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octobre 20, 2009

Péan Panique pour Kazantzaki

Filed under: Níkos Kazantzákis — Roger Dadoun @ 11:55

Toi, Nikos, de ton regard crétois, vois:

qu’insulaire ton oeil surfile, ulysséen, les crêtes virginales

que, d’un calame agile, ourle la houle océane

– ô fièvre de sel qu’à nos lèvres dépose une blonde écume.

Barrez-vous donc, marbres pétrifiants

du Pentélique ou de Paros,

puisqu’ici perles d’eau, éventail de rayons chantants, apparient en gracieuses noces

les corps de chair, de sang et d’os

dressés tumescents dans les crépuscules aux doigts de feu.

O mer,

ô égéenne enfanteresse

de l’île impérissable,

un regard de poète t’érige, liquide muraille ,

jusqu’à l’extrême des cieux,

fabulant niagara, parchemin d’eau

en attente d’alphabets inouïs.

Or, jadis, à l’orée des temps mythiques,

in illo tempore,

Ulysse le Rusé, poli métèque,

avait déjà pour nous tracé les sillons homériques.

Route hellène qui

– car grec est le miracle –

toujours quelque part nous conduit,

et si ce n’est l’ultime et primordiale Ithaque,

ce sera à tout le moins chemin d’homme,

le chemin même de la part de l’homme,

part d’homme ineffable et fidèle,

familière et vibrante de mystère,

chemin d’eau ou chemin de terre,

chemin des hautes vallées ou des montagnes profondes,

chemin des labyrinthes ou des bords de l’abîme,

chemin par les seuls pas de l’homme tracé,

traces humaines qui êtes

pour les siècles des siècles

notre seul salutaire et si frêle certitude.

2

“Grand athlète religieux” au prurit insatiable,

comment t’y prends-tu donc pour,

de tes dix doigts à la “rose” obstinés,

enchanter nos regards?

Sur le sein pharamineux de Thétys la féconde, la glorieuse,

intrépide tu imposes tes mains,

et tu caresses et tu malaxes, tu fais en amoureux fervent  sourdre le tant célébré lait de l’humaine tendresse;

et voici que montent et fluent, de l’abyssale matrice,

ô riants déluges de vif argent,

et dauphins et sirènes

et congres et rascasses

et poulpes et murènes;

dans la flèche de ton regard crétois s’empenne

le peuple immense des créatures,

et l’on y vit même, dit-on,

ricaner l’ancêtre coelacanthe.

Un cri jadis s’éleva

semant effroi sur terre:

“le grand Pan est mort”;

et c’est alors que s’épandirent les glaciations féroces incendiaires

sous la griffe inexorable des Uniques;

chacun pour soi voulait, chacun à soi tirait la tunique

sacrée de l’Unique;

ce fut – c’est toujours – fureur sur toute la terre,

un seul dieu pour tous et tous pour un seul dieu,

et ainsi le principe de l’Un-seul ceint, enserre, emmaillote ou empale l’entière humanité,

et malheur et mort à qui refuse d’entrer, de s’agréger

à l’unique juste grégaire communauté.

Ah mes frères en lamentations, venez venez vers

l’immense corps gisant de Pan pétrifié

en attente d’un réveil prométhéen,

vite ramez ramenez-vous, poètes,

inscrivez et multipliez les marques, les assauts, les percées,

vifs et vivants repères,

que vos langues de feu, qu’un spermatique logos

ébranlent l’épine dorsale de la chose élémentaire,

et que Pan le grand Opaque en panique péan soit transfiguré,

chanté en hosanna du monde même;

3

faites, poètes, faites que se lève l’autre rumeur, que retentisse l’autre nouvelle,

celle demeurée enfouie, noeud de souffrance et de haine, au creux de nos entrailles;

elle nous dit, cette voix si longtemps silencieuse,

si mauvaisement refoulée:

“Renaissant est le grand Pan

pour une neuve allégresse de la terre” –

de la terre, terre et pleinement terre,

argile originaire, glaise où nos pas s’enfoncent et se lisent,

terre pour nous par Kazantzaki labourée

où le divin lui-même renaît semailles.

“MEME L’UN N’EXISTE PAS!”, proclamais-tu, Nikos,

à l’acmé de l’Ascèse .

Donc, ô mes frères innombrables,

seul existe le nombre, ce multiple,

nombre de Pythagore et du Timée platonicien qui soutient l’édifice du monde,

nombre d’or qui, en modules discrets et pluriels, informe l’univers et les choses et les êtres dans les lumières effarantes et les saisissements de l’art,

et nombre du poème surtout

où toi, le Crêtois, tu te retrouves, virtuose tuteur

traitant de dextre et de senestre la gamme humble légère, soumise et rétive ensemble, des voyelles

pour donner souffle et vie

aux lourdes cohortes momifiées des consonnes,

ainsi que fait le Juif en sa prière appelant épelant la Tora

et, à partir de l’”aleph”, primordiale matrice mutique cachée derrière le “beth”, son second, livrant et délivrant et annonçant, dans leur fabuleuse copulation, toute les substances de la langue et du monde.

