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avril 8, 2007

Quant au vieillir

Filed under: La vieillesse — Roger Dadoun @ 8:30

ESPACE ANALYTIQUE

24 novembre 2006

Roger DADOUN

Quant au vieillir

Quant au titre, qui se veut toujours annonce, ouverture, programme, clé musicale, signe idéologique, provocation ou promesse (électorale même, si l’on prend en compte les titres d’ouvrages qui sortent comme des candidats champignons), j’ai cru bon d’adopter Quant au vieillir, qui paraît modeste et comme marginal, mais qui ne laisse pas de « faire signe », comme disent les philosophants du jour, vers la tendance à retirer les mots « vieillesse » et « vieux » trop connotés ou mal notés, et vers la substance d’un quant à soi, tout soi étant porteur d’un « vieillir » qu’il s’efforce généralement de reléguer (on dit aussi « refouler ») en des marges oublieuses, et vers le principe d’un statut socio-politique du « vieillir », repoussé dans la retraite et les retraites et survenant, quand ça lui arrive, en appendice agacé ou compassionnel, in extremis, c’est le cas de le dire. (Mais – symptomatique carence – une amie vigilante me faisait remarquer que ce n’est même pas le cas dans les profuses déclamations et proclamations électorales.)

En ce sens, notre visée, s’il faut lui donner une orientation globale à prétention anthropologique, pourrait consister, par petites touches sous-titrées servant de repères approximatifs, en une tentative de recentrage ou de recentrement (ou, pour employer le langage du jour, qu’il me plaît toujours de citer pour en faire résonner la hâblerie, en un « re-positionnement » « repositivant » de la vieillesse – « repositivant » ayant à voir, non avec « repos », mais avec « positif », ùercantilement verbalisé en « positiver »).

1. Ligne de faiblesse Si l’on veut, par souci consensuel, formuler un jugement rapide, élémentaire, linéaire, concernant la vieillesse, on dira qu’elle constitue, par quelque côté qu’on l’aborde, une ligne de faiblesse. On ne fait rien de plus, apparemment, que de constater, à propos d’un sujet, un affaiblissement généralisé et intarissablement commenté, qui porte sur le corps avec ses organes et ses fonctions, sur l’âme avec sa structure et ses processus, et sur les rapports avec autrui, avec les choses et avec soi-même.

Et si l’on tient, d’un même élan, rétrograde, à aller plus loin dans le sens d’un certain réalisme, aux tristes teintes misérabilistes et dramatiques, il suffira, accusant ainsi la mentalité dominante en ce domaine, de recourir à quelques termes à la familiarité aussi fameuse qu’impressionnante, tels que « horreur », dixit Freud, « naufrage », dixit Chateaubriand, et De Gaulle, et Armand Salacrou (brillant dramaturge, nonagénaire, mais aussi publicitaire de produits fameux tels que la Jouvence de l’abbé Souris, Le vermifuge Lune, Le vin de Frileuse, le thé des Familles, etc. ), et l’on pourrait continuer avec désastre et décrépitude, qui suggèrerait de décliner de rudes rimes en « ude » telles que turpitude, désuétude, lassitude, solitude, vicissitude, hébétude, et même les compassionnelles sollicitude et mansuétude, et quelques autres équivalents, on n’a que l’embarras du choix. Par chance, « béatitude » offrirait une échappée belle, mais on entre dans un autre royaume.

Maintenant, que l’on persévère dans l’effort pour objectiver et dramatiser, et il serait possible – et j’ajoute, pour annoncer la couleur, qu’il me paraît idéologiquement et politiquement et anthropologiquement nécessaire et vital – d’opposer à cette ligne de faiblesse, pente irrésistible du grand âge, une ligne de force émanant de cette faiblesse même. Le lexique universitaire qualifierait peut-être cela de « dialectique ». Il est légitime, à tout le moins, de s’en servir comme instrument d’analyse et moyen d’articuler avec un minimum de cohérence notre propos – s’il est vrai que le grand âge ouvre un champ inépuisable d’observations, d’analyses et de pratiques, où se mêlent passé, présent et avenir, expériences individuelles et structures sociales, habitat, santé, violences et rapports de pouvoir – bref, pour tout dire en disant le tout, tout ce qui concerne l’homme et l’humanité même

.

