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avril 8, 2007

kingkong

Filed under: Le cinéma — Roger Dadoun @ 8:31

KING KONG

MONSTRE & MERVEILLE

Psychanalyse et jouissance de la Bête

Barbaresques

Ce qui se présente d’abord au regard, c’est l’énorme volume noir d’une bête monstrueuse – un gorille gigantesque, maître farouche d’un territoire préhistorique, l’île du Crâne, survivance d’un « monde perdu » (dinosaures, ptérodactyle, gigantosaure, sauriens). Après quelques épisodes, on retrouve la bête enchaînée, présentée au voyeurisme d’un public alléché, sous l’appellation : la huitième merveille du monde.

Ces deux images marquent l(‘amplitude extraordinaire de la bête nommé King Kong : elle est monstre et merveille – soit deux règnes de l’imaginaire croisés dans la même figure. Et là réside peut-être le secret de la fascination exercée par le film, qui mérite plus que tout autre le nom de film-culte, dans toutes les acceptions et les portées de l’expression.

On croyait dur comme Jésus en avoir fini avec la barbarie. Quelques anthropologues la reléguaient dans les oubliettes et remémoration d’une histoire flirtant avec des aléas paléolithiques, sise aux frontières de la préhistoire, là où notre imaginaire positiviste nous fait se dresser quelques meutes d’homo erectus aux arcades sourcilières en arcs romains, au nez épaté en tarmac, à l’aprognathisme propice à souligner une simiesque denture

Tous les espaces que traverse où circule KK sont des espaces analytiques, au sens quasiment littéral du terme : l’espace de la jungle où des bêtes s’entretuent, où surgit une belle fille de désir, et où bruissent les chants barbares

L’espace du radeau où il est allongé, endormi – couché comme sur un divan, se remémorant au gré des mouvements océaniques ; perçoit-il en lui le « sentiment océanique » dont parle Rolland dans sa discussion avec Freud ? en tout cas, posture de patient, il est en état de non-activité, en état de « patient »

L’espace du théâtre, où il este exhibé au public, en chaîéné

L’espace de la cité où il se dééchaîne

L’espace architectural de l’Empire state building, où il se refugie

KK envoyé au divan, là est sa place : sur l’écran, pour le plaisir de l’œil, de la rétine, de l’image ; mais sa juste place est sur le divan, sur « l’écran blanc du rêve », qu’il appelle par sa noirceur intense

Le noir crie après le blanc de l’âme ; après la candeur infantile de la vision, la blancheur de l’ics où viennent s’inscrire, se projeter (et allons y pour la sempiternelle métaphore de la caverne de pLATON

Kong, gardien de la Loi

Dans le monde de King Kong, il n’y a pas de loi, comme disait Soljenitsyne à propos de l’univers stalinien. C’est le règne de la force ; la seule loi, qui n’en est pas une, puisqu’en permanence incertaine, défiée, renversée – chaos, est celle de la force brute. Paradoxalement, avec l’excès de force, la force superlative dont dispose Kong, la situation tend àse renverser. A la loi de la force succède, dans une certaine et maigre mesure, la force de la loi. Quelque chose se met à avoir force de loi. D’abord, une loi, fondée sur la force et garantie par elle, se profile, dans le pacte tacite conclu entre Kong et la tribu qui a édifié un mur pour le retenir captif et le neutraliser : une jeune fille offerte en sacrifice contre une certaine sécurité. L’irruption des Blancs rompt l’équilibre instable de cet échange fruste. Ensuite, la présence de la jeune femme introduit une donnée nouvelle, qui tient la force en respect sans encore donner lieu au respect de la loi, qui est en train de se constituer.

Extirper Kong de son milieu naturel est un déni de ce qu’on peut qualifier de « loi naturelle », important concept juridique ;

Exposer Kong enchaîné devant une foule de noceurs est un déni de la loi humaine, un acte de torture ainsi qu’une escroquerie mercantile, et une mystification.

