Site de Roger Dadoun Publications, articles, livres …

payday loans
payday loans

avril 8, 2007

MODÈLES PSYCHO-CULTURELS À LA TÉLÉVISION

Filed under: Médias — Roger Dadoun @ 8:32

MODÈLES PSYCHO-CULTURELS À LA TÉLÉVISION

Éléments de psychanalyse politique

Quelle plus flambloyante ou flambeuse entrée en matière analytique, lorsque l’on aborde les rapports stupéfiants existant entre psychanalyse et médias, que de monter en épingle, en leurs compliqués tressages, d’un côté, sur le volet « médias », l’Argent , de l’autre, sur le volet « Psychanalyse », les « immondices » – c’est-à-dire cette libido anale dont Freud se targue, avec un juvénile enthousiasme, dans une lettre du 22.12.1897 à Fliess, l’ami qui ne manquait pas de nez, d’avoir découvert les opaques et labyrinthiques cheminements : « Je puis à peine t’énumérer tout ce qui pour moi (nouveau Midas) se transforme en immondices. Tout cela concorde parfaitement avec la théorie de la puanteur interne. Et surtout l’argent lui-même pue. » (La légende raconte que le roi Midas transformait en or tout ce qu’il touchait – mais elle raconte aussi, opportun rappel médiatique : « Midas, le roi Midas, a des oreilles d’âne »). Cette expression, « L’argent pue », cinglante formule condensant une des inventions fondatrices de la psychanalyse (mais de grands auteurs en ont eu la magistrale intuition, tels, sans parler des énormes Rabelais et Swift inventeur des « Yahoos », Dickens, écrivain fort prisé de Freud, qui, dans sa dernière œuvre, L’ami commun, 1864-65, décrit freudiennement comment un personnage, au début de l’énigme, fit fortune « by dust », à partir de la « poussière », euphémisme pour « excréments humains »), « l’argent pue », donc, nous pousse, poussant à fond la Dreckologie freudienne (de l’allemand Dreck, « boue », « saleté », « immondice » – pour tout dire : « Merdologie »), à fouler les luxuriants marécages-montages financiers qui font prospérer – mais, n’ayez crainte, plus douce sera la chute – les médias. Cet aspect économique, qui n’entre pas directement dans notre propos, doit cependant d’emblée être relevé, d’abord parce qu’il fait l’objet d’un refoulement têtu (l’argent se dérobe plus encore qu’il ne s’excipe), mais surtout parce qu’il commande, dans tous les sens du terme, les réalisations médiatiques : orientations, styles, engagements, personnalités, réseaux, etc. – soit, plus exactement pour ce qui nous concerne, la production, l’entretien et l’emprise de modèles psycho-culturels, dont la psychanalyse est en mesure d’indiquer ou de baliser les voies pour en suivre les passionnants circuits.

Il ne s’agit donc nullement, en l’occurrence, telle est la position ici adoptée, d’aller fouiller, farfouiller, cafouiller dans les parages d’inconscients individuels, d’allonger Jacques, François ou Michèle sur un divan téléastique – cet exercice, à visée diagnosticienne et clinique, dont la télé se montre friande, sera laissée aux jeux malins et aux bons soins, si l’on peut dire, des psy de service, psychiatres, psychanalystes, psychologues, psittaciques d’une langue-orthodo-psy, dont l’incorrigible fatuité enrobée de feinte modestie n’a d’égale que la lassante réitération des lieux communs affirmant qu’il  faut (surtout pas) tuer papa, coucher (mais pas) avec maman, et quéquête (au pas cadencé) d’identité etc.. C’est le corps social tout entier, avec ses différents modèles et expressions, tels qu’ils se projettent et s’avèrent dans ce gigantesque appareil appelé télévision, qui retiendra notre attention – en conformité avec une approche psycho-politique, qui pourrait aussi bien être qualifiée, si l’expression n’était pas trop ambitieuse, d’anthropologie psychanalytique.

L’ARGENT EST ROI – ET LE ROI EST NU

Est-ce banalité de dire qu’à la télévision l’argent est roi ? Assurément, puisqu’il l’est, fera-t-on remarquer, partout, et que la télé ne fait qu’occuper une place de plus et de choix dans la longue succession des espaces et pratiques où l’argent exerce son emprise : le célèbre Veau d’or dont la Bible décrit la spectaculaire érection (clip télé : « on applaudit bien fort ! ») demeure éternellement renaissant, « toujours debout », mais aujourd’hui plus obèse que jamais, nourri qu’il est aux génétiques hormones des spéculations frénétiques et des productions télé. Littérature, philosophie, idéologies n’ont cessé depuis des siècles de dénoncer, avec autant de virulence que de vanité, le règne de l’argent. Un seuil a peut-être été franchi, avec le capitalisme et la bourgeoisie modernes, si l’on en croit, parmi tant d’autres, un Péguy, auteur de L’argent, suivi de L’argent suite, (1913), déclarant dans sa Note conjointe laissée inachevée à la veille de sa mort en 1914: « pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure ».