2. Ligne de force, opposée à ligne de faiblesse, tout en s’y incrustant – cela veut dire conflit. Conflit, lutte, combat, en grec, se dit agon. Nous en tirons l’adjectif « agonique », pour désigner une situation ou une position définie avant tout par la lutte, le combat. Telle est la caractéristique majeure de cette ligne de force, adoptée ici comme axe d’articulation permettant de traverser de façon efficace le champ de la vieillesse. La ligne de force de la vieillesse est une ligne agonique, elle désigne le grand âge comme un champ de bataille (bourré de mines anti-personnelles, faut-il le préciser), un terrain de lutte, à tous points de vue : au plan de l’individu (le corps, l’âme), au plan de la société (familles, communautés, institutions, pouvoirs), au plan de la culture (pesanteur des traditions, perspectives de création), au plan de l’humanité (le temps et l’âge comme puissances structurantes irrécusables).

On pourrait trouver tout cela est un peu fort de café, pour autant qu’il est commun et que l’on convient et que l’on est même contraint et forcé de considérer la vieillesse plutôt comme retraite, retrait, passivité, diminution, résignation, démission – toutes évolutions susceptibles d’être placées, comme le veut l’usage commun , sous le signe de l’autre sens du mot « agonique », issu du terme très connu d’ « agonie » , qui désigne de manière générale, voire exclusive, le processus de dégradation qui mène à la mort.

Tel est l’avantage de notre ligne agonique : le même mot, « agonique », enferme et combine, de manière conflictuelle, littéralement agonique , à la fois un axe d’activité et de combat (ligne et sans doute pulsion de vie) et une ligne de passivité et de défaite (ligne et sans doute pulsion de mort). On serait de la sorte justifié d’avancer l’idée d’un principe agonique, comme caractéristique essentielle de la vieillesse.

3. Entre merveille et horreur L’axe agonique, défini comme tracé de défaite, défaut, défection, est quelque chose de si couramment admis et patent qu’il ne vaut guère la peine de s’y attarder. Mais pour éviter de s’égarer dans l’idyllique, on pourrait fixer le dit axe dans le tableau que je propose au chapitre intitulé « Entre merveille et horreur » de mon essai Manifeste pour une vieillesse ardente. Les deux volets caractéristiques de la ligne agonique, le bon et le mauvais, sont pris en considération ; je commencerai par le mauvais, la disgrâce. CIT. p.95.

4. Gérontanalyse Ces premières indications sur la vieillesse, où il est question de conflit, de statut agonique, de corps en perte et de défections, font déjà passer sur le grand âge un air de psychanalyse, qui pourrait même donner lieu à spécialisation sous le nom de « gérontanalyse ». L’approche pourrait être tentée sous deux angles : d’abord, ce que la psychanalyse peut enseigner quant à la vieillesse, et elle peut beaucoup ; et ensuite ce que la vieillesse peut enseigner quant à la psychanalyse, et elle peut pas mal. Les deux voies se croisent, sans qu’on puisse toujours en distinguer la singularité. Prenons le cas Freud : le père ou le grand-père (vu le contexte de cet exposé) de la psychanalyse achève peu avant sa mort, le 23 septembre 1939, son livre peut-être le plus audacieux, L’homme Moïse et la religion monothéiste – il est déjà plus qu’octogénaire (et il avait, un quart de siècle plus tôt, longtemps rôdé autour de la statue du Moïse de Michel-Ange à l’église Saint-Pierre-aux-Liens de Rome). On peut considérer son dernier ouvrage aussi bien et tout autant comme un livre de combat, le dernier combat qu’il mène, aboutissement politique et anthropologique de la révolution et de la pensée psychanalytiques, que comme une expression militante du grand âge, la pointe aiguë d’une méditation soutenue par une vieillesse créatrice, les deux lignes s’informant en un vigoureux entrelacs.

