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mai 16, 2011

Je célèbre ce jour Armand Robin (cinquantième anniversaire de sa mort en 1961) : l’homme à qui j’EN veux le plus !

Filed under: Armand Robin — Roger Dadoun @ 4:09

Première Partie


Je NE veux pas de la mort d’Armand Robin il y a cinquante ans …
( Armand Robin écrivait : « Je ne veux pas de la mort de Mikiewicz il y a cent ans. Ces derniers mois j’ai rencontré ce poète partout. Il a notre âge », nov.1955)

Commémorant avertissement : Autant prendre les devants, dès maintenant, pour ce qui, probablement, n’aura pas lieu : une « célébration officielle » du cinquantenaire de la mort, le 30 mars 1961, à l’Infirmerie spéciale du Dépôt de la Préfecture de police de l’Hôtel-Dieu, de l’écrivain, traducteur et militant anarchiste* Armand Robin. Je me propose donc, en ces jours effarants de 2011, et par stricte et singulière volonté, de commémorer l’anniversaire de la mort – demeurée non élucidée, de l’écrivain lucide, inlucidement non-connu – d’un auteur qui figure aujourd’hui pour nous, sous les feux de ceux qui rampent, la non-notoriété, la non-visibilité. Et je prends, pour ce faire, le détour le plus inattendu, le plus singulier qui soit, celui qui va chercher à la racine la plus secrète des rapports humains, là où le « vouloir » le cède à l’ « EN vouloir », à  « EN vouloir à … » ; j’exploite, autant que faire ou « non-faire » se peut, le « non », et son équivalent « sans » – négations qui constituent chez Robin l’épine dorsale, la  colonne foreuse, excavatrice de ses textes (Ma vie sans moi, L’homme sans parole, Poésie sans passeport, « non-traduction »). J’avance cette célébration comme une mise en perspective paradoxale et fraternelle, lestée non sans désespoir du poids allégeant, et qui vaut allégeance, de cette annonce : je commets vivant Armand Robin, l’homme à qui j’EN veux le plus !

Comment EN (NE) vouloir à …

J’EN veux à Armand Robin. S’il y a un écrivain à qui j’EN veux le plus, c’est bien lui. Pour toutes sortes de raisons, dont je ne livrerai que les principales, relevant quasiment de l’évidence – les autres, les secrètes, les ténébreuses, demeurant, elles (c’est imprécisément cela, l’ « EN »), ENfouies dans on ne sait quelles cryptes de l’inconscient, couvées ou cuvées dans l’ombilic des mots. Je sors ici les griffes de mes griefs, tout en abandonnant l’ « ahan » trop accablant de ce « EN » lourdingue obscur fonçant sur nous en lettres capitales (l’EN étant renversé en NE, rassemblant ainsi en lui toute l’énergie du « Ça » de la psychanalyse). Je lui en (des minuscules, désormais) veux de me contraindre à parler de lui – lui qui est par-dessus tout homme de parole et d’écoute, et n’a nul besoin d’un quelconque « communiquant », terme qu’il exècrerait ; je lui en veux de devoir prendre sa défense – lui dont l’œuvre et les activités ont une telle poigne, levée, et une telle rigueur que nul défenseur ne saurait être requis ; je lui en veux de l’ainsi mettre en avant, sur le « devant » (en latin ob) de la « scène » médiatique, le tirant du coup vers l’« obscène » – lui qui en quelques mots, en quelques formules lapidaires, pulvérise les obscéniques poses et lèches, mensonges et « niaiseries » dont s’empiffrent et se farcissent maîtres des lieux et leurs valetailles. Suffit d’ouvrir la télé : noms et faces de politiciens, journalistes, animateurs, truands et frimeurs en tous genres vous sautent au visage, faces de boucs lubriques, de chiens jappant, de louves voraces, de poules coquetantes, de renards chapardeurs, faune téléastique devenue domestiquement omniprésente, dont les dentures éblouissantes éblouies et les yeux allumeurs allumés s’affichent et se succèdent en cascades comme écus d’or croulant d’une machine à sous (c’EN est une).

