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décembre 10, 2009

ENFANCE ECRITE EN LETTRES D’OR …

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 7:59

Quand me fut faite la proposition d’aborder, par un certain biais personnel inscrit dans un projet collectif, la littérature jeunesse ou de jeunesse, je crois n’avoir pas hésité. Par une réaction que l’on pourrait, enfantinement comme il se doit, qualifier de « primesautière », j’ai sauté, de prime abord, à pieds joints, sur le sujet, pour me rendre compte, mais c’était trop tard, que c’était un sujet casse-gueule et plutôt bancal, un pied traînant dans « littérature », l’autre tirant vers « jeunesse », et qu’ainsi pris entre deux feux, il me faudrait y laisser pas mal de plumes. Ce que je fis, laisser des plumes, sans plus tarder. Pour m’en tirer à bon petit compte, je décidais de retirer du circuit dialogique, où nous sommes tous partie prenante, un nombre incalculable de plumes – j’entends ici par « plumes », métonymiquement, tous ces auteurs et livres d’excellence qui ont contribué à édifier, pour notre permanente délectation et notre rencontre d’aujourd’hui, cette gigantesque Tour de babil de papier intitulé « littérature de jeunesse ». L’expression est quasiment officielle, elle se ramène souvent au simple label éditorial « jeunesse » – mais il convient, pour mon propos, de la préciser, en lui substituant celle, plus appropriée et plus ouverte, de « littérature d’enfance » (relayée à l’occasion, malgré l’ambiguïté, par « littérature enfantine »).

Voici donc qu’ayant ainsi à peine commencé à caqueter du bec, je plonge tête baissée dans le genre animalier si caractéristique de la littérature enfantine, je dé-bloque l’expression, je la dé-lie, je situe le « lire » ailleurs que dans la liaison proposée; je descends, voire (dira-t-on) je condescends à passer (à tomber ?) de « jeunesse » à ou en « enfance », croyant ainsi, naïvement, délimiter le sujet, simplifier le parcours, peut-être attendrir les auditeurs. Eternelle illusion de la jeunesse : c’est bien plutôt la « littérature de jeunesse », au sens strict, au sens étroit, qui est limitée. Elle est limitée par le temps d’âge des lecteurs ad hoc, quelques courtes années d’une adolescence fugitive, années qu’en général l’on fuit et qui en tout cas nous fuient lors même que l’on s’y attarde (qui donc aujourd’hui échappe au « restez jeune ! » faustien dont se gargarisent les gazettes, et dont pourtant un air connu  nous met en garde : « Si tu t’imagines, fillette fillette, si tu t’imagines, xa va xa va xa va durer toujours, la saison » etc. Limitée, elle l’est aussi, cette « littérature jeunesse », dans ses productions, qui reproduisent fréquemment les mêmes schémas – on pourrait citer maintes séries dans maintes collections, où scénarios, héros, clubs et séquences structurent les mêmes semblables histoires. En revanche, la littérature d’enfance, qui compte pourtant moins de lecteurs, et pour cause, nous ouvre un champ illimité, qui est l’illimitation même de l’enfance, laquelle dure, déjà, le temps même de l’enfance, un temps qui est en même temps, à tant d’égards, temps autre (une qualité sui generis) et temps des autres (entourage) : une année chrono d’enfance est longue et grosse d’années potentielles qui se croisent et se chevauchent et se culbutent et ne parviendront pas toutes, loin de là, à éclosion – sinon, fugitive percée où surgit un de ces bonheurs de lecture comme disent nos ébaubis critiques, cette forme originale d’éclosion que précisément lui offriront les livres, surtout s’il n’en reste qu’un). D’autant que, par ailleurs, l’enfance – et il suffit pour cela de se regarder dans un miroir, mirouair disait Montaigne, de se regarder soi-même au mirouair de quelque traversante Alice – l’enfance, tout simplement peut-être parce qu’elle vient en premier, ne cesse de se prolonger (thématique biologique et anthropologique de l’espèce humaine comme « espèce foetalisée », c’est-à-dire qui prolonge à l’âge adulte des caractéristiques foetales) et de poursuivre son travail, qui restera définitivement inachevé (thème de l’inachèvement de l’espèce humaine, comme aussi bien de l’existence individuelle – d’où l’importance proprement vitale des procédures d’élevage, soins, formation, éducation, culture). Cette action et cette persévération de l’enfance, ce travail d’enfance (comme on dit « travail du rêve » ou « travail de deuil »), nous savons qu’il se poursuit au plus profond de nous-même, il nous accompagne tout au long cours de l’existence, il règle nos conduites et notre destin – fatalitas, disait Chéri-Bibi. Peut-être est-ce ce travail d’enfance qui nous réunit ici, et fait se conjuguer (espérons-le) principe de plaisir, principe de réalité et principe de groupalité (allusion à l’idée d’un « imaginaire groupal » tel que formulé par le psychanalyste Didier Anzieu, à qui l’on doit en outre de précieuses analyses concernant le « Moi-peau », le processus de création dans l’œuvre d’art, etc.).