Mais, visionnaire puissant, Péguy n’avait encore rien vu – vu qu’il n’avait pas la télé ! Il n’aurait jamais pu imaginer, croyons-nous, à quel degré d’illimitation et de démesure la télévision pousse l’empire et l’omniprésence de l’argent – en le plaçant et déplaçant, si l’on peut dire (« placer », « déplacer » : mécanismes psychiques élémentaires), sur tous les terrains possibles et imaginables, « sans limitation ni mesure », avec ce « plus » inimitable qui n’appartient qu’à elle, qui nourrit son puissant potentiel d’approche du monde et fait son inestimable intérêt analytique : la mise à nu – avec images et sons et figures multiformes dont se vêt et se dévêt une telle pratique. L’argent est roi – et le roi est nu, dirait le petit enfant du conte d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur. Ou, autre regard, porté par l’artiste-penseur Marcel Duchamp composant de bric et de broc – mais combien méditée, combien méditative – cette œuvre emblématique : la mariée mise à nu par ses célibataires, même (1912-1923) – où la dite « Mariée » pourrait bien représenter, en sa toute blanche et invisible vêture, en son « blanchiment », l’Argent-Roi, pour peu que l’on admette qu’en ces insolites entités : « Mariée-Argent » (il n’y a peut-être de véritables noces que d’argent ?) ou « Célibataires » (ne sommes-nous pas, fondamentalement, des « machines célibataires » ?) circule l’énergie psychique dont l’artiste a tenté d’effectuer la projection, en fabriquant et emmontant toutes sortes de rouages et mécanismes (qu’il nomme, dans ses notes de Marchand du sel : « rouage-désir », « essence d’amour, sécrétion des glandes sexuelles de la mariée », « matrice d’éros », « onanisme » ou « le célibataire broie son chocolat lui-même », etc.) taxidermisés totémisés dans son Grand Verre qui, quoique ou parce que strié de fêlures, se dresse en préfiguration structurale librement freudienne (appareil, appareillages psychiques pris aux mots-images, avec projection, identification, hallucination, sublimation, etc.) de l’écran de télévision.

À l’image de l’inconscient qui se faufile à travers toutes les brèches, s’ébroue dans tous les gouffres, escalade toutes les aspérités, multiplie les clins d’œil pour s’exprimer, s’exposer, s’exhiber, et tout « ça » crève les yeux, n’est-ce pas, mon bon et vieil Œdipe (car on ne pouvait pas ne pas le nommer, celui-là, tradition oblige), l’argent s’affiche à la télévision en (dé)monstrations époustouflantes. Époustouflants tous ces chiffres qui éclatent, s’alignent, cascadent, s’exhaussent, s’exaucent dans d’innombrables émissions, où il s’agit de GAGNER, RAFLER, vite, le plus vite possible (quelques secondes tolérées pour répondre ou gesticuler – time is money, sommation implacable) un dico, un tour aux îles bienheureuses, une auto dernier cri ou un million d’euros. Et caméras de s’attarder sur visages crispés, yeux hagards, ongles enfoncés, mines défaites, et cris, embrassades, bisous, « pleurs, pleurs de joie » (un autre « Pascal ») ou de détresse : l’argent éclate avec toute la violence de la primordiale envie (celle que va chercher au tréfonds de l’âme la psychanalyste d’enfants Melanie Klein), fonctionne comme omniraflant désir porté, déporté, transporté à sa plus stridente intensité, énergie libidinale venant percuter et faire halluciner une masse sociale modelée passive, amorphe, hystérisée.

TÉLÉTHON, TÉLÉTRON

Auprès de cette pharamineuse Argenterie, de ces interminables jeux, questionnaires, devinettes, roues, jackpots, pubs, etc., acharnés à faire grimper enchères d’appétits, d’euros et d’audiences, l’opération d’humanitairerie appelée Téléthon se révèle exemplaire : elle mobilise deux jours entiers un pays entier et toutes les couches de la société et débite exercices, prestations, exhibitions en tous genres, afin de récolter des dons et battre des records ad hoc – au nom de « la bonne cause ». La scénographie en trois plans superposés de cet événement télévisuel annuel est éloquente : un parterre d’enfants handicapés, sur chaises roulantes, sollicités de temps à autre avec la compassion requise ; à un niveau plus élevé, vaste scène balayée par les projecteurs où s’exhibent, aux côtés des noms du show biz, sport et autres, des « stars » télé télévêtus de leurs habits de soirée haute-culture, voltigeant et se relayant avec grâce, charme et alacrité pour exercer une forte et incessante pression sur les téléspectateurs, en sonnant le tocsin d’ « à vot’bon cœur m’sieurs-dames », et en sommant les « gens », « concrètement », comme disent les journalistes, de cracher au bassinet. Ce « cracher-don » (tout un « crachottement » télé relève de la libido sadique-orale – c’est une piste à suivre) a le don d’établir un raccord, quelque peu abrupt, avec l’équivalence argent-excréments déposée au tout début : on sait que, pressé par les parents obsédés de « propreté » (exigée déjà pour que l’enfant soit « pris en maternelle »), l’enfant, déféquant, a le sentiment de leur faire don de son étron. « Bravo », s’écrient certains parents, maniant déjà l’applaudimerde.

Ainsi glisse-t-on (lapsus), trop facilement, de téléthon à télétron. On ne saurait s’étendre là-dessus, car c’est, troisième niveau, la sublimation télé qui domine, portée à son comble sous l’aspect de la fabuleuse bande lumineuse qui s’étire tout au sommet de l’écran pour afficher, en continu, minute par minute voire seconde par seconde, le chiffre « allumé » auquel contribuent et vers lequel convergent les mannes multipliées issues de tous les terroirs hexagonaux. Au plus haut des cieux écraniques, un Fiat lux pétille en permanence. Vont là de paire, plaisants comparses, détente sphinctérielle et narcissisme collectif : les grosses entreprises qui exhibent leurs dons en reproductions gigantesques de chèques (à plusieurs zéros) et les petits donateurs de la France d’en bas de laine (un zéro) se mirent et se vivent nombreux (comme on le dit d’un poème) dans l’altitude ex-altée du chiffre, et communient en un sentiment de solidarité et de générosité dont les bienfaits attendus, réels et nécessaires, ô combien, n’excluent pas qu’il s’agisse, de part en part, en flux d’images, paroles et foules, d’une affaire de télévision.