Je lui en veux de m’obliger à utiliser, d’entrée de jeu, et pour pouvoir rentrer dans son propre jeu à lui en dressant une espèce de « bulletin d’écoute », des expressions auxquelles habituellement je répugne, dont la tournure superlative « le plus », qui aujourd’hui arpente tous les trottoirs, tsunamise rues et boulevards, engorge presses et chaînes des bêlements et flagorneries journalistiques et politiques agglutinés à quelques glaireux gargarismes de glosants « philosophes ». Suffit d’ouvrir une radio : « le plus grand », adorné d’un « absolument », prolifère en tous sens, polysémillant, à s’en dévisser les vertèbres et déglutir sa langue de bois. Jaillit, couramment associé à ce « le plus » absolu, l’absolu mot « génie », distribué à tous vents : mot qu’à seulement le prononcer (« génial » !) celui qui le prononce s’y croit, et s’en accroît – voyez-vous ça, c’est fort de café, ça – et s’en fait même miroir et miroitement. Les mimiques de l’auto-éblouissement se pressent au portillon du petit écran – pour une lancinante monstration (ils se sacrent « monstres », en plus !), et fabuleux rapport qualité-prix (qualité : néant – prix : exorbitant). J’éviterai donc de déclarer que Robin est le plus grand traducteur que je connaisse (que l’on me cite un « le plus » que lui – et j’ouvre derechef son robinet à langues, les trente ou quarante langues qu’il a pris à la gorge, littérairement parlant, lui, l’homme à la voix de gorge profonde), et j’éviterai conséquemment d’affirmer qu’il a, ou, mieux, qu’il est le « génie » de la traduction – tel que, parcourant allègrement tant de territoires de vivace création langagière, il est parvenu, lui haut couturier virtuose cousant ses textes au point du « non », au fil du « sans », à nous donner à désirer et à sentir ce que pourrait être, en son poignant murmure, une « outre-langue » – originelle, première, matriciante, d’humanité.

« Oh les beaux jours » du NON

Quel nom donné, outre l’outrance, à cette « outre-langue ? Ceux qui EN sont outrés, et répondent à Robin en l’outrageant et l’ignorant, autant les tenir à l’écart, l’écart dû aux ignares. Laissant toute sa noblesse et son charme propre, élégamment valéryen, au genre « traduction de … » auquel se consacre tel ou tel traducteur connu ou inconnu (tradutore qui, s’il travaille juste, serait-ce pour d’exsangues rémunérations, n’est nullement, comme aiment dire les cuistres, un traditore, un « traître » trahissant le texte originel, mais bien au contraire un « auteur » qui, par l’apport de sa propre richesse langagière, accroît – du latin augeo, « augmenter » – la qualité et les vibrations intrinsèques du texte premier), on pourrait dire de Robin qu’il est le plus grand « traduisant », le praticien fulgurant d’une « traduisance », ou mieux d’une « transduction » – si l’on veut bien entendre en ce « trans » le souffle d’une originaire « transe » poétique qui nous conduise (duction, de ducere) vers l’être primordial, « métaphysique », de la langue – son « âtre calme », dit-il. Le mieux serait encore de reprendre son propre terme, « non-traduction » : en cette expression s’avère le « génie » même de Robin, rare génie, qui est génie du rare, génie du « non », génie du « sans » (c’est peut-être bien lui, en vrai, « l’homme sans qualité », l’outre-Musil par excellence), génie du retrait (tel le tsimtsoum kabbalistique divin, qui vaut suprême prescription humaine), génie de l’évidement, génie du « rien » (son autre mot favori) – le nihilisme pur de l’anarchie, qui ingère le « rien » pour le recracher semence.

