Freud nous y conduit. Il disait avoir éprouvé, à écrire Totem et tabou, un des fondements de la psychanalyse politique, une grande joie. C’est un semblable et juvénile enthousiasme qui l’anime lorsqu’il évoque, dans une lettre à son ami Fliess du 22.12. 1897, la libido anale : « Je puis à peine t’énumérer tout ce qui pour moi (nouveau Midas) se transforme en immondices. Tout cela concorde parfaitement avec la théorie de la puanteur interne. Et surtout l’argent lui-même pue. » (Midas, je le rappelle, est ce roi qui transformait en or tout ce qu’il touchait).

Cette puissance de la libido anale, bien d’autres auteurs avant Freud l’ont puissamment mise en lumière. Il suffit de rappeler Rabelais ou Swift avec ses Yahoos (appellation devenue aujourd’hui si familière), ou Dickens, écrivain cher à Freud, dont le dernier roman, L’ami commun, tourne autour d’une fortune réalisée à partir de « dust », poussière, euphémisme pour « excréments humains ». On trouverait aisément d’excellentes choses dans l’Ulysse de Joyce. En développant ce qu’il nomme sa Dreckologie (de l’allemand Dreck, boue), que nous pourrions rendre par « Merdologie, Freud en fait un des plus efficaces outils pour l’analyse, désignant la libido anale comme un gisement inconscient particulièrement fécond au plan psycho-politique. On se référera entre autres, sur ce point, à des travaux comme ceux de Ernest Borneman, Psychanalyse de l’argent, ou de Norman O.Brown, Eros et Thanatos. Les attitudes de rétention et d’avarice mais aussi de don, de discipline et d’ascétisme mais aussi de laxisme, de goût de la saleté (« tous les égouts sont dans la nature, disait Marcel Duchamp) mais aussi de propreté obsessionnelle, les liaisons avec l’économie et la pulsion de mort jettent de suggestifs éclairages sur divers aspects cruciaux de la réalité : sur le capitalisme par exemple, si l’on se réfère à l’œuvre de Max Weber, L’éthique protestante et le capitalisme, qui nous renverrait à Luther et à la révélation de la justice de dieu et de la foi qu’il eut « dans les latrines de la tour » ; sur un autre registre, l’extermination accomplie par les nazis, qui qualifiaient Auschwitz d’ « anus du monde », et transformaient les êtres humains en déchets, à brûler ou jeter en vrac dans des fosses communes ou détruire dans des chambres à gaz.

Au plan individuel, on sait que les analystes, sur la base précisément du rapport entre argent et analité, se montrent très soucieux d’ « instrumentaliser » – excusez le terme – l’argent dans la cure analytique. La question n’est pas seulement d’ordre psychologique, elle renvoie à l’éthique et à l’économie politique, tout en résistant à l’ordre juridique, puisque le projet, sans cesse relancé, d’instituer un ordre des psychanalystes sur le modèle de l’ordre des médecins échoue pour diverses raisons sur lesquelles nous ne pouvons nous attarder. On se permettra cependant, plantant là l’analité analytique, de déposer deux petites crottes sous la forme du couple théorisation-thésaurisation, en renvoyant notamment à l’article d’une historienne de la psychanalyse paru dans un recueil qui vient de paraître, Lacan et la littérature, intitulé « La liste de Lacan. Inventaire des choses disparues », où sont énumérés les biens considérables, existants, partagés ou disparus, et nullement fictifs, accumulés par ce théoricien de la psychanalyse.

Abordant maintenant le terrain politique, je ne crois pas nécessaire de souligner à quel point, de nos jours plus que jamais, argent et politique sont étroitement liés, dans un rapport fusionnel presque total. Situation saisie d’une phrase par Péguy, dans sa Note conjointe de 1914 : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. » Et pourtant, il était encore loin, croyons-nous, d’en avoir pris l’exacte démesure. Un général célèbre, militaire dans l’âme, disait pour sa part, faisant peu de cas du pouvoir Vatican : « Combien de divisions ? ». Option militaire de peu de poids, au regard des stocks-options, qui nous invitent à poser la « vraie » question (le mot « vrai » se met aujourd’hui à toutes les sauces): « Combien de dividendes ? ». Rétention quasi anale de l’information, sur un sujet, qui demeure tabou, en dépit de révélations ou indiscrétions à fumet de scandale ou de délinquance – financiers, politiciens ou autres fortunés préfèrent livrer le nom de leurs maîtresses que de détailler leur portefeuille d’actions.