Rappelons en passant que, quant à la problématique du vieillir, Freud se montrait plutôt réticent, peu soucieux d’utiliser la psychanalyse pour les personnes âgées, ni d’élaborer plus avant sa conception de l’âge et des processus du vieillissement. Si l’on exploite, à nos risques et périls, certaines indications biographiques, on pourrait dire, agonistement, que tout jeune encore il se sentait vieux, et que très âgé il préservait une flamme de jeunesse assez vive pour qu’il écrive à Hilda Doolittle, une de ses dernières patientes : « La vie à mon âge n’est pas facile, mais le printemps est magnifique et tel est l’amour. »

 

5. Euristique D’un point de vue qu’on peut définir comme épistémologique (processus vérifiant une scientificité) ou simplement euristique (processus de recherche), la vieillesse est susceptible d’être abordée comme le pôle symétrique et inverse de l’enfance. C’est un principe de recherche universel et constant que la connaissance d’un objet d’étude est d’autant plus riche qu’on peut en suivre la genèse, le processus de formation et de développement, qu’on l’examine in statu nascendi, à sa naissance,  en train de naître. Nombre d’études commencent, comme on sait, par le terme « origine » – ainsi, à l’époque lointaine où je rédigeais mon ouvrage sur Geza Roheim et l’essor de l’anthropologie psychanalytique, je traduisais un court essai de Roheim intitulé Origine et fonction de la culture, 1972). On est en droit de penser que la démarche est aussi fructueuse, sinon plus, lorsqu’on examine un phénomène in statu moriendi , « en train de mourir »,de s’achever, finir, se décomposer, se défaire, se « déconstruire », dirait-on aujourd’hui.

La psychanalyse s’est intéressée très tôt et elle doit énormément, on le sait d’abondance, à l’étude du psychisme enfantin, et ce dernier demeure toujours assurément un champ de recherche privilégié, qui nous réserve sans doute encore bien des surprises. Sauf le respect que l’on doit aux cheveux blancs, et que l’on n’a pas pour les blonds poupons, la vieillesse devrait offrir un champ d’étude particulièrement riche, sachant tout ce peut recéler une parole de vieillard chargée de tant de stratifications temporelles. Etre chargé d’ans, comme on dit, c’est, excusez l’ « ahanerie », être chargé d’ahans, terme mimétique éloquent accusant toutes les difficultés et tous les efforts pour rester longtemps en vie. On commence à vraiment s’en aviser aujourd’hui, et les magnétophones débarquent chez les personnes âgées pour recueillir des paroles qui ont un prix. Tout vieillard est un gisement, sur lequel on n’a que trop tendance à planter vite la pancarte « ci-gît ». (Permettez ceci, pour égayer freudiennement notre propos : « Sigi » est le diminutif maternel du petit Sigmund Freud).

6. Du duellisme Vous voyez bien qu’on peut aborder l’âme sénescente par n’importe biais freudien – que n’importe quel concept, n’importe quel mécanisme ou système élaborés par Freud permettrait d’y accéder. On privilégiera, pour leur indiscutable prégnance, les dualismes freudiens, qui sont des « duellismes », néologisme venu du latin duellum, forme archaïque de bellum, la guerre – rapports de conflits et de guerre entre éléments proches et opposés, sur lesquels Péguy a particulièrement insisté. Dans son tout dernier texte, de 1914, que sa mort au front laissa inachevé, il souligne l’identité des termes : « Duellum, bellum, c’est le même mot » ; il y voit à l’œuvre le principe de guerre, un des avatars du principe agonique. « Duellum, duo ; bellum, bis, c’est ce que l’on fait quand on est deux. »

La juste frappe de ce dualisme me paraît avoir été exprimée dans quelques vers de William Blake, que j’ai mis en épigraphe de mon dossier Freud : « Tigre, tigre qui flamboies / Dans les forêts de la nuit,/ Quel œil immortel osa / Ta terrible symétrie ? » Freud en félin, et la psychanalyse en tigre hantant les forêts de l’âme, voilà de la psychanalyse flamboyante, aveuglante à tout livre noir.