Il s’est voulu, délibérément, on dirait presque mystiquement (la « raison ironique » toujours précieusement préservée) : non-génie  – « non-génie » pour « non-traduction », où le « non », facteur de vérité, ainsi envoyé passionnément en uppercut oxymorique, désignerait une forme souveraine, ouverte à tous sens, de traduction créatrice – par delà mots, sens, rythmes, musiques et non-dits, qu’elle se garde bien d’embarquer dans quelque nymphatique non-nef que piloterait une non-muse (plus d’un, cependant, tentèrent d’embarquer Robin dans une nef des fous : Robin rappelle qu’Aragon le désigna – à quelle police littéraire ? – sous le nom d’« Abraham Robinovitch fuyant « l’U.R.S.S. avec Victor Serge », – la police, elle, le débarqua, tenu pour « dingue », cellulairement, à l’Hôtel-Dieu). Ce à quoi nous engage la « transduction » ou « non-traduction » pratiquée par Robin, telle que rendue lisible, visible (là réside véritablement la vraie « visibilité ») dans les textes de Poésie sans passeport, Ecrits oubliés et autres, c’est à nous mettre hardiment, joailleusement (oh, comme nous les entendons se croiser, caramboler en jeux de perles de vers, tous ces mots par lui ouvragés enfilés diamants !) à l’école du NON – la seule école, peut-être (qu’on m’en cite une autre, et je m’ « écraserai » platement d’un « oui » – néanmoins grevé de l’indispensable « mais ! »), capable de dégonfler les baudruches politiciennes et médiaticiennes qui nous « gonflent », nous dévorent l’espace, nous exténuent le souffle, moulinent notre temps vivant en fumeuse et marécageuse écume où s’enlisent, hallucinés, théâtralisés en habillage à la Beckett, nos rêveries d’« oh, les beaux jours ! ».

Chiffres fous pour outre-vie

« Au final », comme on dit (comme si l’on pouvait parler de final), « le plus grand » et son compère le « génie » nous ont bien eus, au contournement de l’œuvre. Alors, eux là, il faut bien se résoudre à fournir quelques mesures. Selon sources et compétences, qu’auréole la rumeur, Robin aurait travaillé sur au moins vingt-cinq à trente langues, plus même, aux dires des plus enthousiastes. Dans sa présentation du recueil de traduction Poésie sans passeport, aux éditions Ubacs (1990), Françoise Morvan, qui a beaucoup œuvré sur Robin, précise, dans une note, que « Dominique Radufe a recensé quarante une langues mentionnées dans le « Bulletin d’écoute » bi-hebdomadaire qu’Armand Robin rédigeait pour une trentaine puis une quarantaine d’abonnés […]. On répertorie des traductions de vingt-deux langues (allemand, anglais, arabe, breton, bulgare, chinois, espagnol, finnois, flamand, gallois, hollandais, hongrois, italien, kalmouk, macédonien, ouighour, polonais, russe, slovène, suédois, tchèque, tchérémisse) et des traductions possibles de l’hébreu, du gaëlique, du japonais, du grec et du latin (entre autres). Cela ne donne aucune indication sur la connaissance que Robin pouvait en avoir. » Une liste, plus qu’exhaustive, propose en note sur le web cet impressionnant dénombrement : « Dans le TABLEAU DES LANGUES ÉCOUTÉES [pendant les années 1955-1961], page 127 de La fausse parole édition 2002 du Temps qu’il fait, on trouve par ordre : Allemand, Anglais, Arabe, Bulgare, Chinois, Espagnol, Français, Hindi Ourdou, Hongrois, Italien, Polonais, Portugais, Roumain, Russe, Serbo-croate, Suédois, Tchèque, Ukrainien et aussi Albanais, Araméen, Arménien, Bahasa, Bielorusse, Catalan, Espéranto, Estonien, Finnois, Grec moderne, Hébreu, Irlandais, Japonais, Latin, Lituanien, Macédonien, Malais, Mongol, Norvégien, Slavon (vieux), Slovaque, Slovène, Yiddish ».

Vaste, en outre, est l’éventail des auteurs qu’il a doublés en langue, au double sens du terme : doublé dans l’autre langue, la française, et doublé dans son débordement, la poésie. Son « tableau » de chasse, pour le dire vulgairement, mobilise « les plus » grands maîtres, les « génies » enlistés et parfois même « empléïadés » dans le « patrimoine » universel – comme ne dirait pas Robin, qui serait pourtant « le plus » qualifié pour en parler, et EN être ! Il traduit du persan les Rubayyat d’Omar Khayyam ; de l’arabe le poète Imroul’qaïs (VIIème siècle) ; il traduit Goethe et Shakespeare, les poètes hongrois Ady et Attila Jozsef, le polonais Mickiewicz, l’espagnol Lope de Vega et le sud-américain Ricardo Paseyro, l’italien Ungaretti, l’américain Poë, les Russes Pasternak, Maïakovski, Essénine, Blok – il court même après le chinois Tou Fou. Il s’attache, panachant sa non-traduction de coquetterie, à des langues aussi rares que le tchérémisse des prairies, lequel tchérémisse n’est ni un cavalier ni un yoghourt, mais, comme le précise le dictionnaire, « une langue finno-ougrienne de la Haute Volga » – and so on.

