Site de Roger Dadoun Publications, articles, livres …

payday loans
payday loans

février 3, 2010

« On viole une ado! »

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 11:22

– et  haro

sur le Roman Polanski, artiste, cinéaste, immigré,

exilé, juif, délinquant, sexuel, illégal, riche, petit, vieux …

Le titre de cette chronique est chargé, mais il ne s’agit pas d’un texte à décharge. Au contraire : il s’attache à dénombrer les charges ou dimensions multiples qui surgissent, s’embrouillent et explosent à l’occasion du cas devenu « affaire Polanski », dite « affaire de mœurs » (rapport sexuel avec une mineure), avec ruée sur bouc des médias, professions de foi et blogs (ça blogue, ça déferle à tout va : avocat, politicienne, journaliste, philosophe et autres « signataires » piaffent) qui en font une goulue et glaireuse consommation. Le caniveau déborde, charriant les expressions débridées de la « peste émotionnelle » de l’homme de foule, du « petit homme » ( « grands » et « élites » inclus de droit) crevard d’envie, que Reich met en scène dans Ecoute, petit homme !, La révolution sexuelle, Les hommes dans l’Etat – et haro donc sur le dit « bouc », ici le « bouc lascif monté par la luxure » (image signée Gustave Moreau), ou, à la René Girard, bouc émissaire un peu christophore encore qu’émettant ce refoulé majeur : le sperme (c’est lui qui règle et dérègle tout, et nul n’en parle !). Quelques points forts font ici saillie, qui servent de repères pour dire notre « malheur dans la civilisation ».

Porter le fer

Le statut d’artiste et comédien de Polanski, protagoniste de haute stature, est avancé en premier et gros plan, les uns l’en louant pour l’exonérer (culte du créateur über alles dont se gobergent radios, télés, auteurs, élites), les autres le dénigrant et le vilipendant (radios, télés, journaux « people » dégorgeant les luxes et luxures d’un show biz traité comme espace de chaude baise et de drogue). Le genre « artiste », vieille antienne, excite et titille non seulement les feuilles crasses qui s’en farcissent quelques tranches (cul, fric et flicage – que trouver de mieux !), mais aussi politiques (plateaux électoraux, culturation et cocktails), avocats (royalties et clientèle), magistrats (ceux-ci aussi s’y sont mis tard, mais se rattrapent, caméras rappliquant), et « jeunes », mineures surtout, rôdant autour du cercle flamboyant et flambeur des heureux élus. Tout cela se retrouve et barbote, à vue d’œil et de nez, dans le cas Polanski.

Or Polanski, c’est autre chose qu’un banal cas cabotinage caviar cucul et tutti frutti. L’affaire portant son nom nous déporte vers de sacrées profondeurs. Le cinéaste Polanski moud un  grain d’orage difficile à faire passer : s’expose là un artiste critique, subversif comme on dit,  qui porte le fer dans les plus vives purulences de la société, de la civilisation, de l’humanité même. L’enfant juif du ghetto de Cracovie, qui échappa par miracle au massacre, a de qui tenir et sait quoi retenir – mémoire de l’extermination par les nazis inscrite dans sa chair pensante et souffrante (avec cette  effrayante duplication, ce retour de carnage en 1969 : sa femme, l’actrice Sharon Tate, enceinte de huit mois, est assassinée, avec ses quatre invités,  par des adeptes de Charles Manson, « gourou » d’une secte « Famille », qui s’afficha au tribunal avec une croix gammée inscrite sur son front  –  et pur produit du système pénitencier américain hard).

Il s’est trouvé qu’inaugurant mon cours d’analyse filmique à l’université de Vincennes, au tout nouveau département de cinéma, j’ai été amené à travailler sur les films de Polanski, presque plan par plan. Le couteau dans l’eau (1962) était une critique « personnalisée », aussi percutante que sobre, d’une société stalinienne ; Rosemary’s Baby (1968) un déploiement sur registre d’épouvante « conviviale » de la civilisation américaine ; Un homme et une armoire (1958) et Cul-de-sac (1966) d’âpres constats, sur grand livre d’absurde et de déréliction, de la réalité humaine. Ces mises en images, implacables, passionnées en même temps que sataniques même, offraient une perception aiguë de la condition d’homme, mêlant approche psycho-sociale, déclinaison clinique, terreur, parodie, ironie, humour noir. Toutes choses impardonnables dans nos cultures du bonheur à tire larigot et de ce rire télévisuel à gogo qui mérite l’appellation d’hilaro-fascisme*.