Mis ainsi sur la voie, on pourrait en profiter pour suivre Péguy dans sa réflexion sur le vieillissement menée sur divers plans. A propos de l’histoire dans Clio, il distingue une « double vieillesse », deux manières de vieillir, incarnées en Leconte de l’Isle et Victor Hugo, « l’un vieillissait vieillard, l’autre vieillissait vieux ». Il fait de chacun un portrait pittoresque, au sens d’un travail de peintre, dont chaque trait porte et affûte notre regard sur la vieillesse. Sans attacher une particulière importance à son retour rhétorique à la terre, on l’entend s’interpeller ainsi :

« Tout ce que les paysans de votre pays, Péguy, mettent dans ce mot, un vieux, tout ce qu’ils y entendent, tout ce qu’ils y mettent de noueux, de raciné, de ayant résisté, de ayant poussé, de ayant vieilli, de ayant tenu le coup, de ayant passé par n’importe quoi, victorieusement, et pour ainsi dire de ne devant jamais finir, c’est tout cela qu’il faut mettre, qu’il faut laisser dans le mot, et dire du vieil Hugo : C’était un vieux. Il laissait à l’autre le soin de porter le monocle et d’être un Olympien. Olympios tis ».

Il l’écrit en grec, comme il se doit, pour désigner l’autre et nous refaire Leconte de l’Isle. Mais ne laissons tomber ni le jeune Péguy ni le vieil Hugo sans rappeler le formidable poème « Booz endormi » qu’il analyse longuement dans Victor-Marie comte Hugo – avec quatre alexandrins cristallins de ce fantastique poème nocturne onirico- érotique de La Légende des siècles :

Le vieillard qui revient vers la source première

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants

Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens

Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

On revient à notre âpre ligne agonique avec les deux vers où Booz, évoquant la mort de sa femme, déclare : « Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre / Elle à demi vivante et moi mort à demi. » Terrible symétrie flamboyante livrée en ces lignes agoniques : le mort dans le vif, le vif dans le mort. Le duellisme freudien le plus célèbre est assurément celui qui oppose pulsion de vie et pulsion de mort, éros et thanatos, dont Freud, qui en fait l’assise de son système, propose un tableau sans complaisance en conclusion de Malaise dans la culture, lorsqu’il évoque « le destin de l’espèce humaine » placé sous le signe de « l’humaine pulsion … d’auto-anéantissement » qui pousserait les hommes à « s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier ». Il écrit cela en 1929, il y a eu la grande boucherie de la Guerre 14-18, dont le fumet sanglant persévère dans la crise qui frappe le monde, les massacres staliniens ont commencé, et les nazis ne laissent que peu de doute sur leurs intentions affichées (Mein Kampf, le combat, l’agon encore, est de 1925-26) et leurs pratiques prochaines. La conclusion est une sombre interrogation : « Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel » (à savoir la pulsion de mort, thanatos). « Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? »

Ce combat freudien à l’échelle de l’humanité, dont on peut dire aujourd’hui qu’il redouble d’intensité et de férocité, s’incarne et se joue en permanence à l’échelle de l’individu, en chacun de nous. Or cette vision (on dit parfois insight, qui vaut quand même mieux que Weltansschauung), cette vision anthropologique, où éros et thanatos s’affrontent dans une étreinte inexpiable – il conviendrait de l’inscrire vigoureusement dans une aperception centrale de la vieillesse, dès lors qu’il est admis qu’elle l’incarne au plus vif comme au plus mort d’elle-même. C’est là une tentative pour arracher la vieillesse à son régime d’isolement et d’exclusion qui la contraint, la réduit et la marginalise – régime plus agonisant qu’agonique. La voie serait ainsi ouverte pour qu’elle puisse assumer le rôle, la charge, la fonction qu’elle est seule apte, par son recel spécifique du temps, à exercer dans une nouvelle donne anthropologique où l’Eros éternel s’affirmerait contre la pulsion de mort.