En cette populeuse et pulpeuse Babel, qui donne le tournis, Robin circonscrit un centre de gravité, un axe impérieux autour duquel tourne l’entière humanité. Il le désigne clairement dans un poème de Ma vie sans moi, Le Monde d’une voix (Poésie/Gallimard, p.128), où la quantité déconcertante vire en fringante qualité, chorégraphiée en ces termes :

SIGNES DES HOMMES

Signe des hommes, voici pour vous mes nuits

Langue, sois-moi toutes les langues !

Cinquante langues, monde d’une voix !

Le cœur de l’homme, je veux l’apprendre en russe, arabe, chinois,

Pour le voyage que je fais de vous à moi

Je veux le visa

De trente langues, trente sciences.

Je ne suis pas content, je ne sais pas encore les cris des hommes en japonais !

Je donne pour un mot chinois les prés de mon enfance,

Le lavoir où je me sentais si grand.

Signes

De minuit jusqu’à l’aube, épanouie,

Parmi les fleurs tapies, puis épanouies,

Mi-vie, puis survie, vie, outre-vie !

Anti-Tour de Babel

Faisant tourner, en sa geste transductrice, sa mappemonde aux « cinquante langues », Robin s’emploie – son « métier » de poète et de journaliste – à tracer ou retrouver la trace, le tracé qui va « de vous à moi », la relation originaire sur laquelle est fondée cette forme primordiale d’humanité qu’est l’un-l’autre (l’« être-là-avec » de tout humain – il est difficile à la fois d’en sortir et d’en dire plus), l’axe central qui traverserait « toutes les langues » pour en faire sourdre leur sourde unité : « monde d’une voix », qui est voix du monde, monde qui est « monde d’une vie », vie qui est « vie sans moi » (ce « moi » si peu là au monde tout en y étant tout), un « sans moi » qui est « mi-vie » mais aussi, par ce vidage même, qui déleste et leste, plus que « vie », « outre-vie » – laquelle ne saurait être rien d’autre, en cette liaison « de vous à moi » (nous EN sommes tous là, n’est-il pas vrai, ludions surfant trampolinant en ce EN, sur haute et concrète « métaphysique »), que l’humanité en son essence, qui est ça : « signes des hommes », « cœur de l’homme », « cris des hommes ».

Robin dessine une perspective singulière, qui pourrait être qualifiée à première vue d’ « utopique » : à la fois anté-babélienne, écho du temps édénique où l’humanité parlait d’une seule voix (tu parles !), au point d’exciter la jalousie des dieux (mythe de la Tour de Babel, figure de Prométhée en son piton), et anti-babélienne, car récusant et dénonçant la malédiction divine qui fait de la pluralité des langues la source des écarts, heurts, conflits, maux et malentendus entre les hommes qui, n’arrivant plus à se parler, à s’entendre, s’entrecognent et s’entretuent. Contre la vision biblique de la Genèse, qui raconte que Babel fut un embrouillamini (Babel, de l’hébreu bâlal, « brouilla, babélisa » ; Babel n’est plus, étymologiquement, « Porte de Dieu », mais « ville d’embrouillement », cf. La bible, Osty, Genèse, 11, 1-9), un Robin « anti-Tour de Babel », comme il se proclame, fait de la mosaïque des langues une fresque multipliant en tous sens les coruscants et résonants éclats de la parole humaine. Ecoute donc bien ceci, ô petit homme (Reich : « Ecoute, petit homme »), ô man, ô Adam kadmon, entends ce primordial bereshith : avant de parler ta langue, langue de ton pays (« bien-aimé », comme tu t’en targues), de ta « race » (tu te la tagues en tête, bêta), «  tu parles homme, tu es homme de parole homo loquens ! Il appartient à la poésie, telle est sa vocation, et telle son essence, de nous restituer, à travers le génie unique de chaque langue, cet élan créateur moteur de toute humaine parole. Pour le dire plus crûment (le cru du « langage cuit » – salut à toi, ô Desnos), il s’agit de faire rendre gorge à la langue, d’aller fouiller la langue jusqu’au tréfonds de la gorge pour atteindre une sorte de point de gorge imaginaire : premier, ombilical, matriciel, où se concocterait brut l’enrouement natif de la parole.