La clef des singes

Enfermer King Kong dans une cage n’est pas simple. Mais essayez de l’allonger sur un divan ! C’est l’exercice psy auquel Score s’est risqué, avec le philosophe et psychanalyste Roger Dadoun.

Par Gaël Le Bellego

Pourquoi l’animal choisi pour King Kong est un gorille ?

L’homme descend du singe, dit-on. Plus exactement, l’homme et le singe descendent, sont tombés du même arbre généalogique : frères originaires. Cette filiation permet de prêter à l’animal des sentiments, des attitudes profondément humaines – spleen, nostalgie, colère, amour, tendresse. Mais il y a autre chose : la fourrure. Somptueuse (centaines de peaux d’agneaux), elle exhibe une dimension maternelle. Voyez comme les bébés singes s’y agrippent, réchauffent, l’épouillent. Velouté de fourrure contrastant avec les mimiques terrifiantes de la bête.

Mais King Kong est un mâle, non ?

Disons bisexué, avec une dominante mâle. Ce que Freud qualifierait de « père de la horde primitive », que je nomme le « Primipère », despote qui se réserve le droit de jouissance sur toutes les femelles. Puissance phallique, il recèle en même temps une part de féminité, avec la sensibilité ad hoc.

À quels moments l’exprime t-il ?

La manière dont il déshabille la jeune femme n’est pas un geste phallique agressif. Il y a là effeuillage, toucher maternel. Tendresse de Kong, et délicatesse ! En retour, nous sommes enclins à être tendres à son égard. Qui n’a pas pleuré quand il s’écrase au pied de l’Empire State Building ?

Comment expliquez-vous cet effet miroir ?

Cela fait partie des mécanismes psychologiques courants. Le cinéma suppose une distance, puisque nous, spectateurs, nous existons hors du récit ; mais les images fondent sur nous, nous font violence (désirée), raniment émotions et pensées. D’où, parfois (films d’horreur, gore, Salo de Pasolini), conflit insupportable : le spectateur ferme les yeux ou quitte la salle, dans une posture de fuite, dénégation, défense.

Pourquoi est-il gigantesque ?

Eh, plus c’est grand, plus ça impressionne : banal ! Tout, dans cette histoire, est « taillé » en démesure pour déclencher la terreur. À commencer par le format du monstre. Il est, par sa seule masse (structure de dix-huit mètres de haut), menace écrasante. C’est un tueur, il sème la mort sur son passage, aussi bien les autres monstres que les humains (scènes censurées). À New York, la terreur naît de la collision entre cette créature primitive et la Métropolis moderne. Avec King Kong, c’est toujours des scores superlatifs : « le plus gros budget », « le plus grand monstre », « la huitième merveille du monde », « le plus grand public »…En regard, l’être humain, minuscule, n’est que grain de sable, poussière…

Qu’est-ce que la forêt a de terrifiant ?

Gaston Bachelard a évoqué avec force les images élémentaires (« Poétique de l’espace »). La forêt protège (Robin des Bois, le Petit Poucet), mais elle est, dit Dante dans « L’Enfer », « cette forêt féroce et âpre… qui ranime la peur dans la pensée ». Elle est ténébreuse, on perd ses repères, on s’affole. fait peur car elle est sombre, pire, elle cache la lumière. Elle n’a pas de repères précis, non plus. On peut y voir aussi un archétype de l’origine, mystérieux espace matriciel – que l’homme brûle pour survivre. L’âme est une jungle, riche en départs de feu !

« King Kong », fable politique ?

Et comment ! L’histoire se passe en 1933, au moment de la Grande Dépression. Folle détresse : on raconte que les gens faisaient la queue dans les hôtels pour se jeter par la fenêtre. Le film montre des défénestrations ! Remarquable symétrie : la chute de King Kong du plus grand gratte-ciel, triomphe du capitalisme, ne symbolise-t- elle pas la chute des cours de la Bourse ? D’autant plus qu’il incarne tout du long un objectif de profit, un objet économique à « exploiter » – show biz (Jackson motivé par l’argent). Le mythe de King Kong nourrit un échange encore plus profond : humanisation de la bête d’un côté, de l’autre, bestialité de l’homme. Dénonciation de plein fouet de la barbarie civilisée qui marche au pas de Kong, et passe à l’acte dans les fascismes.