  1. L’avant-coup de la mort, l’anamnésique

Maintient le cap sur la psychanalyse, on rappellera, sans plus tarder, que toute psychanalyse est anamnèse. Or le psychisme du vieillard est anamnésique (on entendra dans ce terme une valeur agonique qui s’oppose à l’image si fréquente du vieillard amnésique), il est dirigé, braqué même, de façon croissante et irrésistible, sur le passé. Le vieillard, qualifié radoteur, ne cesse de revenir sur le passé, il le rumine et le retraite indéfiniment. C’est vraiment une drôle de retraite que cette rumination, cette traite perpétuelle et réitérée du passé, qui prend si souvent l’allure d’une « catamnèse ».

Dispositif agonique de la temporalité : le passé est un matériau précieux, nécessaire, vital, on ose à peine le rappeler ; la mémoire n’est pas seulement puissance et atout majeurs – elle est substance du sujet, elle est le sujet (risquons, pour une plus gaie mémoire, ce witz freuddonnant : mémoire, moi-mère, mère du moi, toujours procréatrice ou enfanteresse). Mais nous ne savons que trop à quel point le passé, bloc de refoulements, a ses déterminismes propres, ses mouvements, choix et scansions que le sujet, pris et surpris dans la compulsion du passé et l’emprise du souvenir, ne maîtrise pas, s’y égare. Deux tendances mémorielles ainsi ne cessent de se heurter ; chaque moment du passé est comme une morsure qui fait retour – ce pourquoi conviendrait, pris à l’italien rimorso, la notion de « remords », à la fois ce qui re-mord et agrippe, et « remords », comme persévération morale qui est source d’angoisse. Tout vieillard est une « terre du remords », pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’anthropologue italien Ernesto de Martino, La Terra del rimorso, consacré au phénomène du « tarantisme » de la région des Pouilles, ensemble de rituels censés traiter ceux qui sont « piqués de la tarentule ».

Le vieillard avec sa pulsion ou compulsion anamnésique, et la psychanalyse focalisée sur l’anamnèse, vont donc d’un même pas, sont faits pour s’entendre. Ce que l’on nomme la « viscosité de la libido », loin de décourager l’intervention analytique, comme Freud parfois le laisse penser, la requiert au contraire, pour autant qu’elle est en mesure – et qui d’autre pourrait le faire, le yoga, le tai-chi-chuan ? – d’introduire quelque fluidité et labilité, défaire ou remettre certains branchements et articulations des souvenirs, quasiment, comme on aime dire aujourd’hui, « remettre les pendules à l’heure » – si les aiguilles ou les aiguillons veulent bien s’y prêter. De la vieillesse encombrée de souvenirs, la psychanalyse pourrait apprendre, en suivant les rythmes, les lenteurs ou précipitations, et les réitérations mêmes, comment s’opèrent et se règlent ou dérèglent les frayages, quelles conditions de circulation sont agissantes, quel sens plus précis et plus opératoire l’on pourrait donner à ce mot si lourd, si écrasant et si opaque de « passé », qui semble aller de soi, alors qu’il n’en va de rien moins que du soi. Pour une internationale de la vieillesse, suggérer le slogan : du passé, faisons table nette.

Le passé n’est pas que passé ; il implique le présent, pour pouvoir se dire passé. Mais il est aussi infiltré de futur, de sorte que l’on pourrait avancer, en parallèle avec la notion d’après-coup dont on use abondamment en analyse, l’hypothèse d’un avant-coup, du coup produit par ce qui ne viendra qu’après, plus tard, cet après étant la sombre perspective d’une dégradation, d’une décrépitude, du « naufrage » allégué, avec en toile de fond comme en forme de toile ou de linceul, le scandale pur de la mort. En parodiant une formule connue, on verrait le vieillard ainsi accablé accusé par cette association avec la mort : malheur à celui pour qui le scandale arrive » – à savoir le scandale de la mort, qui survient, est vécu en avant-coup ; et si, pour certains, l’idée paraît aléatoire, on se contentera d’avant-goût.