De ghetto en Hollywood

Entre deux feux se trouve pris l’accusé Polanski : d’un côté la famille américaine de l’ « ado violée », Samantha, 13 ans (presque 14) ; de l’autre l’institution judiciaire américaine. Feux qu’entretiennent et attisent avec un zèle égrillard et obscène les médias américains, et leurs relais planétaires – aujourd’hui même, pour notre information,  dans les médias français, et sur internet, poubelle des Danaïdes. Ces éléments de l’ « affaire », à la fois déterminants et problématiques, comportent des  zones d’ombre qui suscitent le doute et requièrent à tout le moins, comme pour tout prévenu, une neutralité bienveillante. Quelques précisions sociologiques doivent en tout cas être relevées. La mineure Samantha, qualifiée tantôt d’enfant tantôt d’ado (elle est l’une ou l’autre selon l’effet recherché), est reçue par le cinéaste pour des prises de vues destinées à la revue Vogue – avec quasi nudité présumée. Hosannah au plus haut des cieux de la mode ! Si « enfant » il y a, où sont les parents responsables ?  Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Quels engagements pris,  contrat signé, de quel type, dans quelles conditions, quelle rétribution ? Imaginent-ils, lecteurs probables de magazines et voyeurs télé, que leur fille mineure, que l’on dit « paumée » et souvent laissée à elle-même, présentée comme « mannequin », s’aventure dans un milieu de perdition que la rumeur décrit (encore aujourd’hui !) comme lubrique, pervers, sodomite et drogué ? N’y voient-ils pas, on l’imagine aisément, l’occasion exceptionnelle de la pousser dans une carrière fructueuse sous le signe d’un cinéaste mythique oeuvrant pour la mythique Vogue ? Glouglous et bulles d’une soûlerie de l’imaginaire – telles que les produisent ces émissions à mirage dites « grand public », prostitutives et aguicheuses, où les « jeunes » se pressent en foule. Dans l’appartement de Jack Nicholson servant aux prises de vue, l’adulte mûr au visage d’ado et la toute jeune ado précocement mûrie sablent le champagne. Euphorie ? Saoulerie ? Rouerie ? Samantha déclare avoir absorbé des barbituriques, et subi les pressions sexuelles du cinéaste (fellation, sodomie, viol ?).  Les parents portent plainte.

La justice entre en scène – elle ne lâchera pas, par narcissisme médiatique, le devant de la scène, tout en agissant dans les coulisses. Justice américaine – à l’américaine. Escortée par toute la chiennerie médiatique – à l’américaine (planétaire). Mercantilisme juridique et financier, à l’américaine, dont le cinéma américain lui-même, avec lucidité et pugnacité,  a assuré la renommée : avocats et magistrats tout puissants discutant pied à pied de la qualification du délit, évaluant à la mords-moi-le-nœud le préjudice, bourreaux et victimes marchandant le  montant des dommages et intérêts.  Polanski récuse tous les chefs d’accusation, pour n’en reconnaître qu’un seul : « relations sexuelles illégales » – en un rituel du « plaider coupable » qui lui permet d’éviter un procès de longue durée, avec risque plus ou moins sévère d’emprisonnement Famille-victime indemnisée (montant, dit-on, fort substantiel), la plainte est retirée. 1977 : après 42 jours passés en prison pour « observation », Polanski est libéré, et estime, accord conclu, l’affaire  terminée. Il n’en est rien. Début 1978, revirement soudain du  magistrat, qui  revient à la charge, reprend  avec hostilité divers éléments foireux du dossier, et harcèle Polanski en le menaçant de le renvoyer en prison (pour 50 ans, peut-être,  sachant que le parquet US voit le temps sub specie aeternitate). Un magistrat confirmera plus tard qu’il y eut mensonges et manipulations de la part des magistrats, et Samantha elle-même, « l’ado violée », qui retira sa plainte et pardonna publiquement le comportement de Polanski, ne craindra pas d’accuser la justice d’acharnement et de mauvaise foi – elle-même se plaignant de subir la violence des juges. Dans ce climat d’hostilité juridique et d’insalubrité morale (hystérie médiatique, défoulement des foules lyncheuses, relents maccarthystes, xénophobie,  racisme, et cette indécrottable sexophobie que Reich, jeté en prison par un juge, paya de sa vie), on comprend que Polanski ait jugé prudent de fuir au plus vite un système qui  cherchait sans doute, consciemment ou non, à « se payer » un petit immigré juif (aux allures et au destin d’un Charlie Chaplin, tiens donc !) devenu  une « star » hollywoodienne sulfureuse et glorieuse.

Le désir attrapé par la queue

Trente-deux ans après son départ des Etats-Unis, Polanski, installé en France et séjournant souvent en Suisse où il possède un chalet, est arrêté le 26 septembre 2009 à sa descente d’avion à Zurich – où il était invité par les organisateurs du Festival du Film,  qui devaient lui remettre un prix pour l’ensemble de son œuvre. Le ministère suisse de la justice profita de  cette « opportunity » pour mettre « la main au collet » du cinéaste, avec renvoi probable aux Etats-Unis, en vertu d’un traité d’extradition entre les deux pays. Haro donc à nouveau sur le vilain ! Toute une presse et un public canivalesques et aboyants exultent de voir le « violeur », « pédophile » et « pervers » « rattrapé par l’histoire », comme ils disent, pour une « affaire de mœurs » – on dit abusivement « viol », « pédophilie » –   « vieille de plus de trente ans ». Un peu partout on brandit la bannière pudibonde étoilée de l’honni sexe.