TÉLÉ-AFFAIRES

 

La télévision est là vraiment à son affaire parce que, pic et pic et gouffre d’argent, elle constitue un prodigieux espace d’affaires, tous azimuts. D’abord, outre que, comme tous les médias, elle raffole des affaires (sang, sexe et espèces sonnantes et surtout trébuchantes) affichées à la une, touillant avec ardeur le fumet du scandale, elle a un faible très fort pour les gens d’affaires. Les émissions qui offrent panel et table d’écoute à pdg, directeurs, « managers », « executives », « décideurs », se suivent, prolifèrent et se singent : le journaliste télé, dans ses petits escarpins lustrés, à vue d’œil frétille à titiller son fascinant hôte droit dans ses bottines à milliards, en causant investissements, bénéfices, parts de marché, fusion, restructuration, opa – plus rarement licenciements, parachutes d’indemnités et stocks options. Fascinant de voir comment la télévision se complaît – ça jouit là, à vue d’œil – à caresser le capital dans le sens de son gras, soyeux et absalonique poil. Avouons-le : pour nos pauvres regards studieux vite lassés de toutes ces flagorneries et chiffreries, c’est une prime de plaisir offerte par de fringants animateurs. Justement, ces fringants-là, les dits animateurs-présentateurs, à peine parvenus à quelque notoriété, en procès de « starification », et répandus sur plusieurs émissions (tout est bon : livres, films, chansons, expos, tableaux, couture, concerts, ministres, papes et hardeurs du porno – le tout abordé sous l’angle largement obtus d’une « critique » promotionnelle, publicitaire sans vergogne), n’ont plus qu’une seule obsession : franchir le pas, créer leur propre société de production, passer de fort juteux contrats avec directeurs et patrons de chaînes en tarifant au prix fort leurs propres produits. Que pourrait-on attendre, du coup, des productions ainsi engagées ?

Pré-critique anticipant certaines caractérisiques de l’univers télévisuel, le Péguy de L’Argent en avait esquissé une espèce de caractérologie : c’est, écrit-il dans Notre jeunesse (1910), « le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux qui font le malin. »  (p.14-15). Avec une surprenante prescience, il annonçait l’espèce de désastre que l’on voit aujourd’hui advenir sur soft machine avec la télévision : « tout un monde vit et prospère, paraît prospérer contre toute culture » (p.16, italiques de Péguy). « Malaise dans la civilisation », (autre et meilleur titre : « malheur dans la culture »), diagnostiquait de son côté Freud (1930), après s’être interrogé sur L’avenir d’une illusion (1927) : sans rien oublier des cataclysmes d’humanité provoqués par les deux ignobles totalitarismes, nazisme et stalinisme, on peut penser que l’illusion, qui est la cible majeure sinon exclusive de la pensée psychanalytique, a trouvé dans la télévision son plus fabuleux et prospère avenir ; « faisant un malheur », comme on dit,  elle fait l’actuel malheur de la culture (ou de la civilisation  – les termes étant synonymes, pour Freud comme pour d’autres penseurs tels que Lévi-Strauss). L’espérance de Freud, de voir un jour « l’Éros éternel » tenter « un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel », Thanatos, la pulsion de mort, se heurte aujourd’hui aux effarants dévergondages d’un Éros abusé dégradé auxquels s’adonne une télévision maquereautant, sans nul « état d’âme », le couple voyeurisme-exhibitionnisme. Ainsi, sous nos yeux éberlués (« eyes wide shut », dirait Stanley Kubrick – mais, avant lui, dès 1955, ce très grand de la radio que fut l’anarchiste Armand Robin prévoyait, dans « Le peuple des télécommandés », que « la machine à regarder peut servir à créer une nouvelle variété d’aveugles »), les malins, petits et gros, de la télé, font de l’argent et défont la culture – en une spirale rageuse et obscène aux allures de « cauchemar climatisé » (Henry Miller).

Une enquête approfondie sur « L’Argent de la Télé » reste à faire, qui permettrait d’asseoir sur des bases plus rigoureuses notre analyse – et l’on pourrait alors, si l’on veut, distinguer au passage et cerner le rôle et les positions (inconscientes) des structures pulsionnelles et caractérielles des individus eux-mêmes. Une telle enquête rencontrerait de sérieuses difficultés, car les patrons de télé (privés et publics) ont allumé des contre-feux, en achetant systématiquement journalistes et téléastes des divers médias. La pratique du cumul des postes, positions et revenus (« casquettes »), coutumière encore que lourde de suspicion dans les milieux politiques, est devenue monnaie courante, littéralement parlant, c’est-à-dire très monnayée et très courante, à la télé, terrain d’élection et quasiment chasse gardée (réservée, à la manière d’un Conseil d’État petit pied mais grand bakchich, où l’On met à l’abri ses bons et serviables « amis » politiques) pour les collaborateurs des quotidiens, hebdomadaires, mensuels et autres publications. On n’est jamais si bien servi que par moi-même, dit crûment la télé, avec son acolyte la radio – et les voici qui embauchent et débauchent directeurs au premier chef, et rédacteurs en chef, et chefs de rubrique, délégués, adjoints, chroniqueurs, reporters, « spécialistes » et « experts » en tous genres qui font tinter bien haut (« n’importe quoi, pourvu que ça ait l’air savant », avoue un des gros cumulards frimeurs) leurs breloques savantes en « logues » : kremlinologues, irakologues, égyptologues, politologues, criminologues, qumrânologues, victimologues, sexologues, graphologues, etc.