Spectaculaire, en revanche, est la manière dont les médias ont placé sur un trône d’or l’argent-roi, exposant sa souveraineté et son obésité avec la morgue d’un Jabba le Hut de la Guerre des étoiles. Les médias occupent une bonne place et une place privilégiée dans le système économique capitaliste et bourgeois. En bonne place, ils suivent les circuits habituels de l’argent, avec l’impératif premier du profit, le partage de territoires des magnats de presse ou tycoons, les spéculations, absorptions, opa ; ils se règlent sur des hiérarchies de pouvoirs et de revenus, consistants et gonflés de primes, frais et avantages multiples. Place privilégiée en ce qu’ils constituent, comme on dit, le quatrième pouvoir, qui tient, de plus en plus, dans sa gueule et dans ses gueulantes, les trois autres pouvoirs. Les médias, enjeux et atouts pour la démocratie, restent pour l’essentiel des instruments de démagogie. Une démagogie, un dévergondage et un détournement de la démocratie qui trouvent leur expression dans ce que l’on nomme, en galvaudant le mot « peuple », la  presse « people », appelée aussi presse à scandale ou presse de caniveau – ce dernier terme survenant à point pour nous rappeler que nous n’avons toujours pas quitté le registre excrémentiel, le caniveau étant la rigole (« rigole » est à retenir) où les chiens, les chiens de garde des différents pouvoirs, déposent leurs fèces.

A la télévision, première puissance médiatique, l’argent est roi, assurément. Mais ce qui nous intéresse, c’est que le roi est nu, comme dans le conte d’Andersen, Les nouveaux habits de l’empereur. Nu, cela veut dire qu’il s’expose, s’affiche et s’étale sans vergogne, objet d’une glorification permanente. Il est l’Icône de lumière (on ne lésine pas sur projecteurs et spots) vers laquelle accourent des amateurs avides et anxieux, élus pour lui rendre un culte, le culte du gain, soutenus par un public obscur, élus de seconde zone, qui se manifeste par des cris, des applaudissements, des balancements de bras, de corps et de têtes, sous les regards « familionnaires » (pour reprendre sur notre terrain, avec familles et millions,le jeu de mot, le witz que Freud analyse en ouverture de son ouvrage sur Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient) de la masse des téléspectateurs, lesquels peuvent eux-mêmes, élus de troisième zone, intervenir directement, par téléphone, internet, messages, etc. A la télé, tout est bon qui permette de parler argent : affaires, énormes ou minables, publicités tous produis, mais surtout, émissions parmi les plus prisées, les plus « audimatées », jeux en tous genres, les producteurs rivalisant d’ingéniosité ou de perversité pour rendre les gains d’argent plus faciles ou plus difficiles, plus aguichants ou plus résistants, mais toujours plus triomphants. L’argent s’offre à la portée de tous : de celui qui doit deviner quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV, celui qui se contente de pousser une roue, ou celui qui se livre à des contorsions et des acrobaties périlleuses ou se donne un mal fou pour sortir de l’anonymat. A qui veut gagner des millions, le petit écran déploie un espace immense, tout un univers. Mais la porte est étroite, beaucoup d’appelés et peu d’élus.