Toi de même, Nikos,

en ton grand péan rayonnant – Io Pean! – panique,

tu te plais à nous sonner, Rimbaud cosmique,

les cloches des voyelles,

dépliant la scintillante pléïade de ces sons, de ces voix

par la grâce desquelles le monde vient à nous

en offrande et ravissement;

je vous les cite, oreilles, ces sept soeurs,

filles fécondatrices du logos,

bacchantes dansant, charmeuses et canailles,

dans les alignements sévères et graves de tes phrases.

4

Ce sont, ces voix-ci:

alpha, epsilon, êta, iota, omicron, upsilon, omega,

voix telles que, d’alpha en omega, ainsi que nous le vîmes inscrit en solennité au revers du grand livre Evangile, du commencement jusqu’à la fin, se dénoue et se déploie, orbe sacrée, la courbe infinie du temps;

or toi, Kazantzaki, aux grands hymnes pindariques louchant en grosses capitales vers les Olympes,

tu préfères, oeuvrant d’une main tenace et nette,

les broderies pénélopéennes

des voyelles minuscules toujours recommencées:

alpha, boucle baroque s’enroulant sur elle-même puis se scindant, double  bind, en deux flèches qui se croisent, l’une tendue vers le ciel et le divin, appel du sublime pour un royaume d’illumination, ô rêve d’une “extase dans l’Alcôve mystique”, l’autre tournée vers la terre et cherchant à fouiller, racine, à travers les plaines de l’épouvante et les vallées de larmes jusque dans l’Hadès et l’empire des morts; et toi, le Crêtois, tu viens t’inscrire dans l’empan vertigineux de ces axes, que tu forces et fais grincer dans un farouche et agonique écartèlement par lequel pourtant, prodigieux oxymore, tu les opposes et les accordes;

epsilon, tête de trident aux pointes dardées sur le réel, ardemment tu le brandis, stratifiant et maillant le monde dans une triple parallèle qui va s’amenuisant à l’infini, et c’est ainsi que tu descends et pénètres jusques au coeur moléculaire “de la nature des choses”, De natura rerum, et que tu renoues avec la danse épicurienne des atomes dont l’amoureux clinamen fait advenir l’univers; puis, rêveur pythagorique, rabattant l’epsilon sur son axe et le laissant proliférer, tu déroules, nombreux, les 33 333 vers de ton Odyssée;

êta, lance par un double élan plantée en terre, péremptoire de rudesse mais sachant faire gros dos pour affermir sa résistance, et il importe peu qu’il y ait, par misère d’une barre à moitié châtrée, oedipienne boîterie, et qu’il ne faille se risquer à avancer qu’en claudiquant – car n’est-ce pas sur un tel calque de bacchante ivre que s’exécute, clownesque, la danse du Grec?

5

iota, grain de sel, grain de sable, grain de blé et grain de folie, ce plus petit des dénominateurs ou dominateurs communs, terreur de tout changement, tu le glisses, Nikos, dans les machineries doctrinaires, tu le disperses illimité sur les rivages, tu lui ouvres l’effarante progression géométrique d’un damier, tu l’incrustes dans le travail inflexible de la raison – et voici que le monde se colore de la nuance infinitésimale de l’homme-iota, que l’infini cosmique s’engouffre dans la spirale de la valse à mille temps où l’emporte l’embrassement de l’homme, ce grain de poussière- mais qui donc, ô Kazantzaki, emporte qui?

omicron, petit rond, jour par lequel l’on contemple et l’on accède à l’âpre réalité des choses, jour aussi par où l’on se hisse – o hisse!- pour se rétablir dans l’immensité du monde; et bille alerte carambolant – ollé! – sur le billard de l’univers; tu la roules ta bille, Nikos, d’Occident en Orient, et tout pays t’est île, circulaire, où, tandis que tant d’autres à la grasse culture émargent, toi, l’ascète, infra-mince, tu émerges, monade imprescriptible, assiégé assailli par les foules et les dogmes qu’affole ton regard impavide, et qui t’exècrent- , mais nous, attentifs au seul cercle parfait de l’omicron, nous te louons qu’il fasse orbe, et ombre lumineuse, dans le nom de Zorba;

upsilon, qui d’emblée fait baie et béance,

utérus qui accueille, joyeux sillons, les vivantes semences,

et urne qui recueille les cendres de l’absence,

et vide, vide en huppe creuse qui hurle au néant à l’infini, à l’absolu; ah, entendez bien comme, au son et à la vue, le”u” s’ouvre et siffle tandis que le”ou”gronde et menace – dans une vacillation où dérivent nos faibles sens; mais c’est aussi, upsilon, la sûre crique crêtoise où tu récupère tes énergies, l’anse accueillante au voyageur, au vagabond, à l’exul, l’exilé;

omega, ultime lettre et blason primordial de Pan à l’Eros triomphant; lettre capitale gravide à la majestueuse enflure, elle est ensemble le seuil, labial, et la matrice, profonde, pour les pénétrations et les fécondations; minuscule voyelle doublement lobée, elle offre ensemble la croupe et les seins du désir – du Désir qui est l’alpha et l’omega de toute chose, et qu’en ses multiples splendeurs, du sexe au Christ, tu as chanté, ô Kazantzaki.

Publié dans Le regard crétois.

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