1. Rue Cardinet

Ici, ai-je dit – mais où ça, ici ? Eh bien, si nous faisons un bref arrêt sur la première indication qui nous été donnée, à savoir le lieu où nous sommes réunis, l’image urbaine ouverte en ce livre de vie qu’est la ville, cette image se nomme, vous ne pouvez l’ignorer, « rue Cardinet ». Aussitôt ma mémoire rue dans les brancards de cette « rue Cardinet », qui, enfantinement (ce pourquoi je la convoque), m’exalte, m’exulte. Je m’explique. Cette page ruisselante d’affects est comme jaillie d’un magnifique album d’enfance, je devrais dire cette fois plus exactement de « jeunesse », puisque c’est ainsi qu’il convient de dater l’époque – début des années cinquante du XXème siècle, ô ciel – où la rue Cardinet était pour moi jeunesse et merveille. Elle abritait le cinéma « Le Cardinet », un des premiers cinémas d’art et d’essai, que je fréquentais ou que nous fréquentions très assidûment. Une solide amitié s’était établie avec la directrice de la salle, fondée sur une étroite collaboration. Je venais en effet de fonder, au Collège des Arts Appliqués de la rue Dupetit-Thouars, jouxtant le Carreau du Temple, où je commençais à enseigner, un ciné-club, que j’intitulais « Ciné-club des Arts-A ». Il nous fallait une salle. La directrice, qui avait travaillé comme script pour la Kermesse héroïque, me proposa la sienne, de salle – gracieusement, en échange de la rédaction et de la fabrication d’un véritable petit journal, intitulé La Gazette du Cardinet, que j’avais fondé. A l’imprimerie de la rue du Louvre, le prote qui travaillait avec moi me parlait beaucoup de son fils passionné de cinéma – le futur Claude Lellouch. La gazette publiait, outre évidemment les programmes habituels, des entretiens avec des réalisateurs, des critiques de films, des témoignages. Je rappellerai, pour rester dans l’axe d’enfance qui nous importe,  un entretien mémorable avec Paul Grimault, un des maîtres du dessin animé français, à l’occasion d’une soirée où furent projetés, entre autres, La bergère et le ramoneur, Le voleur de paratonnerre (on pourrait les qualifier d’albums cinématographiques). Toute une séance fut consacrée aux frères Prévert, Pierre et Jacques – Jacques Prévert, poète de l’enfance. Un des premiers courts métrages de Truffaut, Les mistons, fut présenté en avant-première (1957 ; mistons renvoie à mistoun, ainsi qu’à nistons, qui désignent les enfants de Nîmes – protagonistes du film). Tout cela pour dire qu’en cette banale rue Cardinet, par nous investie, soufflait quelque chose comme un parfum de jeunesse et d’enfance. Cette ouverture préambulatoire est certes un peu longuette, comme la rue elle-même – mais c’est que l’enfance tout entière est une longue et émouvante ouverture.

2. « Quand les livres relient » : reliure

Ainsi la rue Cardinet inaugure-t-elle notre parcours enfantin : une fragrance d’enfance enveloppe notre Moi groupal et imaginaire, ou plutôt imagier. Essayons maintenant une autre voie : celle où nous entraîne « Quand les livres relient ». C’est sous cette formule de ralliement (« reliement » ?) que nous allons tenter de cheminer, tête baissée – penchée sur les livres d’enfance. Trouvaille précieuse que ce verbe « relier », qui fait fort et nous assure d’emblée que nous entrons en littérature à part entière, et plus qu’entière, d’une entièreté pleine, solide, irréfragable. Qu’y a-t-il de plus entier, incontestablement, qu’un livre préservé dans son entièreté par une reliure ? Que d’ouvrages irreliés s’en sont allés en morceaux, poussière et moisissures, en camaïeu de jaune bilieux ou de gris verdâtre ? Irrelié ou mal relié devait être le livre de géométrie que Marcel Duchamp, artiste penseur, recommanda à sa sœur d’exposer à son balcon, de façon que le vent l’effeuille et que la pluie fasse larmoyer les lettres – cela s’appelle Ready-made malheureux, 1919. La reliure est comme une prime de beauté – et d’éternelle jeunesse, in saecula saeculorum – qui consacre et ennoblit le livre que nous aimons, livre qui croît en nous pareil à un cru vieillissant. (Et tel un grand millésime, la reliure, surtout écrite en lettres d’or, ça n’est certes pas donné). Il se trouve que les albums d’enfance offrent, en luxuriance, à la fois des bonheurs de reliure et des promesses d’heureuses lectures – à partager avec l’enfant. Le récit s’annonce par une grande illustration sur la couverture. Dès qu’ouvert, s’étend une immense plage d’une couleur unie courant sur deux pages – je fais état là de la quasi-totalité des albums; il y a des exceptions, telles les fines nervures ou marbrures qu’introduit un Claude Ponti par exemple, ou les fioritures de tel autre auteur. La reliure est solide, implacable, l’enfant peut la manipuler, la forcer – non parfois sans quelque risque, pour lui comme pour l’adulte. Je m’étais penché d’un peu trop près sur un de ces délicieux petits Beatrix Potter si bien ajustés à des doigts d’enfant, lorsque la pourtant si délicate petite Gisèle, un an et demi à peine, l’ouvrant plus vite que ma musique, m’envoya la pointe aiguë de la couverture sur l’arcade sourcilière (sans effet notable, cependant, à la différence des boxeurs).