Dans la gamme croissante des jeux ou émissions qui permettent à des producteurs malins (on ne manquera pas de rappeler, avec Péguy, que le monde moderne est un monde, comme il dit, « qui fait le malin) et bien causants (façon de parler – ils causent plutôt mal) de rafler, eux, des millions, le téléthon mérite une mention particulière. Il mobilise pendant des mois de préparation un pays entier, les activités et personnalités les plus diverses, pour deux jours de grand éclat ininterrompu. L’argent s’affiche là dans toute sa gloire, sous l’aspect d’une bande lumineuse couronnant une scène sur laquelle tournent et gesticulent journalistes et « stars ». Le chiffre des dons réclamés ne cesse de s’exhausser, de seconde en seconde, annexant le temps lui-même et excitant le suspens d’un record.. Time is money : la formule, concrètement réalisée, crève l’écran et les yeux. Le « bon peuple » des téléspectateurs (le « people » est métamorphosé par le don pour la « bonne cause ») est soumis à un harcèlement ininterrompu, il est pressé, sommé de faire don, car il s’agit de porter secours aux enfants handicapés. Dans les conditions actuelles de la recherche et des soins, il ne fait aucun doute que nul apport ne saurait être négligé, et l’opération téléthon se trouve ainsi légitimée par les fonds recueillis et utilisés. Mais il y a les fonds, si l’on peut dire, et il y a la forme, et la forme est, de part en part, télévisuelle. La télévision, où l’on n’hésite pas à mettre sur scène (je ne dis pas « en scène ») de jeunes enfants en fauteuils roulants, se présente comme voie pour la sublimation – mais une forme de sublimation articulée sur l’injonction consistant, selon une expression populaire, à faire « cracher au bassinet » – expression précieuse qui nous reconduit à la psychanalyse (dont Freud rappelait qu’elle affectionne le langage populaire), à la fois par le verbe « cracher » ressortissant à la libido orale ou buccale dans son ambivalence (saliver et agresser), et le terme de « bassinet » que l’on peut entendre au sens biologique comme voies excrétrices du rein – parallèles aux voies excrémentielles. La notion de don elle-même pourrait s’y ranger, si l’on rappelle que le tout petit, pressé par les parents de « faire » au pot, a le sentiment, déposant son étron, de leur faire un cadeau – cadeau qui a le don, comme on le voit souvent, de faire applaudir les parents – applaudimerde, dirions-nous, qui est à la source peut-être de l’extraordinaire vogue actuelle des applaudissements et de l’applaudimètre.

HYSTERIRE, PORNO-RIRE, HILARO-FASCISME

Plus fort cependant que l’applaudir, il y a le rire. Et quel rire ! Pour qui assiste, s’attardant ou zappant,, chaque jour, à toute heure, dans pratiquement toutes les émissions et chaînes, à ces cascades de rire, ces niagaras de rire, ces tsunamis de rire, on se demande à quel type de comportement, à quel « pattern of culture » on a affaire. On peut, en attendant mieux, qualifier cela : hystérire (terme qui a l’avantage de nous reconduire au tout commencement de la psychanalyse, avec les Etudes sur l’hystérie, de Freud et Breuer), porno-rire, forgé sur le modèle du porno-chic de la haute couture, ce qui nous conduit vers la notion de pornographie, à laquelle la psychanalyse s’est vue réduite par certains, notamment staliniens et fascistes (cf. de Piero Meldini, Mussolini contro Freud , avec ce propos du fasciste Petrucci disant que, pour « la doctrine du juif Freud (…) la vie se déroule entre ces deux pôles : le bordel et l’asile de fous, en passant par la Bourse »);ou encore, porté par l’écho des remarques précédentes, rigolo-fascisme ou hilaro-fascisme, en tant que sommation faite au sujet de rire (je m’inspire ici de la remarque de Roland Barthes disant que le fascisme ne consiste pas seulement à faire taire et à intimer silence, mais aussi à intimer, à sommer de parler).