  1. Sénescence et enfance

La vieillesse est criblée de coups ou, pour rester sur le registre de l’agon, agoni de coups. Les avant-coups signalés plus haut ne font que s’ajouter aux après-coups, re-mordants, qui accablent le vieillard. Cruxifixion en noir, entre après-coups et avant-coups : on n’en sort pas – on n’en sortira que les pieds devant, et l’on comprend les résistances de Freud. Mais cela n’empêche pas de revendiquer pour la personne âgée ainsi malmenée, mise à mal, assaillie, assiégée, prise au piège, le recours à l’intervention analytique, dont on peut penser qu’elle aurait tendance à faire prévaloir une forme particulière de l’ego psychology, une psychologie pour renforcer le moi, ce qui n’est généralement pas du goût de la psychanalyse française qui se moque d’une psychanalyse à l’américaine par trop adepte de l’adaptation. Cette référence au moi est utile, en tout cas, pour introduire le narcissisme, et suggérer l’hypothèse d’un narcissisme tertiaire, propre au troisième âge.

Tout comme l’enfant, livré de par sa position de faiblesse à tous les coups, y compris les coups de la séduction, a besoin de narcissisme pour construire et protéger son moi, le vieillard dont le moi subit des assauts incessants, tant internes qu’externes, a besoin plus que jamais, face aux mépris, dévalorisations et rejets, d’un regain de narcissisme pour réparer ou atténuer toutes les pertes qu’il subit. La vieillesse est un blason de pertes.

L’assimilation vulgaire du sénile à l’infantile, hors quelques cas d’espèce, n’est que parodie d’un parallèle mettant en formes deux mouvements inversés du moi : moi faible et instable, mais qui va se renforçant chez l’enfant ; moi durci, stable, rigide, mais qui va s’affaiblissant chez le vieillard. Il ne fait guère de doute que la restauration chez ce dernier de l’estime de soi, de la valeur de son être propre, de sa position singulière unique au sein d’une classe ou d’un groupe, de la reconnaissance et de la gratitude (voilà une bonne rime en « ude ») constitue un objectif primordial pour toute politique rationnelle de la vieillesse.

9. Psychanalyse, politique et anthropologie

Comme elle le fait dans sa pratique courante, la psychanalyse a vocation, comme on aime dire aujourd’hui, de traiter des sujets âgés en tant qu’individus singuliers présentant tel ou tel profil. Mais de la même manière que l’approche de l’enfance ou de la névrose ne peut faire l’économie… de l’économie précisément, c’est-à-dire d’une politique concrète qui prenne en compte le milieu, l’habitat, la famille, l’éducation, la santé, etc. – de même la vieillesse exige une politique capable de prendre en considération et en charge tous ces facteurs, avec encore plus de pugnacité si c’est possible, car, à la différence de l’enfance, démunie et dépendante, la vieillesse est en mesure d’intervenir directement et violemment dans le champ politique. Il n’y a eu dans ce sens, à ce jour, que quelques blêmes et timides tentatives – mais le jour n’est peut-être pas si loin ni si utopique où des hordes de centenaires défileront aux Champs-Elysées en brandissant cannes, banderoles et drapeaux rouges (en matériaux légers).

Une telle image colorée et fantaisiste s’offre comme avant-goût de l’hypothèse (guère plus) d’une révolution vermeille, au cours de laquelle la vieillesse accèdera à un statut anthropologique (je reviens sur ce terme), qui fera d’elle un agent actif et déterminant de la culture – culture planétaire, où le grand âge interviendra pour restituer à l’homme l’amplitude de son être, de son humanité. Si l’on admet (et on dispose de sérieuses données en ce sens) que c’est le temps, en tant que conservation et accumulation des expériences et des savoirs, qui a permis à l’homme de devenir humain, d’accéder à la conscience, à la raison, à l’amour, à la création, à la création de l’humanité même, aussi précaire soit-elle – ce n’est pas être un doux rêveur que d’imaginer une révolution culturelle s’exerçant toute en lenteur et en prudence, qui rétablirait le temps, l’essence temporelle créatrice de l’homme, comme valeur primordiale, valeur en soi, dont précisément et par définition le vieillard serait le dépositaire – renouant ainsi avec les compétences créatrices qui ont présidé, comme nous le présumons, à la naissance de la civilisation.