On voit que la littérature d’enfance n’est pas sans danger, et que l’on n’est jamais assez prudent avec les petits. On retiendra surtout que l’album relié, dans sa matérialité, peut constituer pour l’enfant un apprentissage de la prudence, voire de la délicatesse et du doigté. Tenir l’album entre ses doigts et ses mains, le poser sur un support, l’ouvrir, tourner les pages sans les malmener, effectuer les mouvements, postures et rythmes où s’esquisse un début de contrôle et de maîtrise – il y a toute une gestuelle qui, en même temps qu’elle « informe », donne forme à un objet bien défini, précède et annonce et déjà valorise la lecture. Les formats même en lesquels se présentent tant d’albums pour tout petits, du plus réduit (les minuscules Babette Cole ou Beatrix Potter) aux plus spacieux (les Claude Ponti et tant d’autres, sans parler de cette immense plage de rêve qu’est le Little Nemo de Winsor McCay, sur chaque page duquel l’enfant surfe ou fait la « planche » – onirique et fabulatoire) – ces formats offrent des espaces de lecture ou simplement de perception et d’appréhension (voir, saisir, parcourir) avec lesquels le petit est amené à se confronter, à adopter et réaliser certaines positions, plus ou moins négociées avec l’adulte. En disant que la littérature d’enfance l’est à part entière et plus qu’entière (entière littérature et entière enfance), on veut signifier qu’elle ne se limite pas à la lettre, au texte – qu’il revient à l’adulte de prendre en charge -, mais qu’elle les déborde, en accueillant une présence et une voix autre, en suscitant des exigences et des tractations telles que la lecture proprement dite de l’album, tout en pouvant se suffire à elle-même et se prolonger en digressions à la demande de l’enfant, fonctionne en même temps comme repère, axe de référence d’un fait relationnel total, où se combinent rapport de force et rapport de séduction, irréductibles différences de rythme et de références, élan fastueux du désir buvant aux sources d’images mais peinant dans le parcours fastidieux du studieux impératif de la lettre.

L’insistance sur la matérialité de la reliure ne relève-t-elle que du pittoresque, ou d’un clin d’œil à l’humour subversif (renversant) de « livres qui relient » ? Il est légitime, à tout le moins, d’évoquer une question de simples calculs : un album pèse plus lourd qu’un ouvrage courant, pour un nombre beaucoup plus réduit de pages, certes plus grandes et plus épaisses ; et il coûte plus cher (le Claude Ponti de référence ici a 45 pages, pour 21,50 euros ; son tout récent album offrait 44 pages pour 28,50 euros) ; il prend plus d’espace, il est souvent difficile à ranger sur une étagère ou sur une simple petite table de chevet ou de travail. Entre les deux opulentes et inexorables couvertures s’étend, livre fermé, tout un creux, une gouttière propice aux élevages de poussière (même un plumeau Swiffer parvient difficilement à nous en débarrasser). Tout cela peut paraître un peu trop domestiquement infantile au regard de l’objet somptueux, de l’œuvre d’art à hauteur duquel se hisse l’album enfantin. Mais, en tout état de cause, l’objet est là, dans son irréductible matérialité, qui consiste aussi à se demander qui fait le ménage et qui torche l’enfant.

3. « Quand les livres relient » : reliance, reliement

Que cela ne nous empêche pas de nous élever poétiquement au-dessus de la poussière (poussière que nous sommes, ne l’oublions pas) pour nous aventurer sur le terrain notoirement plus transcendantal de ce que l’on pourrait appeler aussi bien psychologie fine – comme on dit épicerie fine – que « psychanalyse sauvage », au sens où l’anthropologue Lévi-Strauss parle de « pensée sauvage », laquelle ne se ramène pas à une quelconque sauvagerie, mais cherche à se tenir au plus près des matières, des choses, des objets, plus proche d’une perception que l’on dirait phénoménologique (portée sur la chose même) que d’une intellection à vocation abstraite. Par divers aspects, la pensée impliquée dans les images et textes d’albums présente de remarquables analogies avec la « pensée sauvage » – appréhension, sélection, valorisation et montage d’éléments, détails et fragments auxquels le plus souvent l’adulte « civilisé » réaliste refuse son attention (le surréalisme, en revanche, admiratif de l’univers enfantin comme du monde dit « primitif » et des productions dites « aliénées », a tenté d’y faire retour).

On pourrait risquer l’hypothèse selon laquelle l’album du tout petit serait apparenté à un objet transitionnel à la Winnicott, mais dans une catégorie de maturité intellectuelle plus élaborée. Alors que le bout de chiffon à la propreté douteuse que le tout petit serre contre lui aussi bien pour neutraliser une situation pénible que pour entrer dans le sommeil est précieux pour tout ce que, d’usage immédiat et fusionnel, il recèle d’investissement affectif et de relation libidinale avec la mère, l’album s’impose pour ses qualités formelles (c’est déjà un objet d’art – et Winnicott inscrit l’art dans le prolongement créateur du phénomène transitionnel) et son pouvoir relationnel plus affirmé et plus réaliste (présence adulte forte et sensible). Il s’affirme en outre par son aptitude à jouer de la dualité dynamique fondatrice attachement-détachement : attachement dans le contact riche et chaleureux avec l’adulte, tout contre lui ou dans ses bras, dans un corps à corps et tête à tête et mano a mano, par la grâce des images et paroles où il retrouve, par projection-identification inévitable, une part de lui-même ; et en même temps détachement, du fait de la nature autarcique remarquable de l’objet, qui tient l’enfant à distance, parfois même en respect (avec les risques de réactions maniaques de peur et de rejet qu’une telle approche comporte), et de l’autonomie plus ou marquée d’un élément narratif qui, même s’il nourrit voire exacerbe tel ou tel fantasme enfantin, ne laisse pas d’atténuer ou d’exténuer la dimension fusionnelle ou contraignante de la relation avec l’adulte.