Une première étape consisterait à parler du sourire, puisqu’il est omniprésent sur les images télé (sur les images des magazines aussi bien). Sans chercher à établir une échelle de Richter des sourires, on peut tenter une distinction entre deux grandes modalités du sourire, un sourire qui serait de plénitude, un sourire qui serait de vidange ou de vidage. Il existe des sourires mémorables, inscrit dans des représentations plus ou emblématiques : le sourire du Bouddha, celui de tels archanges de pierre, celui de la planétairement célèbre Joconde, ou même le sourire flottant encore du chat du Cheschire en train de disparaître de Lewis Caroll. A l’image de la ligne imaginaire de l’Equateur séparant et joignant hémisphère nord et hémisphère sud, ce sourire serait la ligne où se distinguent et se rejoignent monde intérieur et monde extérieur, l’âme et l’univers – de là l’espèce de plénitude qu’il révèle, conservant ainsi une sorte de matité, et qui le rend apte, paradoxalement, à aller s’allégeant et se volatilisant presque . L’autre sourire, tel que la télé nous en renvoie les quotidiennes et sempiternelles expressions, relèverait d’un processus inverse : il va s’alourdissant, il se fait de plus en plus pesant, à mesure qu’il renvoie à du vide ; il tend à n’être plus que rictus. On peut signaler de nombreuses occurrences, à cueillir sur des têtes connues, présentateurs-tatrices, animateurs-matrices, stars, politiciens, etc , il serait facile, pour chacun de nous, d’en faire un album ; je rappellerai pour ma part le sourire météophile plaqué automatiquement sur telles présentatrices, le sourire footballistique qui ouvre incontournablement la page des sports, et tant de sourires présidentesques, ministériels, politiciens, starifiés, etc. Tous ces sourires, montés sur sphincter oral, expriment peut-être le désir de se tenir en retrait, à quelque distance, des violences et agressivités que les modes de vie actuels suscitent, entretiennent, exacerbent, ils ont peut-être vocation d’injecter un peu de sublimation mécanique sur le compte des valeurs et idéaux dominants axés sur la convivialité, le « vivre ensemble ».

Du sourire au rire, il n’y a pas, et c’est patent à la télé (mais aussi en analyse), continuité. Ce ne sont pas les mêmes gammes : rire n’est pas sourire en plus forcé, en plus ostentatoire ou bruyant, c’est autre chose – non plus retrait, retenue, refoulement, mais, à l’inverse, éruption, éclat, effusion, retraitement et défoulement de la violence et du ressentiment. Il nous faut distinguer, ici aussi, deux types de rire, l’un qui serait rire de révolte, l’autre rire de servitude. Le premier s’éclaire de cette remarque de Deleuze philosophe et de Guattari psychanalyste, pour qui « le visage est politique » : « ceux qui lisent Nietzsche sans rire et parfois de fou rire, c’est comme s’ils ne lisaient pas Nietzsche… les auditeurs avaient le fou rire quand Kafka lisait Le Procès. Et Beckett, c’est quand même difficile de le lire sans rire… Le rire, et pas le signifiant. Le rire schizo, ou la joie révolutionnaire ».C’est sans doute de ce rire que le gigantesque carnavalesque Rabelais a pu dire qu’il est « le propre de l’homme ».

Gargantuesque naïveté ! La télévision se charge, aujourd’hui, d’administrer la preuve du contraire : elle fait du rire un épanchement, un épandage du sale, une obscénité – un agent de servitude, de servitude qu’on pourrait dire volontaire, en se référant au Discours de la Boétie cité plus haut. Au ce « fou rire » rouge kafkaïen, que parfois par distraction, mégarde ou ignorance elle laisse passer, la télé substitue le faux rire jaune, dans des espèces de rituels quotidiens, aux heures de grande écoute, pré- ou postdînatoires (service à toute heure – ou soirée-dîner chez tel producteur-animateur-présentateur connu, qui constitue une donnée anthropologique quasiment exemplaire), où l’on voit les officiants à têtes d’hilares déposer aux pieds de l’Icône-rire leurs signifiants-conneries, vidés de tout signifié sensible ou durable, hors celui, tautologique, du « fais-moi rire » : rires en rasades sans ivresse, éjaculations de rires sans éros, en « partouzes » de six ou dix Marrants officiant sur plateaux télé, un Marrant-chef manageant les rieuses partitions de comparses zélés qui s’échinent à trouver le mot la chose le machin pour rire, et béent d’autosatisfaction quand l’ApplaudiMaître approuve d’un re-rire – chacun mettra sous ce titre tel ou tel nom connu. Notons-le tout de même pour l’Histoire et pour notre analyse, c’est une Marrante-cheffe, un hystérieuse stakhanoviste du larynx, qui bat les records de ces effusions d’hystérire à jets continus – que j’ai renoncé à comptabiliser. L’égrillard, le paillard, le gaillard s’ébaudissent, avec clowneries de passages à l’acte d’énergumènes à gros label proclamé exécutant des semblants de copulations sodomies pelles pelotages. Reste que, pour se plier aux censures molles comme aux exigences d’un audimat familiotropique aux éructations vaguement puritaines, cela se passe surtout en paroles gesticulations allusions bonne franquette et franchouillardise. Sachant que, symétriquement, la télé affectionne le pathétique, l’émouvant, la terreur (elle fait ses choux gras du terrorisme), on a l’impression que notre monde balance entre se trémousser (mourir) de rire et trembler (mourir) de terreur – le « choc des civilisations » dont se gargarisent de grandes gueules splengleriennes se réduisant à une compétition médiatique entre rire gras et barbarie.