– José SARAMAGO, 84 ans, prix Nobel 1998 :

« La vieillesse n’est pas une condition à la liberté, tout au contraire. Néanmoins, dans mon cas, j’en suis arrivé à la conclusion qu’elle m’a accordé plus de libertés. Ce qui m’a conduit à devenir plus radical, comme l’illustre ce livre où j’ai mis en épigraphe : « Hurlons, dit le chien. » Ce chien, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous. » (Entretien Le Monde, daté vendredi 24 novembre 2006). 

(Nadejda Mandelstam, femme d’Ossip Mandelstam, mort au goulag, l’avait déjà dit dans son livre de souvenirs, Contre tout espoir, Gallimard, 1972-1974 :

« Je me suis souvent demandé s’il fallait hurler lorsqu’on était battu et piétiné à coups de bottes. (…) Et j’ai décidé qu’il fallait hurler. Dans ce misérable hurlement, que l’on entend parfois jusque dans les cellules presque insonorisées, venu on ne sait d’où, sont concentrés les derniers restes de la dignité humaine et de la foi en la vie. Par ce hurlement, l’homme laisse sa trace sur terre (…). Quand il ne reste rien d’autre à faire, il faut hurler. Le silence est un véritable crime contre l’espèce humaine. »

(Ce sont les dernières lignes, de conclusion, de mon ouvrage Cent fleurs pour Wilhelm Reich, Payot, 1975).

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La personne âgée est une personne déplacée, à tous les sens du terme : physique, sociale, politique, économique et psychanalytique. Ce terme de « déplacé » est utile pour ramener le lexique psychanalytique, sans lui ôter sa spécificité, dans le langage commun, le langage populaire que Freud disait affectionner et pratiquer.

On peut soulever ici une question épistémologique, et se demander si la tendance de toute une orthodoxie psychanalytique à réserver à certains termes un sens analytique spécifique, à faire du discours psychanalytique un « jargon de l’authenticité freudienne » n’a pas contribué à rigidifier, fossiliser la pensée freudienne ; et que les percées effectuées avec tel ou tel auteur ne tenaient pas à leur manière d’introduire des termes communs, populaires, dans la langue analytique : par exemple Reich parlant cuirasse, caractère, génital, orgastique, orgasme ; Melanie Klein envie, gratitude, destruction, réparation, dévoration ; Lacan, référence actuelle, signifiant signifié, métaphore métonymie, demande, forclusion, le tout tourné en style encore plus populaire almanach Vermot ou Canard enchaîné.

Déplacé dans le temps : supprimé le temps du travail, qui rythmes nos heures, nos secondes, nos semaines, nos années, nos vies, notre histoire

Déplacé dans l’espace : maisons de retraite, loin des lieux d’activités urbains ou autres ;

Déplacé de son milieu : affectif, moteur, créatif

Déplacé dans les calculs : le problème d’être vieux déplacé des problématiques socio-politique et anthropologique au plan économique ou financier – la question cruciale et crucifiante demeurant : combien coûtent les vieux ; combien d’actifs pour combien de vieux ; combien doivent et devront payer les nouvelles générations ?

Déplacé : centre de gravité existentielle, de la vie vers la mort, de la vie exaltée vers la mort répudiée, cachée ?

Déplacé sa propre historicité : comme un puzzle dont les pièces se déplacent sans cesse, donnant d’autres configurations, les pièces étant au moins ambivalentes et généralement plurivoques, polysémiques

Déplacé, donc décentré, écarté, évacué du Centre, dans un monde de plus en plus centralisé

(ce que nous ont légué les Totalitarismes fasciste, nazi, stalinien, qui pratiquaient le culte de la jeunesse : Giovinezza, giovinezza, del fascismo sei la ). Le Centre est partout – mais contrairement au monde imaginé par Pascal, les circonférences aussi sont partout, tout l’univers humain se fait circonférentiel, le sujet humain lui-même est à la circonférence, et il l’est d’autant que ses fonctions et positions l’éloignent de centres de décision et de production ; les vieux sont ces sujets qui, hormis les centres de pouvoir qui les maintiennent en vie (voir Adenauer), sont rejetés vers les circonférences, marginalisés, hors circuit.