Cette affaire qui progresse, non, qui régresse, littéralement parlant, cul par-dessus tête, il convient de la remettre sur ses pieds, sur le sol concret de l’histoire et de la société. Car c’est celles-ci, en vérité, qui se trouvent rattrapées, en boomerang,  par la résurgence brutale et haineuse de l’affaire. A notre oreille résonne, bondissant par dessus la fameuse pièce surréaliste-dada de Picasso, « le désir attrapé par la queue » (1941 –  tous mots à promener en saillie sur les nigauds), la soudaine stridence qui, en plein milieu de la grande et sale boucherie de la Première Guerre mondiale, secoua Zurich au début de 1916 : le Dadaïsme. Mânes de Voltaire au cabaret éponyme de Zurich, et des créateurs de Dada, toi le zigzagant Tzara, et vous les merveilleux Hugo Ball et Emmy Hemmings, voyez comme, après tant de combats et tant d’horreurs, l’infâme reprend du poil de la bête et vient faire son nid dans la mémorable cité. « Capitale économique » d’un pays dont la bonne mine, laitière, fromagère horlogère et chocolatière (mais ô libraires et bien aimées Suissesses, vous n’êtes pas dans le lot), réside pour l’essentiel dans le secret bancaire, c’est-à-dire la protection et la fructification de l’argent vilainement escroqué à leur propre pays, qu’ils nomme « patrie » (ici nommé « France »), main sur le cœur en portefeuille et Marseillaise en bouche, par de riches et honorables (légion d’honneur et palmes et médailles toutes catégories) citoyens, artistes, spéculateurs, chefs d’entreprise, commerçants et consorts – Zurich s’est vue figurée en précipité officiel parodique de l’économie libidinale des foules labourées d’envies et de frustrations accumulées, et qui hurlent à la mort en brodant sur leurs fantasmes de « viol » et de « pédophilie » sinistrement illustrés par l’infâme procès d’Outreau.

Brassens notre pornographe

Puritanismes, hypocrisies, mensonges, mercantilismes, répressions, vindictes, lynchages, voilements, burquaïsmes en tous genres font de  Polanski l’adéquate et fascinante tête de Turc sur laquelle projeter une libido fétide – celle qui couve et cuve dans les marasmes, disgrâces et délires des hystéries religieuses, politiques, économiques, ventre fécond du malheur dans la civilisation ! Pour chasser cette pestilence, demandons au souffle de Brassens un peu d’air : l’air de sa gracieuse chanson « La Princesse et le croque-notes », où le pauvre musicien repousse les avances de la fillette :

« La voilà qui monte sur les genoux / Du croque-note et doucement soupire, / En rougissant quand même un petit peu : / « C’est toi que j’aime et si tu veux tu peux / M’embrasser sur la bouche et même pire… » / « – Tout beau, princesse, arrête un peu ton tir, / J’ai pas tell’ment l’étoffe du satyr’, / Tu as treize ans, j’en ai trente qui sonnent … – Mais, croque-not’, j’dirai rien à personne… » / – N’insiste pas, fit-il d’un ton railleur … / Alors princesse est partie en pleurant, / Chagrine qu’on ait boudé son offrande. / Y a pas eu détournement de mineure … Passant par là quelques vingt ans plus tard, / Il a le sentiment qu’il le regrette. »

Et « La maîtresse », en hommage à la haute figure de Gabrielle Russier, condamnée pour sa relation amoureuse avec un élève de seconde, suicidée (1969) de la société (les parents portent plainte) et de l’université (qui fait appel pour qu’elle soit mise à la porte) :

« La maîtresse avait des méthodes avancées / Au premier de la class’
ell’ promit un baiser, / Un baiser pour de bon, un baiser libertin … Lorsque le proviseur, à la fin de l’année, / Nous lut les résultats, il fut bien étonné. / La maîtresse, ell’,
rougit comme un coquelicot, / Car nous étions tous prix d’excellence ex-aequo,
/ A la récréation, la bonne fée se mit / En devoir de tenir ce qu’elle avait promis. / Et comme elle embrassa quarante lauréats, / Jusqu’à une heure indue la séance dura, / Ce système bien
sûr ne fut jamais admis / Par l’imbécile alors recteur d’académie. / … On chassa pour toujours notre chère maîtresse.
»

* Cf. Roger Dadoun, La télé enchaînée. Pour une psychanalyse politique de l’image, Homnisphères, 2008.

Cultures & Sociétés, n°13 Janvier 2010

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URL

Écrire un commentaire

*

Powered by WordPress