La télé – l’argent de la télé – est comme le couronnement du système des cumuls. On assiste à la prolifération d’une variété nouvelle, une engeance de journalistes multipodes aux pouvoirs aussi abusifs qu’inquiétants : un pied dans un quotidien, un autre à la télé (parfois deux, trois orteils ou plus), et d’autres dans hebdo, revue, journal de province, radio (parfois deux, trois micros ou plus), édition, etc. – cumul de charges, pouvoirs et glorioles qui se traduit par un surcumul de revenus, sacrément gonflés, de plus, par les confortables rentrées ménagées par les sorties en « ménages ». « Ménages » (pas d’entrée dans le dictionnaire) : prestations diverses – conférences, tables rondes, colloques, salons, inaugurations, commémorations, festivals, rencontres, symposiums – où le prestataire qualifié « vedette » télé ou au pis aller radio, ou toute autre personne qui s’est « fait un nom » en montrant étoiles, bactéries ou fesses, cela revient au même, le font fructifier, ce nom (plusieurs milliers d’euros à la clé), en exposant son faciès, en roulant de la glotte, en proclamant noms et annonces, en vaticinant si nécessaire un topo raboté mou à la langue de bois …

En quoi, dira-t-on, toutes ces fébrilités médiatiques sur coussinets d’argent relèvent-elles de la psychanalyse ? En ce que l’on n’a pas seulement affaire ici à des chefs d’entreprises fabricateurs et vendeurs de biens ; ni à des politiciens aménageant et gardant la haute main sur leurs territoires ; ni à des footballeurs achetés-vendus pour coup de pied marqueur ou poing bloqueur de shoot ; ni à des auteurs inscrivant patiemment les péripéties d’une création – on a affaire à des individus et groupes qui sont traiteurs de l’imaginaire, manipulateurs d’émotions, trifouilleurs de fantasmes, monteurs-fournisseurs d’illusions. Comme tels, ils interviennent et opèrent à même les vivantes, sensibles et vulnérables chair et âme humaines, qu’ils – sans le savoir tout en le sachant par une certaine nescience – pétrissent et mettent en forme, qu’ils informent, dans tous les sens que l’on peut donner à ce verbe proprement crucial s’agissant de médias et de psychanalyse. Les corps, pulsions et désirs, mis en mots et images télé, où des packs d’inconscient s’immiscent et s’égarent, pris en quelque sorte en otages (l’air du temps tourne à l’otage), sont engagés dans des processus de monstration-excitation-gratification-normalisation qui déplacent, dégradent ou oblitèrent le potentiel libidinal qui constitue la source et la ressource de la structure individuelle.

HYSTÉRIRE PORNO-RIREHILARO-FASCISME

Une école d’analystes proposait une procédure dite de « la passe » pour permettre à un impétrant d’accéder au titre de psychanalyste. En disant du sourire, universel et omniprésent à la télévision (même s’il sert, par surdétermination, à « montrer les dents », pour en afficher la rutilante blancheur ou mimer la menace d’une morsure), qu’il est une mimique passe-partout, on en vient à lui reconnaître, toutes proportions gardées, valeur de « passe » – superficielle, fugace, dérisoire assurément, mais portée néanmoins par le désir de se tenir en retrait des violences et agressivités que les modes de vie actuels suscitent, entretiennent, exacerbent : souriant, on injecte quelque prévenance dans les rapports entre sujets, et on fait « com-pliement » (on se plie de conserve) aux valeurs et idéaux dominants, du type, qui fait florès aujourd’hui, « convivialité », « savoir vivre ensemble », etc.. Toute une gamme de sourires, montés sur sphincter oral (de la libido donc s’y tapit), véritable échelle de Richter du sourire, du malin au modeste, du copain au coquin, du béat au moqueur, de l’ignare au doctoral, du chaste au pute, tournant souvent en rictus contraint, machiavélique, mécanique, robotique, etc., s’expose ainsi à l’attention de l’observateur, qui dispose d’un matériau surabondant aux multiples nuances, offert à satiété au regard, et susceptible d’accompagner avec pertinence l’analyse (le sourire c’est l’âme).

Du sourire au rire, il n’y a pas, et c’est patent à la télé, continuité. Ce ne sont pas les mêmes gammes : rire n’est pas sourire en plus forcé et plus ostentatoire et bruyant, c’est autre chose – non plus retrait, retenue, refoulement, mais, à l’inverse, éruption, éclat, effusion, retraitement et défoulement de la violence et du ressentiment. Qui fréquente assidûment Matronne Télé  ne peut manquer d’être frappé – abasourdi, effaré – par la multitude et la prolifération des éclats de rire téléportés, non seulement dans les insatiables émissions faites pour ça, pour rire, avec leurs plastronnants et voraces producteurs-animateurs-présentateurs dressés pour, mais dans toutes les autres aussi bien, jusqu’aux boursières, qui font dans le style plus-sérieux-que-nous-tu-chutes (dow jones, nasdaq, nikkei et cac 40, ce n’est pas de la tarte – à la crème), et aux scientifiques, qui pontifient « grave ». Expérience quotidienne, mille fois recommencée, et accablante : zapper sur une vingtaine de chaînes – et au moins dix à quinze chances l’on a de tomber au beau milieu de rires aux éclats. (L’on s’attendrait presque, s’ils disent Hiroshima, à les entendre s’éclater en ha ha ha ! ou farcir Nagasaki de hi hi hi !).