UN UNIVERS SÉDUCTIONNEL

Mettant à nu et à vif l’argent-plaie de la civilisation, Péguy dénonçait « cette immense prostitution du monde moderne», qualifié d’« univers prostitutionnel ». Quelque validité que l’on accorde à cette vision éthique et socio-économique, il nous faut de toute manière la compléter en désignant les mécanismes psychiques de séduction auxquels recourt, jusqu’à saturation, la télévision, que l’on peut considérer au plan psychique et psycho-politique comme la matrice et l’espace d’un univers séductionnel, pour la saisie duquel la psychanalyse propose d’utiles instrume nts. Curieusement, cet aspect déterminant de la psyché n’a guère séduit les analystes. Après quelques intuitions fondatrices, Freud semble avoir abandonné la séduction en cours de route, tandis qu’à sa manière directe, Melanie Klein prend le problème à bras le corps, tellement près du corps et des fantasmes que la séduction a de la peine à reconnaître ses petits. Il appartenait à Jean Laplanche d’élaborer une « théorie de la séduction généralisée », originale et cohérente, qui recueille, pour la déborder et l’enrichir, « la théorie freudienne de la séduction restreinte ». Cette conception systématique institue la séduction comme « le fait générateur majeur en psychanalyse » – à partir de quoi l’auteur, solidement adossé aux cinq forts volumes de ses Problématiques, se voit en mesure de proposer de Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Il est remarquable, pour notre gouverne, que, dans ce dernier ouvrage où nous puisons nos citations, Jean Laplanche, avant tout soucieux de pensée et de pratique psychanalytiques, aborde son chapitre 2, « Fondements : Vers la théorie de la séduction généralisée », en citant, commentés par Merleau-Ponty, certains propos de Margaret Mead sur les relations parents-enfants. Margaret Mead est cette anthropologue américaine à laquelle nous devons tant pour l’entrée en anthropologie psychanalytique (1901-1978, cf. Mœurs et sexualité en Océanie, 1955), tenante du « culturalisme », c’est-à-dire, explique Laplanche, « l’étude des variations (…) de tous les paramètres psychanalytiques en fonction des différences de culture. » (91)

À travers une analyse de ces relations qui vont bien au delà du cadre strict de la famille nucléaire, la conception séductionniste de Laplanche conduit, comme il le souligne, à privilégier « une réinterrogation du couple « activité-passivité » (121). Le psychanalyste met aussi en lumière, outre l’intrication des facteurs internes et externes, le rôle de ce qu’il nomme « signifiants énigmatiques », en soulignant que « l’énigme, celle dont le ressort est inconscient, est séduction par elle-même. » (126). Ces quelques éléments « séductifs », chichement prélevés sur de multiples et complexes développements, ouvrent tous, réaménagés, acculturés, des pistes précieuses pour une approche en profondeur de la télévision, sous les auspices d’un certain « culturalisme » psychanalytique. La télévision apparaît, à l’évidence, comme une immense entreprise de séduction, aux effets autrement plus redoutables qu’il n’y paraît, avec, notamment, une exacerbation du couple activité-passivité : la grande masse du « public », des « gens », des téléspectateurs se voit (entrelacs de la perception interne et de l’image externe) acculée à une espèce de passivité qui les fixe, les fige, souvent physiquement parlant, en sujets « minorés », tandis qu’une toute petite minorité d’acteurs-actants-agents télé monopolise l’activité, dans un activisme qui les fait se dresser, face à des échantillons dociles d’anonymes, en « parents pervers », manipulateurs de « signifiants énigmatiques » agressifs, tels que : comment ? pourquoi ? où et quand ? qu’est-ce que ? savez-vous que ? soutenus en général par un « tout ce que vous voulez savoir… » mystificateur – interpellant, interrogeant, admonestant, grondant, corrigeant, envoyant les « coupables » valdinguer, à la porte au piquet au placard au néant. Journalistes, producteurs et animateurs s’installent, copies conformes, avec une aisance, une arrogance et une véhémence qui se disent « professionelles », dans le rôle du pervers – et cela se voit comme le nez (mais la bouche plus encore, qui mériterait à elle seule toute une morpho-analyse, tant lèvres, gencives, mouvements, torsions, roulottés, suavités, salivations, occlusions ou béances –vous avez leurs têtes au bout de la langue – dessinent d’imparables symptômes, au point qu’on se dit qu’à la télé, le style c’est la bouche) comme le nez ou la bouche au milieu de la figure : il suffit de regarder comme « tout ça parle » : mines, mimiques, tics, gesticulations, ricanements, bavasseries, brusqueries, démonstrations, interpellations …