A partir de là, on peut déployer tout le spectre des liaisons que recèle la formule « quand les livres relient. » « Relier » est un verbe tellement fort et riche qu’il nous conduit aux frontières du religieux. Le mot « religion » est porteur étymologiquement d’au moins trois axes d’activité – qu’il relie. En premier viendrait le verbe « religare », « relier », qui nous intéresse directement : établir des liens entre des sujets ; vient ensuite « relegere », qui veut dire « rassembler », à l’intérieur duquel se niche un « legere », d’où nous viennent « lire » et « lecture ». Ces trois facteurs suffiraient à définir le phénomène religieux : la religion relie les croyants entre eux, les rassemble autour de rituels dominés par des pratiques de lecture, que l’on nomme « prière ». Religion : un groupe humain, constitué en communauté, prie, en utilisant des textes rassemblés sous l’appellation de « Livre », biblos, la Bible, soit, dans nos cultures, le Livre par excellence, le seul que pendant des siècles, sinon des millénaires, des milliards de croyants et non-croyants, par lui reliés ou déliés, ont lu et relu. Réduit à sa plus simple et verbale expression, la religion pourrait se définir comme satisfaisant, d’un même mouvement, à ces deux propositions : « quand un Livre relie » (i, e), « quand on relit le Livre » (i, t).

Il n’est pas question, on s’en doute, d’instaurer ici quelque religion du livre que ce soit. Et une manière d’éviter un avatar livresque du religieux (il persiste déjà suffisamment de religieux dans le livre et le culte du « Texte » mis en capitales) est de contourner l’Unique (le Livre, érigé unique, est production et garant du dieu Un – ce pourquoi je n’aborderai pas la question utopique ou apocalyptique du « s’il n’en reste qu’un »), en multipliant les livres à l’infini, et, le religieux étant largué, en pratiquant les livres selon une problématique concrète et terre à terre, qu’on pourrait formuler en ces termes : « quand les livres relient, que ou qui relient-ils, et comment ? ».

Dans le sillage du religieux, parodiant un célèbre propos évangélique : « il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père », on pourrait relever qu’il y a plusieurs liens, de multiples liaisons dans la maison du livre. En d’autres termes, les livres sont au cœur, au noyau, au pivot de diverses liaisons, susceptibles d’être modelées et adaptées selon l’être intime et le milieu culturel du lecteur. Tout livre relie, telle serait la formule centrale  – que l’on pourrait compléter en y intégrant une éventuelle objection : le livre relie même quand il délie, même quand c’est la déliaison qui l’emporte. Il y a une telle densité, une telle intensité souvent, dans ce sec apophtegme, « le livre relie », qu’on se met aussitôt en quête de termes qui lui correspondent, qui donnent toute son amplitude et sa fécondité, sa capacité opératoire, au verbe « relier » et à sa panoplie de « liaisons », y compris leurs éventuels échecs ou ratés. Avec la mode contemporaine des désinences en « ence » (résilience) ou « ance » (gouvernance), l’idée m’était venue d’utiliser le mot « reliance », qui va très bien avec « relier », et qui en outre introduit le sens anglo-saxon de « reliance », qui désigne la confiance, le soutien, l’appui – notions qui font partie du complexe « reliance ». Il se trouve que le terme était déjà exploité par quelques sociologues, pour indiquer l’aptitude des êtres humains à fabriquer, à tisser des liens entre eux, processus constitutif de la socialité. Encore un coup de pouce néologique, et la notion fondamentale de « lien » et de « liaison » serait susceptible d’être spécifiée par un synonyme tel que « reliement », valant comme substantif de « relier », avec le double avantage de pousser en direction de son proche voisin, « ralliement », et de se trouver presque nez à nez avec son opposé, le « reniement » (toutes ces notions ayant partie liée – ou déliée – avec le processus du « relier »).

Ces ressources verbales seraient sans doute utiles pour ouvrir des pistes éventuelles de réflexion, et cadrer, comme disent sportifs et bureaucrates, les objectifs et les analyses. Pour notre part, adossés à notre solide reliure d’ouverture, nous nous en tiendrons à l’expression commune : les livres relient. Qui, quoi, quand, où, comment ? Ces interrogations suggèrent de mettre en valeur quelques figures formes verbales en citant quatre vers d’un des plus grands auteurs de littérature enfantine, Rudyard Kipling, dont le Serpent Python Bicolore de Rocher ne cesse, à travers ses Histoires comme ça (1902), de dérouler dans notre imaginaire ses menaçants et tentateurs anneaux. Voici le quatrain cadreur :

I keep six honest serving-men

(They taught me all I knew);

Their names are What and Why and When

And How and Where and Who. (1902, just so stories)