Du gigantesque carnavalesque Rabelais, on a retenu que le rire est « le propre de l’homme ». Gargantuesque naïveté ! La télévision se charge, aujourd’hui, d’administrer la preuve du contraire : elle fait du rire un épanchement, un épandage du sale – une obscénité. Pollution culturelle, pollution humaine par le rire : fallait le faire – la télé l’a fait. Attention : rien à voir avec ces rires dont s’enchantèrent, entre autres, après Freud écrivant son monumental et jubilant ouvrage, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905), le psychanalyste Guattari et le philosophe Deleuze, pour qui « le visage est politique », écrivant: « ceux qui lisent Nietzsche sans rire et parfois de fou rire, c’est comme s’ils ne lisaient pas Nietzsche… les auditeurs avaient le fou rire quand Kafka lisait Le Procès. Et Beckett, c’est quand même difficile de le lire sans rire… Le rire, et pas le signifiant. Le rire schizo, ou la joie révolutionnaire ». À ce « fou rire » rouge, que parfois par distraction, mégarde ou ignorance elle laisse passer, la télé substitue le faux rire jaune, dans des espèces de rituels quotidiens, aux heures de grande écoute, pré- ou postdînatoires (mais service à toute heure), où l’on voit les officiants à têtes d’hilares déposer aux pieds de l’Icône-rire leurs signifiants-conneries, vidés de tout signifié sensible ou durable, hors celui, tautologique, du « fais-moi rire » : rires en rasades sans ivresse, éjaculations de rires sans éros, en « partouzes » de six ou dix Marrants officiant sur plateaux télé, un Marrant-chef manageant les rieuses partitions de comparses zélés qui s’échinent à trouver le mot la chose le machin pour rire, et béent d’autosatisfaction quand l’ApplaudiMaître approuve d’un re-rire. (C’est tout de même, notons-le pour l’Histoire, une Marrante-cheffe, hystérieuse stakhanoviste du larynx, qui bat les records de ces effusions d’hystérire à jets continus – on renonce à comptabiliser). L’égrillard, le paillard, le gaillard s’ébaudissent, avec clowneries de passages à l’acte d’énergumènes à gros label proclamé exécutant des semblants de copulations sodomies pelles pelotages. Reste que, pour se plier aux censures molles comme aux exigences d’un audimat familiotropique aux éructations vaguement puritaines, cela se passe surtout en paroles gesticulations allusions bonne franquette et franchouillardise…

Sur le modèle du « porno-chic » cher à la nouvelle haute couture, qui fait style de tout, récupérant exotisme, militarisme, clochardise, robotique, sado-masochisme mais hésitant encore à lancer un style « rayé Auschwitz », on nommera « porno-rire » cette production télévisuelle gonflante, contagieuse et « people », dont la « mission » (la « miction », dira-t-on  – vu qu’on dit : « pisser de rire », gestuelle dont la source serait une libido urétrale devenue énurétique) « culturelle » serait d’imprimer à la planète entière une allure pimpante, anti-freudienne, du genre « bien(b)aise dans la civilisation » (un « pimpansexualisme »). Notre monde, figuré en images télé, balancerait entre se trémousser (mourir) de rire et trembler (mourir) de terreur – le « choc des civilisations » dont se gargarisent de grandes gueules splengleriennes se réduisant à une compétition médiatique entre rire gras et barbarie.

Le fascisme, disait notre sémillant sémiologue Roland Barthes, ce n’est pas seulement faire taire, intimer silence, c’est aussi imposer, sommer de parler. Ainsi en va-t-il du rire : dans l’univers télé du pour-rire, tout le monde est sommé de rire ; le Marrant-chef donne le signal, riant le tout premier de ses dits, faits et gestes; ses acolytes lui font écho, répercutant et relayant le rire-chef pour, étant payés pour, lancer à leur tour la saillie d’un rire-acolyte que répercute, invité pour, le public potiche s’étageant, sol y sombra, sur travées. Le rire atterrit et s’installe au familial ou solitaire foyer, pour, le temps d’un éclat hallucinatoire, « déplacer », repousser, ô misère, d’insondables tristesses ou d’opaques malheurs. En pareil rire, « avec lequel, quand il pleurniche, on berce le peuple, ce gros bêta » (propos de Heine repris de Malaise dans la civilisation), on pourrait discerner, élément à creuser pour une psychanalyse politique, un modèle nouveau, inattendu et paradoxal, de servitude volontaire, où se profilerait– imaginez ça – la riante grimace ou le rire grimaçant d’un hilaro-fascisme, qui promet, blague incluse, « bien du plaisir » !

TÉLÉ-PULSIVE & MOI SOUFFLÉ

On trouve de tout, on trouve tout à la télévision – elle est, pour la psychanalyse politique, notre samaritaine. Tout l’univers pulsionnel s’y ébat, s’y débat, se projette à fleur d’écran pour s’y retrouver à fleur d’inconscient. Les trois grandes forces pulsionnelles qui gouvernent la condition humaine : pulsion sexuelle, pulsion d’emprise, pulsion de mort, y déboulent de partout, avec armes et bagages, au sens même physique des termes – c’est du lourd, et plus souvent du lourdingue. Le principe d’une pulsion de mort, cette formidable formation freudienne, qui a été et continue d’être constestée jusque dans les milieux psychanalytiques, ne fait désormais plus aucun doute : il suffit d’une journée à zapper de chaîne en chaîne, d’une émission l’autre (formule célinienne à la mode), et l’on voit, toujours ad nauseam, que le rire en niagara que nous avons entendu crouler se double d’un mourir qui n’en finit pas. C’est par exemple, pour rester dans le type d’actualité-spectacle dont la télé fait ses choux gras, l’imagerie stupéfiante montrant un pape âgé et malade, cloué tremblant sur son fauteuil, qui donne l’impression d’une proche agonie qui n’en finit pas de se prolonger qui n’en finit pas de tenir tête à une mort qui n’en finit pas de le traquer. Là s’affirme, lors même que tenue à distance et freinée par le dur désir de durer que soutient la pulsion de vie, une pulsion de mort saisie dans son implacable emprise, plus sensible, plus visible d’être comme dépliée dans un ralenti, un peu comme un mouvement fractal. Le travail de la mort – crimes, guerres, terrorismes, tortures, maltraitances, châtiments, affrontements, cataclysmes, etc., mais aussi les innombrables expressions culturelles qu’il suscite – est habituellement rangé, apprivoisé, sous le stéréotype disert de « violence à la télévision », qui permet d’en empaqueter l’impact. Mais ce même impact, abrasé, devenu trivial, la télévision le récupère et le relance, parce qu’elle ne peut, il s’en faut de beaucoup, mesurer, contrôler, maîtriser la houle irrésistible de ces turbulentes populations d’images, à l’obscure et trouble transparence, qui se ressourcent au creux même de la pulsion de mort, où le désir de chacun perçoit les échos de ses propres frappes et terreurs.