[S’il est vrai qu’une analogie ne fait pas preuve, elle n’en invite pas moins à tenter l’épreuve d’une homologie, telle celle qu’ici nous proposons : la psychanalyse, si profondément attachée à la parole, au « parlêtre » comme ils disent, ne serait-elle pas née de ce que, dans son premier grand rêve (« rêve du 23-24 juillet 1895 », « le premier rêve…soumis à une analyse détaillée », dit « rêve d’Irma »), Freud se voit farfouillant dans la gorge béante de sa patiente Irma, pour y voir, pour y lire, pour en détacher et élire « une grande tache blanche » qui sera l’écran blanc où viendra s’inscrire et discourir son invention, gorge figurant les « propylées » – image associée au « propyle » du rêve – , la grande porte par laquelle la psychanalyse fera son entrée ?]
* Robin a été secrétaire de la Fédération anarchiste de la Région Sud de Paris et de la Seine (1946 – d’après Skol Vreizh, « Repères biographiques »).

Deuxième Partie

Arborescence AnAr Armand Robin

Encore plus, et plus que jamais !

Parler-monde

Du « génie » de la langue qui soutient l’incomparable activité de Robin, attestent ses textes de « non-traduction » publiés et diffusés, offerts à quiconque veut s’en saisir et s’en faire fructifier. Poésie sans passeport rassemble les émissions de radio consacrés aux poètes qu’il nous fait entendre : hongrois, russe, arabe, suédois, breton, néerlandais de Hollande et des Flandres, italien, finlandais. Ecrits oubliés produit des textes provenant des domaines russe, allemand, espagnol, finlandais, tchèque, polonais. Les éditions « Le Temps qu’il fait » – label reprenant en hommage le titre de l’unique « roman » de Robin, son texte le plus accompli et personnel, si l’on peut dire – ont publié notamment Quatre poètes russes : Essenine, Blok, Maïakovski, Pasternak (1985). Etc. Ces parcours effectués, l’outre-écoute, à visée poétique, des plus empoignants auteurs de la littérature mondiale, se double chez Robin d’une valeur inverse, vouée à l’asservissement et à l’avilissement de l’homme  : une écoute et outre-écoute des discours de l’actualité la plus immédiate et la plus ordinaire, discours de bas étage ou de « bas-fonds », dit-il, langue de lattes (rampante) et de blattes (puante), « sous-langage » dit couramment « langue de bois », qui caractérise, en sa visqueuse « transparence », le parler idéologique et politique à visée de propagande – c’est le parler ininterrompu du mensonge et de la belligérance qui, effet médiatique planétaire le plus patent et crispant d’une dite « mondialisation », accède aujourd’hui à un statut triomphal de parler-monde.

« Sous-langage » ou pidgin-langue des « bas-fonds », le parler-monde est une sorte de « novlangue » à la Orwell dont les misérables borborygmes expectorés par Big Brother s’ouvriraient pour laisser couler à flots les pires fielleuses jactances de l’insignifiance. Robin l’a accueilli, méta-physiquement (« règne métaphysique inversé »), durant des nuits entières, dans une étrange et lucide torpeur, une extatique fatigue, un non-repos nocturne où les mots lui tombaient sur le crâne telles de rafraîchissantes hallebourdes. Il nous semble le voir s’abandonnant à l’attention flottante d’une troisième oreille, une non-oreille, dirait-il, n’oreille tympanisant tous azimuts. Cela s’appelle La fausse parole (1953 – l’année qui vit crever le Staline, le « Koba » de certains « intellectuels » français pissant d’admiration !). Qu’est-elle, en vérité ? Tout, étendu sur la couche du « rien ». En nos mains, cet objet : un « infra-mince » volume d’à peine une petite centaine de pages, en lettres très lisibles montant aériennes sur vélin blanc. Bulles de mots s’élevant au-dessus du déversement des postes de TSF, elles s’offrent d’abord en espèces de frémissants fumetti « poétiques » traversant les séquences en bande dessinée d’un insolite patchwork de textes. L’ouverture annonce d’emblée la couleur, avec ce titre du premier chapitre au surréalisme rugissant de grâce : « Le lion mit à sécher son burnous dans la rivière » – phrase extraite d’un manuel d’arabe littéraire utilisé par Robin, et qui nous engage sans coup férir dans le processus de sèche ivresse qu’il revendique.