Mais tout cela se fait, avec ostentation, sous enrobage séductif. La séduction exsude par tous les pixels : ça commence au salon de maquillage, où l’on se fait beau, poudré mignon même, et ça se clôt par des embrassades et « bisous », pour autant que les participants cultivent le sentiment, s’étant avancés séducteurs, de s’être avérés séduisants (« Vous avez été formidable ! » « Quelle prestation ! » « C’était super ! », « Vraiment génial ! ») ; ça commence par le « bonjour » impératif du maître des lieux (la finale « our », souvent appendue d’un « à tous », s’étire et s’abat en atout de maître, appelant une réplique d’invité qui ne nous parvient qu’en mimétique écho), et ça se termine par un « merci » péremptoire évacuateur (des nunuches téléastes encrassent le « merci » d’un « quand même », voire d’un « tout de même », qui tombe comme cheveu gras sur bonne soupe : quand même quoi ? qu’est-ce qui, en ce « quand », déglutit du « même » ? affleurant de quelle ligne d’inconscient ? pour effectuer quel vidage ou vidange ? et de quelle charge ?). Entre « bonjour » et « merci » se cuisine toute une profusion d’images et de voix dont chaque grain mériterait analyse : jeux d’espaces et de lumières (contenant matriciel), décors design historiques époquaux kitsch (on y « reçoit »,on y « invite »), sourires sur sourires sur gerbes de sourires (à en gerber), yeux de velours ou fusilleurs (plus profond que moi tu meurs) , palpiteuses abyssales narines (orifices d’un secret respir), lèvres en bascule en clapet bouche en rond en tiret en travers en anus aviaire (elle tire plus vite que les balles-paroles), nuque raide molle oblique (faut qu’ça penche), naissance des seins prude ou coquine, poils virils (nous sommes là dans le sexYsme ordinaire), et élégances et modes bc bg popu cool jeune ringarde haute moyenne basse couture (l’âme habillée mise à nu), et jactances voix sur voix sur faisceaux de voix balançant entre styles « qui êtes-vous donc ?/« je suis qui je suis », « dites-moi tout »/« il faut savoir que », « vous êtes un… »/ « vous en êtes un autre », « fais-moi jouir darling »/« jouis donc salope » (en clair ou codé), voix roulant roucoulant broutant s’ébrouant se pavanant sur les rives imaginaires d’un censé haut savoir et d’une mimétique d’orgasme – voix qui n’en finissent pas de nous parler et de nous (faire) taire (ce que nous sommes), effervescentes modulations inflexions cantilations de l’inconscient servies brutes de décoffrage sur écran télé, qui fonctionne comme le plus prolifique divan dont puisse rêver un analyste (politique), bien plus rémunérateur que la kyrielle de séances d’une analyse interminable, coffre aux trésors qui n’attend que d’être ouvert. Ce pourrait n’être que divertissement, ou folklore, ou simagrée, si cette saturation séductive, ce séductivisme généralisé ne contribuait massivement à une infantilisation tant des spectateurs passifs épatés que des « pros » hyperactivistes de l’épate télévisuelle.