Peut-on parler de relation « sexuelle » entre la Belle et la Bête ?

Ils se dévorent » des yeux ! Kong a un regard étonné, enfantin – ado vierge qui découvre la femme. Miam miam ! Chez elle, la terreur primaire s’accompagne d’étonnement, presque de « sym-pathie », une forme inattendue d’attachement. Balbutiement d’amour… Mais n’oublions pas qu’elle a déjà un jules.

Un type assez fade dans la plupart des versions…

Bof, ça permet à King Kong de se dresser en rival de l’homme : boumboumboum contre homo lambda. En code psy : couple à trois, mise en scène d’un complexe d’Œdipe préhistorique. Le roi, le père Kong défait par le fils qui désire la mère et veut la femme (1). Psychanalyse « sauvage », c’est le cas de le dire.

Pourquoi, même connaissant l’issue de l’histoire, espère t-on à chaque fois que le gorille ne meurt pas ?

Kong est surtout une victime, et suscite notre compassion. Et puis, l’image s’empare de nous, impose son tempo, ses « humeurs » en quelque sorte. Difficile de s’en extraire, pour retrouver le temps réel – d’autant plus que le mythe Kong, bloc d’inconscient, va chercher ce qu’il y a de plus élémentaire en nous, notre rapport primitif avec le monde et avec les autres. Nous, spectateurs qui jouissons du calvaire de la Bête (vraiment crucifiée), nous nous sentons plus ou moins les complices du crime. Et ça, aujourd’hui, ça va chercher loin.

Du Monstre comme dé-monstration

précédé de

D’un Monstre maintenant morose

Carré

Ciné

S E G U I E R

D’un Monstre maintenant morose

Marquant dur cette fin de siècle et de millénaire, le mot de “barbarie” retentit aujourd’hui, à nos oreilles rétives, sous nos fuyants regards, en éclats multiformes et sinistres.

Du terme de “barbarie”

Ce qu’est la barbarie historiquement attestée, nous ne le savons que trop – mais jamais, jamais assez! – pour avoir scruté en tous sens les champs d’horreur ensemencés de cadavres par les systèmes bellicistes et totalitaires qui ont noms fascisme, nazisme, stalinisme, maoïsme, et quelques autres encore qui, tel le régime des Khmers Rouges au Cambodge, surent surenchérir sur leurs maîtres en barbarie. Les qualifications de crimes contre l’humanité et de génocide, et les véhémentes indignations qu’elles entretiennent pouvaient laisser croire que, selon les expressions consacrées et sur l’air du “plus jamais ça!”, cela ne pouvait pas, cela ne devait pas recommencer.

Cela recommence ou, pour mieux dire, et pire, cela continue. Nul ne peut ignorer les dénombrements monstrueux de victimes dont nous sommes régulièrement informés par Amnesty International, les Ligues des droits de l’homme et autres organismes, et par journalistes, avocats, chercheurs ou victimes – partout dans le monde, Afrique, Asie, Amérique, Europe et ailleurs. Pour nous en tenir, dans les limites de notre propos, au cas le plus récent, et toujours à vif, et le plus proche de nous, et le plus spectaculaire, le Kosovo, où sévit le régime dictatorial du Gorille de Belgrade, combinaison de persévération des cliques staliniennes et d’exacerbation fasciste du nationalisme, les pratiques, par armée, police et milice serbes, de répression, tortures, assassinats, viols collectifs, déportations de masse et exterminations, d’un côté, et de l’autre les bombardements de l’OTAN visant à mettre fin à ces pratiques, ont suscité une prolifération de commentaires et de jugements où revient jusqu’à l’obsession le mot de “barbarie”. Or, il est frappant de voir comment le terme s’inscrit dans des interprétations et contextes tels que cette notion, qui a vocation de mettre à nu et de dire l’essentiel de la cruauté et de l’horreur, se trouve du coup comme retournée, dénaturée, flouée et exploitée en amalgames et confusions qui contribuent, délibérément ou non, au brouillage idéologique de l’événement.