C’est en images irrécusables et insistantes que la pulsion de mort s’expose à la télé : cadavres amoncelés, champs de bataille et de ruines, instruments et paysages de morts, ou même, à peine, une simple tache de sang, un débris, une poupée abandonnée, un regard, un mot … C’est en revanche dans et par les sujets humains que la pulsion d’emprise affirme sa souveraine présence. La pulsion d’emprise ou de pouvoir n’a pas fait l’objet, de la part de Freud, d’une élaboration approfondie, en dépit d’une production socio-politique substantielle (de Totem et tabou, 1913, fondation de la société humaine, à L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939, fondation du judaïsme comme modèle de croyance, en passant par divers essais et études, dont ce texte fondamental de 1921, « Psychologie des masses et analyse du moi », à la prescience politique aigüe, avec son brutal éclairage sur l’hypnose de masse), et la plupart des psychanalystes, gênés à leurs entournures politiques, préfèrent s’en détourner. C’est qu’elle va chercher loin, la pulsion d’emprise, qui scelle autant le plus misérable espace ou objet dont un individu puisse disposer – tenez, un simple carton de clochard ! – que pyramides, palais et cathédrales, et sacres des Pharaons divinisés (ils empoignent le ciel) et des Empereurs et Dictateurs serrant dans leur pogne le globe terrestre (à eux la terre toute et le soleil même, celui qu’Alexandre cachait à Diogène ou celui du Roi Louis).

La pulsion de pouvoir est pain quotidien à la télé , elle irrigue de sa sève noire une masse considérable, gonflée à en craquer, d’exhibitions et discours, qui fonctionnent comme voiles et leurres, mais à travers lesquels elle transsude, s’expose à yeux que veux-tu. Nul besoin de décoder : le personnage se tient là, en gros plan et présence pleine, composition aux multiples habillages : lumière, cadre, fard, vêtement, position, prestance, assurance, main sur le cœur (métaphore – mais ce geste touchant diffuse en modèle de culture) et cœur dans les yeux (métaphore – mais regarder dans les yeux, c’est encore un pattern of culture), et tout sourire (mets ton fard !)  – le tout soutenant et poussant l’attendu et inévitable débit des convictions, principes, fidélités, solidarités, dévouements, sacrifices même (tout récemment, octobre 2004, sacrifice sur l’autel du Sénat par des candidats-potes) au parti, équipes, groupes, amis, collègues, aficionados, électeurs, éleveurs et lecteurs. Et, hormis les croyants, paroissiens sectateurs militants butés que rien ne rebute, on entend bruire pour la nième fois la « langue de bois », qui vole en copeaux, coup de cœur qui part en diastole, parce que, à vue d’œil et à portée d’écoute, très vite de l’inconscient transparaît, aveuglant, beuglant même, avérant l’impérieuse pulsion de pouvoir. Spectacle quotidien : écoeurement ravalé, nous braquons, arme braconnière de doute, d’analyse et de critique, notre regard droit et de travers sur les incontournables Notoires politiques (mais tout autant show biz, culture, sport, fraude, etc.), de gouvernement ou d’opposition (mais situés aussi aux marges, extrêmes ou parallèles), dont les oriflammes déployées (idéologie, projet, bonnes causes toujours, succès, compétences, don de soi et « ambition légitime » et « être les premiers », etc.) s’effilochent, se déchiquètent à mesure qu’apparences et paroles achoppent sur le roc du réel, la férocité des temps ou l’expérience intime, et que la griffe de l’emprise saille sous le velours des tant vantées civilités. Entre dents qui sourient, couteaux pointent : lisez-y le flirt entre pulsion d’emprise et pulsion de mort, avec, glauques lueurs, noces de sang à l’horizon. (Un dessin récent, dans un quotidien du soir, montrait un poignard planté dans le dos du président de la République !).