Nous prennent au corps ces quelques propos de vertigineux éveil: « Qu’ai-je besoin d’ensommeillement, puisque je lampe, jusqu’à l’ivresse, du non-être ? Si je tiens encore quelques instants dans la vie d’autrui, je pourrai paraître dans les premières lueurs en danseur titubant, en sobre ivrogne exécutant les figures du non-moi. / Quand enfin, très rond visage rougi de tout le sang répandu cette nuit, surgira le vaniteux soleil, je serai en état de porter en un règne d’au-delà le sommeil vers ces hommes lamentables qu’on appelle puissants, ainsi que vers des enfants malades, un vase plein de lait dont il faut que rien ne tombe, ma tête labourée de toutes les paroles qui font le mal, ma tête lézardée de tous les événements qui cassent, tête en toute antitête entêtée, tête fatiguée d’une fatigue d’outre les fatigues et par là changée en plus inlassable, inlassée tête. » (37). « Je connais dans toute leur plénitude toutes les très blanches extases de la fatigue, drogue à faire oublier temps et espace. » (40) « Et que ferais-je, m’ajoutais-je, de leurs vacances ? Ne suis-je pas absolument vacant à tout instant ? Rien de moi ne m’habite : ahan par ahan m’ahannant, me désertant implacablement, je me crée en successif autre ; grâce au non-but et au non-calcul, authentiquement je vaque. » (34) « Sans parole, je suis toute parole ; sans langue, je suis chaque langue. D’incessants déferlements de rumeurs tantôt m’humectent et me font onde, tantôt m’affleurent comme un destin de calme promenade et me font sable, tantôt me choquent et me font roc. Je m’allonge en très immense et très docile plage où de vastes êtres collectifs, nerveux et tumultueux, abordent en gémissant élémentairement. » (35)

S’il évoque, pour s’en écarter, dans un court dialogue de trois petites pages intitulé « Le beau feu de bois flambant », l’idée qu’il aurait inauguré « un genre littéraire nouveau : celui de la satire métaphysique » (93), on peut retenir, au moins, de « satire », une rigueur caustique dessoudant la fausse parole, et de « métaphysique » le renvoi aux fondements même de la parole, tant « fausse », celle qui tue, qui pratique « la mise à mort du verbe » (tuer, en argot : « dessouder »), que celle qui tente d’accéder à l’ « être »-« non-être » de l’homme, celle qui s’efforce de se réaliser dans la poésie en donnant claire voix aux « signes de l’homme » et qui trouve son expression « la plus » impressionnante dans cette œuvre aussi accomplie qu’inaccomplie, Le temps qu’il fait, qu’il conviendrait de qualifier, reprenant les néologismes qu’il forge dans sa traduction de trois courts textes de Goethe (Mahomet, Satyros ou le Faune fait Dieu, Les Dieux, les Héros et Wieland), de « ondulerrante » et « démuraillée ». [Nous voyons par exemple affleurer l’essence de l’amour dans sa traduction des strophes du poète arabe antéislamique du VIIème siècle, Imroul’qaïs, « transduction » qui le conduit à prononcer ce jugement confrontant et liant en grâce amour, poésie et éthique – peut-être « la plus » belle (superlative) définition jamais donnée de l’érotisme, que je souligne : « « l’antique arabe …en son arabe quasi araméen, apportait la preuve que le mieux à faire est de mêler une sorte de seigneuriale honnêteté aux choses de l’amour et de les chanter telles qu’elles sont en innocence entière et sur un très haut ton. »