King Kong entre en scène

Et c’est là qu’entre en scène notre King Kong, c’est là que la gigantesque masse noire surgie des forêts primitives et profondes va, peut-être, en un fantastique effet esthético-cognitivo-éthico-politique, nous aider à y voir plus clair, affiner notre regard, affûter notre écoute.

Le grand singe cinégénique figure et exprime, avec une aveuglante évidence, la “barbarie” au sens large du terme – tout dans le film insiste pour en offrir le spectacle effrayant: gigantisme de la bête, jungle peuplée de monstres préhistoriques, tribu primitive et “barbare”, rituel “barbare” du sacrifice, etc. Mais c’est une “barbarie” en quelque sorte “naturelle”, soumise à des lois élémentaires d’échanges entre la bête, le territoire et l’homme qui relèvent d’une certaine forme de contrat tacite – quoique terriblement hurlant! – et aboutissent à un certain équlibre, dont l’effet principal est de limiter les dégâts. L’ingérence du producteur américain et de son équipe, belle actrice en poupe, dans l’île où règne King Kong rompt l’équilibre et ouvre le cycle d’une nouvelle violence, parallèle mais toute différente: King Kong se déchaîne, il subit l’agression par les gaz, qui le neutralisent, il est enchaîné et transporté – déporté – à New York. Là il est exhibé devant une foule qui paie cher pour contempler la “Huitième merveille du monde”. Mais il parvient à rompre ses chaînes et sème la terreur dans la ville. Des avions de combat le mitraillent tandis que, poursuivant la Belle, il se retrouve au sommet de l’Empire State Building. Blessé à mort, il s’écrase au sol.

Republiant ci-dessous notre étude de 1972 intitulée “King Kong: du monstre comme dé-monstration”, il nous apparaît que le film, par une géniale intuition de psychanalyse politique, invite, pour qui veut voir, à distinguer deux formes de “barbarie”. D’un côté une barbarie primitive, ancrée dans une nature sauvage et représentée par le “Monstre”: partie intégrante et incontournable de la réalité, elle demeure limitée, et plus ou moins bien neutralisée et encadrée par des règles, aussi sommaires soient-elles; ce type de barbarie trouvera ultérieurement à s’incarner dans d’autres figures moins “monstrueuses”, avec des personnages comme Conan le Barbare (Rahan, le Fils des Ages Farouches” relevant, lui, d’une sorte de “pensée sauvage” appelée à dépasser la barbarie). D’un autre côté, se posant comme son contraire, se dresse une barbarie moderne, technologique (gaz, avions, lumières, etc.), animée par une farouche volonté de pouvoir; elle ne s’embarrasse d’aucun scrupule ni sentiment, pratique la mystification, fait fi de toute loi; elle est représentée par le personnage du producteur Carl Denham, le “tombeur” de King Kong.

Des barbaries collatérales?