J’ai six honnêtes serviteurs

Qui m’ont appris tout ce que je sais

Leur nom est Quoi et Pourquoi et Quand

Et Comment et Où et Qui

4. Grandes liaisons

Le livre étant, à première et innocente vue, un objet fabriqué, ressortissant à une industrie et un marché spécialisés, il met en relation, il établit un lien entre auteur, fabriquant et lecteur, avec intermédiaires et passeurs aux différents niveaux et statuts (éditeur, diffuseur, libraire, critique, bouquiniste, etc.). Il contribue de la sorte à nourrir et entretenir des réseaux de relations relativement homogènes, et constitutifs d’une culture. Une culture est caractérisée, si l’on se réfère aux conceptions de Thomas Kuhn, par des paradigmes, des modes de pensée, des patterns of culture, reliés entre eux de manière à composer un style de culture. La littérature d’enfance n’échappe pas aux paradigmes, aux visions de l’enfance tels qu’ils nous imprègnent, nous modèlent, dictent nos comportements, nos jugements, nos politiques de soins, d’élevage et d’éducation. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le livre d’enfant est relié à une certaine conception de l’enfance dominante dans une culture déterminée, au plan historique comme au plan anthropologique. L’enfant tel qu’il est perçu et traité au Moyen-Âge n’est pas l’enfant de notre temps, et l’enfant occidental moderne n’est pas l’enfant de la culture aborigène australienne ou de telle culture africaine marquée par des croyances, mythes et rites particuliers. L’enfant de l’époque victorienne de Freud n’est pas l’enfant de mai 68 – bien que ce dernier puisse être inspiré et nourri par le freudisme. Ainsi les livres d’enfants seraient susceptibles de dessiner le profil d’une « personnalité de base » du petit enfant, du « petit d’homme » comme on aime dire, telle qu’elle est perçue et vécue dans une culture déterminée. Mais celle-ci, aussi homogène, uniforme et contraignante soit-elle, comporte toujours plus ou moins des marges de singularité, des variations tenant aux personnalités créatrices, à la mode, aux rapports de force, de pouvoir et de savoir. Modèles sont, à cet égard, Les petites filles modèles de la Comtesse de Ségur – auteur capable, néanmoins, d’introduire dans ses romans les plus conformistes de fines variations, issues autant de son milieu de culture et de son imaginaire groupal que de ses expériences personnelles.

Les livres d’enfants qui nous sont contemporains se caractérisent, pour la plupart, statistiquement parlant, par des conceptions, principes et paradigmes de l’enfance considérés comme plus ou moins caractéristiques des démocraties occidentales : l’enfant comme personne à part entière et sujet disposant de droits autant que de devoirs (concept moderne de « droits de l’enfant » – plus formels que réels) ; reconnu dans son autonomie et ses initiatives (limitées par le seul danger – qui se trouve être partout) ; encouragé dans son développement et son « épanouissement », etc. Le statut de l’enfance est un montage élaboré, avec plus ou moins de cohérence, par différentes instances et interventions, institutionnelles ou non, divergeant au plan idéologique, éthique, psychologique, sociologique, ce qui laisse une large marge de manœuvre aux structures caractérielles individuelles. Outre les distinctions et contraintes introduites par ces approches diverses, la vision livresque de l’enfance varie en fonction des auteurs et des styles, de leur formation et de leur expérience, des valeurs communes auxquelles ils se trouvent eux-mêmes reliés ou soumis.

Il en va de même pour l’acte de lire, qui demeure en dernier ressort un acte individuel. Ce que le livre alors relie, c’est les deux pôles fondamentalement personnels que représente d’un côté l’auteur, le créateur, qui inscrit une part de lui-même dans l’œuvre, et de l’autre le lecteur, le consommateur, qui projette une part de lui-même dans l’acte de lire. Péguy a défini ce rapport de liaison établi par le livre en soulignant que «la simple lecture est l’acte commun, l’opération commune du lisant et du lu » (Clio, 1909). Opération commune, c’est-à-dire implication réciproque et échange dynamique. Que l’écriture et l’élaboration de l’œuvre soient une activité intense, nul ne saurait le nier, et c’est cela qui donne, entre autres, à l’auteur son prestige, qui pousse même à la sacralisation, que se glisse sous le mot « génie ». Mais il nous semble légitime, à pareille hauteur d’auteur, de rehausser la position du lecteur (position couchée, assise ou debout). Il est trop facile, reliant auteur et lecteur, d’accorder à l’un le plein et à l’autre le vide, de s’extasier sur l’intense activité du premier et de déplorer la passive ingurgitation du second. La différence majeure réside dans le fait que l’acte créateur, la dynamique interne de l’auteur produit un objet externe, offert à autrui, à un public, et échappant de forte façon à son créateur, tandis que l’acte de lecture travaille le lecteur de l’intérieur, se rumine en intériorité, exerçant une influence plus ou moins profonde et déterminante sur ses « états d’âme », sur l’édification de sa propre personne. Un texte fort résonne hors et loin de l’auteur (lequel, tout en s’y inscrivant, s’en libère – détachement), mais il a d’inattendus et imprévisibles retentissements à l’intérieur du lecteur, qui en devient captif, selon des modes variables d’attachement. Les exemples abondent, qui font état d’ébranlements considérables, de vocations et orientations naissantes ou confortées, de manières d’être et de vivre transformées – reliés à la grâce d’un seul livre, parfois.