On EN veut encore plus, de l’Arborescence Robin

La fausse parole s’énonce, grasssement, dans les discours de propagande qui est une des vocations majeures de la radio, et en plus grandiose encore de la télévision, que l’ « on » présente, émule de King Kong, comme la « Huitième Merveille du Monde ». Elle trouve ses productions jumelles (radio-télé) dans le discours publicitaire, tellement incrusté dans le paysage et l’âme modernes qu’il est comme « naturalisé » : la publicité gobe le réel, en elle le fond et le digère, et l’homme gobe la publicité, en fait ses « bas-fonds » et s’en gratifie. A quel point l’infamie publicitaire diffame l’être humain en son essentielle humanité, on a peine à l’imaginer – l’imagination étant elle-même la proie privilégiée des « pavloviseurs » professionnels. Les radios russes, staliniennes, fournissent à Robin des matériaux surabondants et « idéals » (« Staline, tu es la Parole ! Staline, tu es la Paix ! Staline, tu es la Vérité et la Vie ! » – des cohortes de « pavlovisés » français gobèrent ces paroles) pour l’illustration et l’analyse de la fausse parole, et notamment pour ses « Bulletins d’écoute », rédigés au cours de ses longues nuits d’outre-écoute et d’outre-fatigue, et distribués à des abonnés aussi divers que « le Quai d’Orsay, le Comte de Paris, le Vatican, la Fédération anarchiste, Le Populaire, Le Canard enchaîné, La Gazette de Lausanne » (d’après Skol Vreizh, n°12, 1989) et quelques autres, dont le général de Gaulle. Mais, même « oreilles closes » (dit-il), les voix lui arrivent de partout, telle par exemple cette émission en pakistanais lancée par une radio italienne (qui, au Pakistan, la recevra ? se demande-t-il).

Le principe qui règle son écoute et ses interprétations est celui que formula Péguy ( « poète » d’une « véritable révolution socialiste », aux yeux de Robin) : ce n’est pas ce que vous dites qui m’intéresse, c’est comment vous le dites. Comment : cela s’entend comme outre-écoute des voix, intonations, rythmes, musiques, rhétoriques, reprises obsessionnelles des images et des mots aux résonances arborescentes … Le comment d’aujourd’hui, avec le triomphe de la télévision – que Robin a connue à ses débuts, lorsque, dit-il, « luisante et avenante », « jeunette encore, elle se tenait modestement » -, c’est aussi, à profusion, toutes ces têtes qui s’entêtent à partout téter l’écran-blanc-seing (ils ont « carte blanche » pour toutes les menteries possibles), à sans cesse occuper réoccuper suroccuper ma-ma-Télé, avec mimiques, clins d’œil égrillards ou regards profonds, bouches et dentures à sourires, palpitations de narines, gesticulations, le tout en parallèle avec les tenues de voix – congrues ou incongrues. Telle est la cuistre ou autiste « niaiserie » de tous ces coureurs de télé qu’ils croient pouvoir pousser leur avantage à se pavaner enrôlés fardés en postures d’icônes sur écrans télé – paons lâchés tout plumage déployé en roue libre tournant folle (mais qu’EN voit-on ?).

Spectacle « effrayant », dit Robin, que cette domination quasi totalitaire d’ « éperviers mentaux », « fantômes verbaux rapaces », « assassins des âmes … riants et gras de certitude », « carnassiers mentaux en quête de pâture » – acharnés à «dompter, à magnétiser de loin des millions et des millions d’hommes » – « chape d’hypnose …télédescendue sur des peuples entiers de cerveaux. ». Ces « redoutables opérations de domination à distance » (elles expriment le vrai pouvoir, et ses armes : mensonge et bêtise) créent « une inédite variété d’aveugles » – et l’on déplore que, parvenu à ce point de masse critique, Robin ne pousse pas plus avant ses arborescences de langues et de voix : on EN veut plus, on EN redemande, on veut boire jusqu’à plus soif et jusqu’à l’ivresse et la lie à ses outres d’écoutes, le suivre en ses époustouflants « ahans » (son mot-force) logés en ce EN obscur, mystérieux (ainsi faut-il entendre notre « EN vouloir à Armand Robin », en y inscrivant son envers, le NE) qu’il veut placer sous les lumières des « facultés de l’entendement » (« entendre », « entendement » – c’est même racine et même voie pour Robin).