Pour s’être penché sur l’hystérie, la sexualité enfantine, les « perversions », les pouvoirs d’investissement d’une énergie sexuelle débordant le strict cadre somatique et psychique et diffusant dans tout le corps social et, si l’on en croit Reich, jusqu’aux galaxies, Freud s’est vu accusé de « pansexualisme » : il voit et met du sexe partout, ergotaient d’égueulants adversaires ( fascistes et staliniens, entre autres). L’on peut dire, sur ce point, de notre Viennois puritain, qu’il n’avait encore rien vu – vu qu’il n’avait pas la télé. Pas vu, pas même imaginé les ruées frénétiques – hystériques, infantiles, perverses, obsessionnelles, sphinctérieuses – des télévisions sur le monde du sexe, avec l’allécheuse promesse de dire « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe » (« sans jamais oser le demander », ajoutait ce pince-sans-rire de Woody Allen, analyste baroque de l’image, qui titrait ainsi son film, en lui adjoignant cet autre,« Tout le monde dit I love you », insight panoramique sur l’univers superadorant  et hyperbisouilleux de la télé.) Du sexe partout ? Mais c’est la télé même, slogan médiatique par excellence, poutre dans l’œil de la culture. Quel sexe ? La télé émet – Science oblige – quelques flashs biologiques, en savantes et souvent ternes leçons de spécialistes, débite quelques tranches psy frottées à l’ail des psychologismes, mais l’énorme masse de ses imageries relève d’une catégorie quasi autonome, qui détourne et largue sexe et sexualité en tant que puissances vitales majeures et problématiques – telles que la pensée freudienne, mais plus encore art, littérature, philosophie, anthropologie, mystique, s’évertuent à en cerner les contours (l’ « Éros éternel ») – pour en faire du Sexy.

Le Sexy, c’est Éros, énergie ténébreuse et lumineuse, donnée immédiate et élan futuriste, noyau individuel et assise sociale, traité et retraité en denrée d’usage universel, à visée mercantile (avec implications idéologiques, de la « loi du marché » à la tolérance universelle), par une industrie culturelle, télé en tête, qui la débite en conditionnements divers (pub, mode, journaux, livres, films, reportages, etc.), pour être consommée au plan de l’imaginaire, de l’émotion, de la relation avec autrui, de la perception du moi et de l’idéal. Pour reprendre une expression de Freud, c’est « le plus général des rabaissements » (« du rabaissement généralisé ») «  de la vie amoureuse », où notre analyse reconnaît sa propre ligne de force : « La domestication de la vie amoureuse par la civilisation entraîne un rabaissement général des objets sexuels : voilà qui peut nous inciter à reporter nos regard des objets aux pulsions elles-mêmes » (La vie sexuelle). Une formulation plus adéquate pour notre propos donnerait : « le plus commun des ravalements de la vie sexuelle ». « Ravaler », ici, est une procédure qui part en tous sens, signifiant ensemble : rabaisser et déprécier, refaire et restaurer, ingurgiter et déglutir – de sorte que le sujet (sexuel) ne sait plus où il en est, est la proie d’une confusion généralisée où se diluent les repères réglés sur le réel, la raison, la conscience, le sens du politique.

Les médias, télé en tête, s’activent, s’affolent même, dans leur pratique d’un onanisme, au sens biblique strict, qui ne besogne compulsivement les objets sexuels, ne trivialise le sexe en Sexy, que pour mieux désamorcer sa poussée créatrice, stériliser ou lyophiliser, pulvériser – poudre (aux yeux) d’éros soluble en toutes sortes de bains – sa semence de vie. Éros en miettes, dirions-nous, à la manière dont le sociologue Georges Friedman dénonçait  Le travail en miettes (1956), facteur d’aliénation. La télé, pulsive en ce qu’elle piétine les plates-bandes pulsionnelles, compulsive en ce qu’elle procède par harcèlements faisant flèche de tout, se révèle n’être, au terme de toutes ses sagas, que misérablement poussive – espace de dénégation (par abus de biens sexuels) et de camouflage (par mise à nu du sexe) d’une misère sexuelle qui se dérobe sous les étalages et vitrines d’images, falbalas, fanfreluches, monstrations, icônes forte-à-fesse et fier-à-phallus, corps sons lumières rythmes scénographies à effet ecstasyque.

Du coup, les fondations pulsionnelles de la personnalité, ou du Moi, sont minées : les images télé comme mines anti-personnelles, on ne saurait mieux dire. La télé fabrique du « faux self », du « faux ego » à tire-larigot. Incoercibles épanchement et épandage, redisons-le, débordement des Moi sur scènes et plateaux : guère de discours où les annonces « Moi je crois que », « Moi je dis que », « Moi je pense que », systématiquement assénées, ne relancent prétentions et platitudes, avec le nec plus ultra de ces dialogues « flaubertiens » à la Homais, Bouvard et Pécuchet de journalistes et universitaires à renom qui refont le monde comme les zigotos sportifs refont le match. Les Moi s’avancent sous la bannière du Nom, clamé en annonciation quasi providentielle par des présentateurs extasiants, acclamé par un public émoustillé qui gobe à gogo son nectar iconique. La télévision, voie royale du narcissisme – qui pourrait en douter ? Mais narcissisme d’une telle enflure qu’il s’essouffle vite, et qu’il lui faut sans relâche reprendre du poil de la bête, reprendre force sur plateaux et écrans, tel Antée touchant terre. Absent, tu meurs. À devoir être ainsi sans cesse re-nommé, le Nom court et court et se dissipe en éphémère flatus vocis, souffle de voix, clin de l’œil ou, pour renouer avec notre propos d’ouverture, flatulence, sur canapé de congratulations, pommades, parfums, brillances, sourires, bises. Flonflons tus, lampions éteints, dos tourné, le Moi se révèle n’être qu’un Moi soufflé (comme on disait « soufflées » ces figures publicitaires d’antan montrant un bonhomme bibendum ou un bébé cadum).