La vieillesse pose un problème anthropologique majeur, celui de recentrement ; comment serait-il possible de l’inscrire, ou de la réinscrire sur un axe de centralité. Quel peut être cet axe, sinon celui qui définit l’être essentiel de l’homme, le temps. Le problème n’est pas la dualité métaphysique traditionnelle, Etre et Temps, avec sa conjonction « et » qui opère comme disjonction (est-ce pour cela que, EDF mis à part, on dit de quelqu’un qui ne va pas bien qu’il disjoncte ?), c’est de donner actualité ou actualisation et plénitude à l’équivalence « l’être est temps » – il est « le temps qu’il fait », expression connue, même au point de vue météo qui capte chaque jour l’attention, même au point de vue astrologique soucieux du temps astral – mais, plus rationnellement, le temps est éprouvé dans une irrécusable intuition individuelle, tel qu’il est traité dans d’irrécusable et impérieux processus sociaux, tel enfin qu’il peut être élevé au rang d’une pratique exigeante, l’histoire et la mémoire, et surtout d’essence fondamentale, ce qui donne la « durée » au sens bergsonien du terme.

On entend parler de nos jours d’un « autre regard » sur la vieillesse (notons que notre société n’en finit pas de loucher affreusement avec tous ces « autres regards » qu’elle veut porter partout et surtout ) ou d’une autre « mentalité ». Ce terme de « mentalité » est intéressant, il va bien au-delà de la banale opinion copie conforme que l’on trouve partout et toujours, il désigne une transformation de la « mens », de l’âme même, c’est-à-dire de la forme globale, de la gestalt, en laquelle l’homme se saisit de lui-même, en tant qu’individu, molécule sociale, unité anthropologique membre de l’espèce humaine (qui constitue la plus forte intuition que l’homme puisse éprouver et sans laquelle, aussi détériorée, dénaturée, mutilée soit-elle, l’espèce n’existerait pas.)

Le problème de la vieillesse est liée à une révolution anthropologique, et il est dans la vocation de la psychanalyse d’être l’agent de cette révolution – révolution qu’elle a elle-même inaugurée, en reprenant, à nouveaux frais, la question du temps.

Elle est restée au seuil, avec la notion freudienne que l’inconscient ignore le temps, ce qui est proprement impensable. On pourrait dire que, non seulement l’ics n’ignore pas le temps, mais qu’il ne connaît que « ça » – que « ça » est le temps, pour autant que cette puissance intrinsèque du temps fait l’objet d’une refoulement originaire et massif.

On en est venu à dire, que le temps c’est de l’argent, dans le moment même où justement l’argent volait le temps, s’emparait du temps, en faisait sa chose soumise et exclusive ; nous vivons présentement dans ce climat-là ; le temps nous est facturé. Toute la fonction de l’ics est de réinjecter du temps, qu’il garde en réserve, qu’il conserve, il est le conservateur (chimique), le conservateur politique, le conservatoire (musical) de toutes les substances temporelles constitutives du temps.

Qui dit transformation ou changement de mentalité suppose « révolution culturelle » – expression de Mao, qui proposa et mit en pratique la solution consistant à couper les têtes de tous les Anciens, toutes les têtes qui dépassaient un peu dans le temps. Mais la plupart des sociétés s’attachent à couper la tête des Anciens – l’un des avatars étant le passage à l’échafaud, rois, princes ou empereurs étaient les symboles de l’Ancien, dit justement ancien régime, qui est perçu comme régime de l’Ancien.

Renouer avec l’Ancien des jours de la Kabbale,

Plus concrètement avec re-vision des visages d’anciens, telle qu’on peut l’élaborer à part d’un certain savoir scientifique ; on peut utiliser deux figures d’anciens : l’archétype du vieux sage, de Jung (serait-ce, ruse de l’inconscient jungien respectant le temps, un hommage à son maître Freud qui, vieilli, est « déplacé » de sa terrestre réalité historique présente dans une autre réalité, mythique et atemporelle) ?

Grande est la Diane (Artémis) des Ephésiens, de Freud, nous renvoie au thème de la déesse-mère originaire, telle que la décrit Marija Gimbutas dans Le langage de la déesse.

 

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