5. Economie libidinale de la lecture

On repère assez bien les liens qui peuvent exister entre les divers agents et patients, si j’ose dire, du livre, et les rapports étroits qu’entretiennent le livre et la lecture avec la culture. On en vient presque à prononcer l’équivalence entre lire et se cultiver. Le sujet cultivé serait, avant tout, un lecteur. Lorsque l’enfant se met à lire, dans un face à face avec le livre, le cercle de famille applaudit à grands cris. Pas nécessairement toute les familles, à vrai dire : il y a des cas, plus nombreux qu’on ne croit, où lire (hors exigence scolaire ou étroitement professionnelle) n’est pas perçu comme quelque chose de positif ni de souhaitable ; la lecture y est considérée comme ressortissant à la distraction, l’évasion, la vacance ; on s’en méfie pour les risques qu’elle présente en ce que, livrant des savoirs trop critiques ou trop audacieux et bousculant interdits et contraintes, elle détourne des objectifs de rentabilité qui sont le souci d’à près tout le monde. Les liaisons avec le livre peuvent apparaître comme des « liaisons dangereuses » (titre d’un ouvrage célèbre), suscitant des emportements livresques impatients de passer à l’acte. Madame Bovary (titre d’un ouvrage célèbre) est liseuse insatiable de romans – lesquels, alimentant et orientant sa soif d’amour, la conduisent à sa perte. Lecture : attention danger ?

Toutes les liseuses de romans ne se livrent pas à l’adultère – en tout cas pas du seul fait de lire, un lire que l’on accuse souvent, à l’opposé, de détourner de l’activité concrète et d’engager dans des rêveries et productions fantasmatiques. On entre là dans le domaine obscur des liaisons-déliaisons entre réel, imaginaire et fantasmes – rapports encore plus obscurs s’agissant de la littérature d’enfance. Cela tient au fait que le monde de l’enfance nous demeure en lui-même profondément mystérieux, monde qui commence à la naissance et avant la naissance, et qui persiste comme un noyau dur tout au long de l’existence. On pourrait, nous focalisant sur un affect fondamental (« Toute vie vient de tendresse », Péguy, Le Mystère des Saints Innocents, 1912), oser cet oxymore symétrique, qui demeure paradoxe d’opacité : enfance, noyau dur de la tendresse – tendresse, noyau dur de l’enfance. Nous avons affaire, sur ce plan, à ce que l’on pourrait considérer comme les liaisons fines constitutives des rapports entre lecteur et livre, plus précisément entre le tout petit et le livre, avec médiation de l’adulte.

C’est toute la structure psychique de l’enfant qui est en jeu. Les quelques repères proposés par la psychologie de l’enfant (Piaget ou Wallon comptent parmi les références) se révèlent utiles, mais presque toujours au plan conscient, où interviennent parole, quand elle le peut, comportement, gestuelle, pédagogie, éducation et même mesures. Toute une littérature enfantine, préoccupée de pédagogie, soucieuse d’apprendre à l’enfant, y a recours, elle parle intelligence, apprentissage, adaptation, etc. D’un autre style est la littérature qui cherche à apprendre de l’enfant, à partir de lui, qui s’adresse à lui moins pour lui proposer des solutions (en existe-t-il ?) que pour poser des questions, sous forme de récits, aussi obsédants que les questions elles-mêmes, sous forme d’images, portraits, tableaux, intrigues, devinettes même (où est le chasseur, où le lapin ?) – autant de manières de cultiver ou de flirter avec le mystère.

Comme le dit Catherine Turlan dans son étude sur « L’enfant-texte » (revue Esprit, janvier 1976), « adapter la réalité à l’enfant, c’est en dernier ressort adapter l’enfant à la réalité ». De même, plutôt que de faire de l’enfant le reflet de la littérature qui lui est destinée, c’est à la littérature de tenter de se faire reflet, réfraction, illustration, de la réalité enfantine. Il lui faut pour cela s’interroger sans relâche et avec humilité sur la réalité enfantine, la respecter autant que faire se peut en tant qu’énigme, et s’attacher obstinément à imaginer, renouveler, inventer, créer les moyens littéraires et esthétiques susceptibles de l’exprimer dans une œuvre. Le recours à la psychanalyse de l’enfant, de manière généralement plus intuitive que savante, paraît incontournable – et certains auteurs parviennent à faire de leurs albums un véritable théâtre – shakespearien – des ressorts profonds de l’âme enfantine. On a alors le sentiment que plus un album tend vers le « chef d’œuvre », en tissant des liaisons fines entre ses divers composants (mots, style, images, détails, accords, etc.), plus hardiment il nous mène aux portes du psychisme enfantin.