Par delà les différences, projets, idéologie et style, si le terme n’est pas incongru, toutes les productions télé convergent, pour l’essentiel, vers la fabrication d’un tel Moi soufflé, c’est-à-dire d’un sujet hypertrophié, hypernarcissique (« c’est MON choix ! »), en même temps que poreux et traversé par toutes les sollicitations, pressions et exigences externes – souffleries des modes, airs du temps, « TOUT LE MONDE en parle », « tendances », pollutions psycho-politiques qui, lui « soufflant » ce qu’il doit dire, faire, être et vivre, lui « soufflent », lui dérobent sa substance propre … Là réside peut-être l’effet le plus délétère de la télé : les assises de la personne humaine sont minées, mitées, mythifiées, miteuses – assaillies, assiégées, investies qu’elles sont par toutes les figures et icônes dont se gobergent les émissions, et qui composent une espèce ou un ersatz d’idéal du moi auquel aspirent et adhèrent la grande masse des téléspectateurs et lecteurs (les médias servant de relais et caisse de résonance) et qui fonctionne comme leurre. Toutes les têtes télé, massivement étalées aussi sur couvertures de journaux et autres supports, prennent part, en quelque manière, à ce gonflage-vidage, cette « soufflance » (la désinance est à la mode) du Moi : gent pullulante des « stars », qui montent vite en graine et en fleur, et se fanent dito (la télé c’est Chronos – le Temps qui presse, qui pressure – dévorant ses petits) ; « gagnants » et « battants » (et « malins », rappelons-le) en tous domaines – jeux, matches, records, spéculations, trafics, élections, prix ; gent des ex-vivants et survivants dont est commémorée ou célébrée la mémoire ou l’oeuvre, en émissions-culte employées à rentabiliser des icônes longue durée ; modèles de réussite superlative, avec personnages classés « super », dans l’ordre de la finance (milliardaires), du politique (type lider massimo), du sport (le Premier, et qui persévère), du show biz (idem), etc. – mais tous, en tout état de cause, mesurés à l’aune de l’Argent, dont la télé révèle à qui en douterait l’inépuisable potentiel analytique, et rappelé ici pour amorcer une conclusion qui aspire à s’exercer en dégonflage freudien d’illusion.

Toutes les constructions, déconstructions, reconstructions qui affectent le monde moderne trouvent, en dernier ressort, leur racine vitale, leur noyau dur, leur pilier porteur, leur ligne de force dans l’individu – entendant par là, non le sujet fermé sur soi, son milieu, son terroir, sa croyance, tout en restant perméable aux entraînements et déréglements collectifs, mais le sujet rationnel et pensant (cogito cartésien), volontaire et agissant (conatus spinozien), soucieux de se connaître (socratique « connais-toi toi- même » ; « nous sommes », disait Pelloutier, fondateur des Bourses du travail, « les amants passionnés de la culture de soi-même »), conscient et critique de ses limites comme de son illimitation, du désir et des pulsions qui l’agissent et de leurs dérives potentielles (l’individualisme de Kropotkine ; le sujet freudien : « là où est le ça, adviendra le Moi » ; le Self de Winnicott).

Dans ses pratiques actuelles, la télévision ne cesse de porter atteinte et préjudice et coups funestes à cette structure individuelle fondatrice et agent de culture. Or – et ce n’est là ni une concession ni une réserve rhétorique pour compenser in extremis de trop sévères propos, mais la juste visée d’une réflexion critique et d’une passion lucide de l’image – la télévision constitue, potentiellement, et parfois, en de très heureuses occasions, « concrètement », le plus admirable et efficace instrument d’approche, d’observation, d’analyse et de jouissance du monde, des autres et de soi, mariant l’envergure la plus ample au pointillisme le plus vétilleux, le limpide à l’opaque, le tragique au comique, le superficiel à l’abyssal . Contre emprises, appropriations, manipulations, dénaturations et dévergondages en tous genres, il importe, il urge même qu’elle puisse affirmer sa splendide vocation et remplir son office véritablement vital.

Bibliographie

Sont signalés ci-dessous uniquement les ouvrages cités dans le texte.

Freud, La naissance de la psychanalyse, Lettres à Wilhelm Fliess, PUF, 1956.

  • Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard, 1988.

  • « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse », Œuvres Complètes, t.XI, PUF, 1998. (La vie sexuelle, PUF, 1969).

  • Totem et tabou, Gallimard, 1993.

  • « Psychologie des masses et analyse du moi », O.C. t.XVI, PUF, 1991. (Essais de psychanalyse, « Psychologie collective et analyse du moi », Payot, 1981).

  • L’avenir d’une illusion, O.C., t.XVIII, PUF, 1994.

  • Malaise dans la civilisation, O.C., t.XVIII, PUF, 1994.

  • L’homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, 1986.

Melanie Klein, Envie et gratitude et autres essais, Gallimard, coll. »Tel », 1968.

Jean Laplanche, Problématiques, volumes I à V, PUF, 1980-1987.

  • Nouveaux fondements pour la psychanalyse, PUF, 1987.

D.W.Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969.

Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, L’Anti-Œdipe,

1972, Mille Plateaux, 1980, Minuit.

Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, Plon, 1969.

Fernand Pelloutier, Histoire des Bourses du travail, Phénix Ed./CHT, 2001.

Dickens, L’Ami commun, Le Mystère d’Edwin Drood, Gallimard, 1991.

Andersen, Contes, 4 vol., Mercure de France, 1978.

Marcel Duchamp, Marchand du sel, Le Terrain vague, 1958.

Armand Robin, La fausse parole, Le temps qu’il fait, 1979.

Péguy, L’argent suivi de l’argent (suite), Gallimard, 1958.

  • Note conjointe, Gallimard, 1935.

  • Notre jeunesse, Gallimard, 1967.

Kropotkine, L’Anarchisme, Stock, 1986.

Roger Dadoun, Geza Roheim, l’essor de l’anthropologie psychanalytique, Payot, 1972

  • La psychanalyse politique, Que sais-je ? PUF, 1995.

  • L’érotisme, Que sais-je ? PUF, 2003.

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URL

Écrire un commentaire

*

Powered by WordPress