J’ENTENDS DES VOIX

Ce qui se donne à voir à la télévision, c’est un mixte d’images et de mots, de visuel et de sonore, de figures et de voix. – des « paires d’yeux » et des « paires d’oreilles », comme disait un dirigeant de télé prolixe. On a tendance à privilégier le langage visuel aux dépens du langage parlé ; et on a le sentiment que la voix s’avance comme masquée derrière l’image, qu’elle est comme protégée par l’image, de sorte qu’elle se laisse aller presque ingénument, qu’elle constitue comme le maillon faible de la scène télévisuelle ; et du coup, par cette brèche, c’est tout un refoulé qui tente de se frayer un chemin. Les locuteurs semblent en avoir, si l’on peut dire, conscience, qui recourent presque toujours à ce qu’on nomme la langue de bois, à des formules toutes faites, à des cliché et à toutes sortes de tics et de trucs destinés à articuler le discours.

On peut penser que l’écoute analytique n’est pas réservée à la seule relation individuelle entre l’analyste et le patient. Même dans un cas pareil, l’écoute est trop souvent focalisée sur les images visuelles, sur les scènes présentées et décrites par le patient, alors même que la voix dans toutes ses variations et fluctuations est, par elle-même, porteuse de précieuses indications. A plus forte raison pour une psychanalyse politique qui utilise la scène télévisuelle comme matériau de prédilection. Il ne s’agit pas seulement de regarder des images, mais aussi d’entendre des voix. Cela est, a fortiori, valable pour l’écoute de la radio.

Des enregistrements permettraient de se rendre compte assez aisément de la richesse qualitative des discours. On se contentera de ces quelques indications, prélevées sur des écoutes réelles de parleurs patentés de la télé ou de la radio, auxquels chacun pourrait mettre un nom :

– débit du discours : la plupart du temps précipité, on a le sentiment d’une course contre la montre, à croire que le parleur est, comme les écrivains américains, payé au nombre de mots ; c’est l’expression à la fois d’un mépris de l’information, mouliné verbal insipide, et du mépris dans lequel est tenu l’auditeur : qu’il comprenne ou non, cela n’a guère d’importance ;

– ton de la voix, selon un spectre assez large, allant du bon chic bon genre, avec des accents précieux, notamment sur les â, au parler popu ou gouailleur ; le « oui » semble être en voie de disparition au profit des « ouais » ; on rencontre parfois un mélange assez cocasse des deux, chez telle critique littéraire dont le parler snobinard est scandé de « ouais » « ouais » systématique. A cette critique « ouais, ouais » on peut joindre la critique « rheu rheu », le parler gargarisé de tel présentateur télé ;

– les tics abondent, communicatifs, c’est le cas de le dire, au plus haut point ; on les relève immédiatement : « en fait », si fréquent que parfois certains discours en deviennent insupportables ; « c’est vrai que », qui lui fait concurrence ; « j’ai envie de dire » et « disons » ; « il faut savoir que » ;

– déformations diverses, comme celle qui consiste à mettre un « e » final à ex, ce qui donne des exe-trotskystes (il y en a pas mal), une exe-Yougoslavie, et des accents un peu partout à la fin de phrases, tel « bonjour » agrémenté d’un gargarisme (jourrrheux), etc.

En superposant des images plus ou moins semblables, on obtient ce qu’on appelle une image de Galton, constituée par les traits communs schématisés et persistants des différentes images. On peut procéder de même pour les discours ; on verrait alors se dégager quelque chose comme une langue commune, plus exactement un parler commun, des manières de dire, un maniérisme en quelque sorte, rassemblant éléments syntaxiques, lexique, inflexions, tonalités, accents – ensemble d’images ou de formes verbales susceptibles de nous orienter vers un fond anthropologique commun, vers une certaine tournure de civilisation. Les données et analyses sont encore insuffisantes en ce domaine, pour qu’on puisse tirer des conclusions fiables. Mais l’impression générale qui se dégage intuitivement d’écoutes nombreuses et attentives est celle d’un certain aplatissement de la langue, d’une uniformité massive et contagieuse des manières de parler, d’une tendance quasi compulsive à la logorrhée et au psittacisme, à une verbosité suscitée ou à tout moins entretenue et exacerbée par les supports techniques universellement répandus : radio, télévision, et maintenant interne, voraces de mots. Voilà qui laisse peu de place à l’optimisme.

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