6. En lettres d’or freudien

On renoue de la sorte avec une des origines de la psychanalyse, comme le rappelle Freud lui-même dans une lettre à son ami Fliess : « Les histoires du diable, le vocabulaire des jurons populaires, les chansons et les coutumes des nurseries, tout cela acquiert une signification à mes yeux » (lettre à Fliess, 24.1.97, in La naissance de la psychanalyse, PUF 1956). Certaines des plus célèbres observations de Freud font songer à des récits enfantins ou à des contes : l’homme aux loups, l’homme au rat, le petit homme-coq, parmi ses cas les plus célèbres, feraient un âpre et impressionnant matériau pour un album enfantin, si un auteur (de génie) parvenait à transférer sur un registre d’enfance le montage clinique. Que le conte soit, autant que le rêve, « voie royale d’accès à l’inconscient », c’est quelque chose que l’inconscient collectif, dont il est le reflet, a toujours obscurément pressenti. C’est en analysant un récit d’E.T.A. Hoffmann dans ses Contes nocturnes (1817), « L’homme au sable », (prenez garde : il arrache les yeux aux petits), que Freud dégage la notion d’Unheimlich, traduit par « inquiétante étrangeté », que l’on rendrait plus exactement par « inquiétante familiarité » (heim désigne le « foyer », le « familier », et « un » la dimension contraire). Un autre Hoffmann, Heinrich, médecin aliéniste auteurs d’ouvrages pour enfants, a créé de son côté, en cadeau de Noël à son fils de trois ans, le personnage du Struwwelpeter (1845 – pour enfants de trois à six ans, adultes admis), rendu en français par Pierre l’ébouriffé : chevelure absalonique et ongles griffues interminables, enfant intraitable, si l’on peut dire, qu’escortent quelques autres bambins terribles et terrifiants (un doigt coupé, une fillette qui brûle, une autre qui souffre d’anorexie à en mourir, etc.). Groddeck, « psychanalyste sauvage » selon la nomenclature orthodoxe, qui a donné à l’enfance une envergure exceptionnelle, fait le plus grand cas de ce Struwwelpeter, Crasse-Tignasse selon la traduction de Cavanna, tandis que le surréalisme le monte « sauvagement » en épingle de nourrice épinglant reliant les échardes de l’enfance – à bon escient et bon inconscient si l’on prend acte de ce propos d’Hoffmann cité par Nelly Feuerhahn : « Le livre est là précisément pour susciter des représentations déraisonnables, horribles, exagérées… […] Pour l’enfant, tout est merveille… […] celui qui a su sauver une partie de son âme d’enfant depuis l’aube embrumée de ses premières années jusque dans sa vie d’adulte, celui-la est un homme heureux. »  (« Pierre l’ébouriffé : l’énigme d’une figure surréaliste »).

Il peut être question, à propos de certains albums, de « liaisons fines » parce qu’à la différence des grandes liaisons, qui pèsent et posent (pouvoir paternel sur l’enfant, persistance fusionnelle avec la mère, lourde artillerie oedipienne, agressivité fraternelle, peur du noir, cauchemar dans un placard, mégalomanie enfantine, etc.), on a affaire à des associations plus fragiles, fugitives, délicates, souvent imperceptibles, et qui parviennent néanmoins à colorer le style d’une relation. Dans la lecture effectuée par un adulte,dès lors que les deux partenaires se projettent dans le récit, ils en partagent les émotions, chacun à sa manière et dans l’ordre de son « vécu », comme on dit, qui orientent et « cadrent » différemment les images, les mots et les scènes, lesquels se relancent en miroir, s’atténuant ou s’exacerbant. Ainsi, dans la lecture de Max et les Maximonstres, au petit héros parano couronné avec lequel tend à s’identifier l’enfant, une vibration émue de l’adulte assure une complicité, une intonation moqueuse, un sourire esquissé ironique suffisent à introduire un mince mais distinct et parfois disgracieux écart entre les deux partenaires.

Il est légitime de parler d’économie libidinale de la lecture, puisque celle-ci organise et règle le travail des pulsions dans la dynamique enfantine, avec d’autant plus de fragilité et de tension que l’autre (l’adulte) est présent, pressant et magistral, dans la relation. On pourrait évoquer, en particulier, lourde « tare » dans la balance pulsionnelle de l’enfance, la libido anale, que mettent en scène divers auteurs et contes, et qui se présente plus ou moins habillée ou dévêtue, défigurée ou transfigurée, au gré des pudeurs, des caractères (importance du « caractère anal », sur lequel se sont penchés Freud, Reich, Ferenczi, Abraham, Groddeck, etc.), des moralités et du simple air du temps. Freud la tenait pour une de ses grandes découvertes psychologiques et sociales, et se comparaît au roi Midas : tout ce que touchait le roi légendaire devenait or, tout ce que Freud découvre se rapporte à l’excrément, et se trouve entraîné et replié dans le langage, le refoulement, la sublimation – l’excrément se fait or, argent, richesse, discours, trésor. « Enfance écrite en lettres d’or », comme le chante Hélène Martin : les albums nous font miroiter l’or de l’art et les lettres de noblesse de la sublimation – mais il importe de savoir soupeser le plomb d’analité qui les leste. Si sexualité, cruauté, pouvoir trouvent dans les contes et récits de multiples façons de parvenir à l’expression, on ne dira pas pour autant que la psychanalyse s’applique à la littérature enfantine – elle lui est consubstantielle, et c’est bien plutôt la littérature enfantine qui constitue pour la psychanalyse un inestimable trésor : enfance écrite en lettres d’or freudien !