On lui EN veut enfin, ses feux d’artifice lancés, de nous laisser « déconcertés » – lorsqu’au terme de sa haute voltige dans les « bas-fonds » de la langue, s’EN prenant aux « mathématiciens quantitatifs [représentants d’une science de la quantité, dominatrice, totalitaire, raide, mécaniste et dogmatique], maîtres du Pouvoir réel », il conclut, pour affronter l’« ENjeu de la lutte », sur cette apparemment modeste proposition, qui porte loin : « Commençons par les déconcerter. » Songeait-il à l’ouvrage du révolutionnaire Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, témoignage de son expérience des prisons staliniennes et du goulag, où pareille « déconcertation » est chargée d’une puissance critique et d’une exigence de résistance aptes à tenir en respect la violence assassine du mensonge dans lequel nous baignons ? Est-ce utopie, alors, que de vouloir, aujourd’hui, passionnément, tout faire pour nous retrouver, par la force de l’entendementau pays du mensonge DÉCONCERTÉ ?

R.D.

Notes

1. Comment ne pas célébrer le 50ème anniversaire de la mort d’Armand Robin, alors que lui-même s’exclame : « Je ne veux pas de la mort de Mikiewicz il y a cent ans » – en donnant cette raison qu’ici nous pouvons intégralement lui appliquer : « Ces derniers mois [ces dernières années. R.D.] j’ai rencontré ce poète partout. Il a notre âge. » Il a écrit lui-même  dans la revue Comoedia du 20 décembre 1941, « A propos du cinquantenaire de la mort d’un poète », deux pages fulgurantes sur Arthur Rimbaud, « ce patriarche tragique, centenaire à seize ans. » Et dans cette même revue (28 février 1942), il offre une magistrale présentation de Péguy, défini comme le « poète de la révolution roturière », d’une « véritable révolution socialiste »  – qu’illumine une figure de « Mère », « plus sacrée que même la mère du Christ » et plus qu’une « Eve » de légende : « l’une de ces multiples mères obscures au nom desquelles il est sous-entendu que la révolution se fera »,

« paysanne,

qui ne savait pas lire

et qui première m’enseigna

le langage français ».

2. En août 1945, Robin commence à écrire dans Le Libertaire, qui publiera divers articles et traductions du poète. Ses Poèmes indésirables sont publiés par la Fédération Anarchiste. L’auteur renonce à tout droit d’auteur, et demande que le produit des ventes soit versé à la F.A. Ses Poèmes d’Ady, puis ses Poèmes de Pasternak sont publiés aux Editions Anarchistes. En 1948 paraissent ses derniers articles dans Le Libertaire. A partir de 1953, il commence à collaborer à la revue Preuves. Il demande son adhésion à la Société des Gens de Lettres –demande portant cette appréciation manuscrite de Jean Paulhan : « je suis content de pouvoir appuyer la demande d’Armand Robin, que je tiens pour un grand poète et un grand écrivain » – confortée par cette note de Marcel Arland – « je donne de tout cœur le même avis que Paulhan ». A sa mort, la SGDL, qui le déclare « décédé le 20.4.1961 » (en réalité, le 29.4.), clôt son compte de droits d’auteur, avec cette mention : « solde débiteur : 20,59 NF.]

3. Cf. Roger Dadoun, « Robin, anarchiste de la grâce », in revue Réfractions, octobre 2003.

« Toutes les voix du monde et idiotisme planétaire : de l’anarchie d’Armand Robin à la schizo-analyse de Deleuze, à travers poésie, radio, télévision », in Corps politiques – Cosmopolitismes, XVIII° – XXI° siècles, Textuel n°44, juin 2004. Une série de cinq émissions, « Robin, anarchiste de la grâce », dans « Les chemins de la connaissance », France Culture – série rediffusée dans les « Nuits de France Culture », le 17 et 18 avril 2011, à 3h15 et 3h05.)

R. D.

(Textes publiés dans Le Monde libertaire, Première Partie, n°1634, du 5 au 11 mai 2011 ; Deuxième Partie, n°1635, du 12 au 18 mai 2011.)

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