La distinction que le film suggère se révèle utile pour une plus fine appréciation de l’usage actuel, excessif et suspect, du terme de “barbarie”. En effet, à l’occasion du conflit qui oppose les démocraties occidentales, réunies dans l’OTAN, au régime national-fasciste de Milosevic, déclaré “criminel de guerre”, le recours à la notion de “barbarie” permet à divers commentateurs de rejeter dans un même opprobre les deux parties adverses, associées et confondues sous l’appellation de “barbares”. Deux ou trois exemples, piqués dans le feuilleton très bavard et sélectif consacré au conflit par un important quotidien du soir, donneront vite le ton. Tel “philosophe” d’obédience trotskyste, faisant écho à la voix de son maître qui opposa jadis “leur morale et la nôtre”, disserte sur “leur logique et la nôtre” pour conclure que l’OTAN et Milosevic constituent “deux formes parfaitement contemporaines et jumelles de la barbarie moderne”. Délaissant de son côté le créneau de la “complexité”, un “sociologue” bée, à travers un nuage de larmes, devant “deux barbaries imbéciles”. Une dame gaulliste-nationaliste et un politicien national-jacobin font alliance et chorus pour proclamer qu’”il serait temps de faire cesser l’alignement de notre pays sur les décisions d’une Alliance qui … prétend combattre la barbarie barbare par une barbarie prétendument civilisée…”. Enfin, cerise sur la gâteau, comme on dit, un hâtif “médiologue” hargneux se met à table devant une pittoresque pizzeria kossovare pour renvoyer convivialement dos à dos démocraties occidentales et dictateur serbe. Etc.

D’un saut fantastique de King Kong

Le King Kong du film meurt victime des agissements d’un producteur sans scrupule et très médiatique. Il se trouve qu’un des plus notables effets des propos cités ci-dessus est de présenter le dictateur serbe en victime de la force brutale des Alliés sous tutelle américaine qui bombardent méchamment le territoire yougoslave. Milosevic ne serait-il qu’un pauvre gorille persécuté par le Yankee?

Trompeuse analogie, qui laisse, en sa facilité et son automatisme, échapper les éléments les plus significatifs des forces en présence. Il y a, inhérente à l’entité King Kong, outre la force souveraine, la notion de limite et de loi. Or, c’est bien cette notion qui règle l’action des puissances de l’OTAN, lesquelles ne se sont décidées à intervenir, au bout de quelque dix années de tergiversations et de compromis, qu’après que le Bourreau de Belgrade eut montré que, personnage sans scrupule pour qui tout accord n’est que “chiffon de papier”, il ne fixait nulle limite à ses fureurs nationalistes et à ses pratiques terroristes, et qu’il ne reconnaissait aucune loi.

Mettre sur le même plan, en les assimilant comme barbaries “collatérales”, les pratiques stalino-fascistes de Milosevic et l’opération de bombardement menée par l’OTAN au nom des droits de l’homme – c’est, on le voit d’emblée, tout bénéfice pour le Bourreau de Belgrade, (trans)figuré en victime, et toute honte pour les Alliés, les Américains étant la cible principale, hitlérisés en méchants.

Une évaluation idéologique des événements du Kossovo à partir d’une lecture analytique du film exige que l’on fasse une rigoureuse distinction entre les deux violences qui s’affrontent. Il nous faut pour cela pousser King Kong à effectuer, mais toujours en vertu de sa qualité intrinsèque, une sorte de saut fantastique. La puissance physique qu’il incarne, que l’on peut poser comme légitime et même légale dans l’espace préhistorique qu’il occupe, conserverait ces qualités lorsqu’il quitte son territoire d’origine et qu’il accède au monde moderne – au monde, pourrait-on dire, des “droits de l’homme”. Il serait, lui, du côté de ceux qui respectent les droits de l’homme, non de ceux qui les bafouent. Ainsi, force et justice se rencontrent et se soutiennent, pour mettre un frein et tenir en échec la bestialité politique d’un régime dont on n’a pas encore fini de dénombrer les horreurs.

Reste que notre King Kong, à monter ainsi dans le train triste de la modernité, risque fort de perdre l’espèce de gaieté, d’ironie et de fantaisie ludique que nous voyions briller dans ses yeux émerveillés. Et à voir comment et vers quoi semble s’acheminer le monde, le Monstre qui tant nous réjouissait pourrait se retrouver maintenant morose …

* * *

Engagé dans ce rapprochement … fantastique entre un événement d’actualité brûlante, au sens sinistrement littéral du terme, et la figure de King Kong telle que nous tentons de la démonter dans l’étude reproduite ci-dessous, il nous est apparu avec insistance que l’analyse du film, qui prenait place dans un dossier de la revue Littérature sur “Le Fantastique”, s’inscrivait dans un ensemble de recherches et de préoccupations personnelles où se faufilait toujours, fil rouge ou dense trame, le thème de la monstruosité.