Si l’on veut un tableau saisissant de la psychologie enfantine telle qu’on la rencontre dans les contes, qui y puisent figures et liens à pleines brassées, incontournable nous paraît être la lecture des textes de Melanie Klein, notamment son œuvre fondamentale, La psychanalyse des enfants, où l’on voit défiler tous les fantasmes possibles et à peine imaginables : dévoration du sein, inondation par l’urine et par le lait, destruction par les fèces, abandon catastrophique – tels que nous les rencontrons, s’imposant avec non moins de fureur, dans les séquences et variations des contes.

7. « Sendakanalyse »

Tous ces états, toutes ces positions – paranoïdes, schizoïdes, dépressifs, narcissiques, destructeurs – par lesquels passe le petit enfant, nous pouvons en capter les lointaines et sourdes résonances dans certaines expressions, réactions ou gesticulations que peuvent présenter les petits enfants au cours d’une lecture. Celle-ci peut constituer un précieux observatoire, « quand les livres relient » l’âme de l’enfant aux personnages, situations et imageries des albums. Plus d’un critique et plus d’un analyste ont estimé qu’il convenait, au vu de certaines situations qualifiées parfois de « scabreuses », de barrer la route aux fantasmes. Le traitement livresque du fantasme a donné lieu à une âpre controverse sur ce qui est accessible à l’enfant. Françoise Dolto, érigée experte en infantilité, interprétant un conte de Marguerite Duras, dénonçait par exemple la prégnance des fantasmes dans l’album Oh Ernesto, publié chez Harlin Quist – tandis qu’à l’opposé, Catherine Turlan, critique de littérature enfantine, rendait hommage à ce qu’elle nomme la « Sendakanalyse », la portée psychanalytique de l’œuvre de Maurice Sendak, qui s’affirme dans de nombreux albums, en particulier dans Cuisine de nuit et le désormais incontournable Max et les Maximonstres.

Ce que peuvent être, pour rester dans le vif violent du sujet, les rapports entre adultes et enfants, tels que nous tentons de les saisir transposés et déplacés dans les rapports entre maîtres et élèves, une présentation sans concession en est offerte par Péguy évoquant la relation pédagogique en ces termes : « Il fallut que j’en vinsse à la Sorbonne pour connaître, pour découvrir, avec une stupeur d’ingénu de théâtre, ce que c’est qu’un maître qui en veut à ses élèves, qui sèche d’envie et de jalousie, et du besoin d’une domination tyrannique ; précisément parce qu’il est leur maître et qu’ils sont ses élèves ; il fallait que j’en vinsse en Sorbonne pour savoir ce que c’est qu’un vieillard aigri (la plus laide chose qu’il y ait au monde), un maître maigre et aigre et malheureux, un visage flétri, fané, non pas seulement ridé ; des yeux fuyants ; une bouche mauvaise ; des lèvres de distributeur automatique ; et ces malheureux qui en veulent à leurs élèves de tout, d’être jeunes, d’être nouveaux, d’être frais, d’être candides, d’être débutants, de ne pas être pliés comme eux ; et surtout du plus grand crime : précisément d’être leurs élèves.»

Déployant tout particulièrement dans l’album pour enfant une panoplie de masques et de figures, où notre ancêtre animal occupe une position clé (mais d’où, que diable, tient-il pareil privilège ?), la littérature d’enfance revient compulsivement sur la violence et la férocité des relations, les conflits impitoyable entre enfants et adultes, maîtres et élèves. Mais, en bonne méthode psychanalytique, elle tente de trouver la parade en les donnant à voir, en les forçant, les poussant (ô ogres, géants, maximonstres) dans leurs extrêmes retranchements, et en leur donnant la parole, en les inscrivant en lettres d’or – or de la lettre qui éblouit, fascine, renvoie l’horreur en des espaces et des temps et des scènes capables de la prendre au piège. S’il déploie aux yeux de l’enfant (et de l’adulte qui sait voir) tout l’arc-en-ciel de la séduction (mécanisme originaire des relations entre l’adulte et l’enfant), l’album d’enfant ne laisse pas de mener, quasi clandestinement, une constante guérilla, face à toutes les forces coalisées qui, de l’extérieur (la culture) comme de l’intérieur (le fantasme), s’emploient à fixer l’enfance dans son être de faiblesse, de dépendance, de soumission, de renoncement, de déréliction – perspective d’autant plus scandaleuse et intolérable à nos yeux que l’enfance se vit et s’exerce, en son essence, comme vitalité, tendresse, flamboyance intellectuelle et ludique.

En notre temps qui s’adonne, avec autant de délectation morose que d’ostentation même, sous le couvert d’une apologie de l’« enfant-roi », aux plus bas (veuleries quotidiennes, « on bat un enfant ») comme aux suprêmes (totalitarismes massacreurs) cruautés et dévergondages – parviendra-t-on à comprendre qu’un simple petit album d’enfant, relié par un désir passionné et créateur aux plus hautes aspirations humaines, fait, dans son humble et splendide présence, œuvre de résistance ?


Cycle de rencontres de l’agence nationale des pratiques culturelles autour de la littérature jeunesse.
« Quand les livres relient » : la littérature, les albums de littérature jeunesse.Conférence du Vendredi 27 novembre 2009. 9h.-12h.
Fondation du Crédit Mutuel pour la lecture, 88-90 rue Cardinet, 75017 Paris

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