L’accent était mis tout particulièrement sur la réalité de la monstruosité politique dont le nazisme demeure l’épouvantable incarnation, mais que le stalinisme, même après la mort du Montagnard “aux doigts gras comme des asticots”, comme disait le poète Ossip Mandelstam disparu au goulag, continuait de figurer avec une visibilité croissante, au grand dam de ses complices intellectuels et politiciens dans le monde. Ce souci aboutit à la publication d’un court article dans la Nouvelle revue de psychanalyse, en automne 1972, sous le titre : “Le cannibalisme, stade suprême du stalinisme”, (1), texte repris dans le recueil Psychanalysis entre chien et loup (2). Deux ans auparavant, inaugurant les cours d’analyse filmique à l’université de Paris VIII-Vincennes qui venait d’être créée dans le sillage des revendications de Mai 68, j’avais entrepris une analyse des films d’horreur, qui donna lieu, entre autres, à un article sur “Le fétichisme dans le film d’horreur”, publié aussi dans la Nouvelle revue de psychanalyse, (3), et repris dans le recueil de Psychanalysis sous le titre “La Mère phallique et le fétiche.”Nosferatu, de Murnau, y occupait une place de choix, aux côtés de King Kong, évidemment, mais aussi du Dracula de Tod Browning, et de son immortelle postérité, Dracula et les femmes, Dracula prince des ténèbres, Le Bal des vampires, Le Baiser du vampire, Rosemary’s baby, La Nuit du loup-garou, La Nuit des morts-vivants, etc.

La dimension politique du fantastique, explorée avec force et ambiguité par Fritz Lang dans son film Metropolis, fait l’objet, quelques mois plus tard, d’un article publié dans la Revue française de psychanalyse sous le titre “Metropolis, Mittler, Hitler” (4). Dans ce chef d’oeuvre de l’expressionnisme, qui eut, dit-on, la faveur des chefs nazis, c’est l’exploitation des travailleurs par les maîtres de la cité futuriste de Metropolis qui est présentée comme infernale – les ouvriers vivent sous terre – et monstrueuse: le fils du patron, qui a pris la place d’un ouvrier, s’écrie, contemplant la gigantesque salle des machines, “Moloch!”. A l’issue de son calvaire christique parmi les travailleurs et soutenu par l’amour de la belle Maria – la vraie, pas la fausse, pas le robot construit par un savant parano -, il fera office de Mittler, de médiateur entre le “cerveau”, le patron, et la “main”, le contremaître; patron et ouvrier se serrent la main sous le porche d’une église.

A ce happy end douteux, on préférera assurément la terrible séquence finale de Freaks, le film prodigieux du prodigieux Tod Browning. Dans cette Parade monstrueuse, titre français du film, les freaks, les monstres du cirque, méprisés et repoussés par le couple de la Belle Vénus et du Bellâtre Hercule, se vengent – d’une façon “barbare” – en châtrant l’homme et en réduisant la femme à l’état – réel, proprement bestial – de poule caquetante exhibée dans une vitrine. Réplique à cette autre “barbarie”: la Vénus et son Hercule, beaux, jeunes et forts, voulaient faire la peau d’un nain pour lui escroquer sa fortune! Décidément, les “monstres”, les vrais “barbares” ne sont jamais où on les croit ni ceux que l’on croit.

1. Nouvelle revue de psychanalyse, VI, automne 1972.

2. Psychanalysis entre chien et loup, Imago-PUF, 1984.

3. Nouvelle revue de psychanalyse, n°2, automne 1970.

4. Revue française de psychanalyse, P.U.F., janvier 1974.

 

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