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septembre 27, 2009

D’Octo-Mère en Anté-Mère

Filed under: Le cinéma — Roger Dadoun @ 9:45

La Féline à Fellini

Passant par Rome en automobile, nous avions rapporté quelques « souvenirs » un peu lourds (« souvenirs, souvenirs ! »), pour en avérer, si possible, l’utilité. Aux alentours de l’église de Saint-Pierre-aux-Liens, où roda Freud, nous avons acquis une reproduction, en miniature, du Moïse de Michel-Ange. J’en avais réellement besoin : j’écrivais un ouvrage sur Freud (Belfond, 1982), et il était commode d’avoir sous les yeux l’objet qui hanta l’imaginaire du fondateur (le « Moïse », berceau inclus) de la psychanalyse. Après avoir analysé l’œuvre dans un court essai publié sans nom d’auteur en 1914 (« Le Moïse de Michel-Ange », in Essais de psychanalyse appliquée), Freud revient longuement sur le sujet dans sa dernière œuvre, quasiment testamentaire, L’homme Moïse et la religion monothéiste (Gallimard, 1939), axée sur cette proposition de base qui, appuyée sur d’assez minces indications historiques, ne manque pas d’audace : Moïse était un prêtre égyptien, et c’est lui qui a créé le judaïsme.  « Egyptien » et « Egypte » (Misraïm) sont des figures bibliques fondatrices – matricielles : le Juif « sortirait » de l’ « Egyptien », son ennemi-né juré, cible des dix plaies –  malédiction de Yahvé ; et le peuple hébreu « sortirait » du « pays d’Egypte, de la maison d’esclavage », selon la formule consacrée de toute prière – pour aller en terre promise. D’autres « sorties » – entrées dans la légende – seraient à considérer :  Moise nouveau-né « sort » (« sauvé ») du Nil, les Hébreux « sortent » d’une Mer Rouge aux lèvres qui béent ;  le judaïsme « sort » du monothéisme égyptien… Bref, dans ce récit des origines, ça « sort » à tout va – e la nave va !

.                                       Octuple mamelle

Et extravague l’imagination. Car à côté du Moïse, sur une étagère muséique mimant un élevage de poussière, mais plus modeste et beaucoup moins lourde que le puissant et musculeux prophète aux cornes de lumière, se tient la Louve célébrissime, d’où « sortit » le peuple romain. Louve mammaire, ô combien, avec ses huit mamelles, huit beaux seins alignés sur deux rangs de quatre.  Huit seins, pas un et surtout pas un demi de plus – ce plus un demi, il faut aller le chercher dans l’imaginaire de Fellini, qui ne manifeste pas une excessive admiration pour l’octuple harmonie de cette anatomie légendaire et classique. Et va donc pour Huit et demi.

La Louve pose sur son socle, droite sur ses quatre pattes, tête tournée vers nous pour qu’on voie les petits, de face,  têtant, crocs discrets mais suffisamment saillants pour nous tenir à distance, oreilles dressées avec précision, regard interrogateur ou menaçant (regard dont on ne dira jamais assez la pénétration). Louve aux huit mamelles – celle-là, ce n’est pas la mammectomie de l’une ou l’autre mamelle qui lui porterait tort (sauf à devoir prendre en charge des octuplés humains – fait encore plus rare qu’une paire de jumeaux romains). Elancée silhouette, pelage au peigné léché haute coiffure, presque longiligne horizontalement, bien baraquée – une espèce de puissance phallique (le Loup l’est, lui, sans conteste, les Américains disent a wolf, « un loup », pour qualifier un dragueur, un don juan, et le Loup peut, comme on sait, s’envoyer une grand-mère en moins de temps qu’il ne faut pour le raconter). Protectrice et nourricière, en revanche, la Louve, des deux gracieux bambins qu’elle abrite, et qui, tête levée, pompent. On les connaît : Romulus et Remus, légendaires jumeaux,  l’un assis, l’autre à demi agenouillé, la médaille avec leur nom manque pour les identifier. Mignons tout plein, adorables, finement potelés, jolies têtes blondes ( ?) bouclées. On peut les voir aussi de dos : dos droit sur petits culs cambrés pour photo de famille. Ils têtent, donc, chacun sur ou sous une paire de seins. Nulle crainte de frustration, le ventre de la Louve est une « nourrice », Il Bidone, sans fin, la rivalité fraternelle, promesse de fratricide, n’est pas pour demain. Ils sont tout pleins du lait de la tendresse …  – eh non, lady Macbeth, non, on ne peut pas ici parler du « lait de la tendresse humaine », mais, rigoureusement, du lait de la tendresse animale. Animale ?  Monstrueuse tendresse ?

Approches du « Monstrueux »

Nous voici, surfant sur une figurine et une légende, parvenus aux rives, lactées, de la monstruosité, où nous souhaitions conduire, pour en surprendre la finalité profonde, l’imaginaire de Fellini – bondissant, félinement (tant pis pour le Canis Lupus et ses Lupercales), par-dessus toutes les élaborations, perlaborations, projections, figurations, « réalisations » (travail du principe de réalité auquel réalisme ou néo-réalisme, allant « au charbon »,  s’adonnent avec la foi du charbonnier) qui constituent l’étoffe de l’œuvre de Fellini, le « réalisateur »,  « il regista », et dont tout le présent recueil, et si nécessaire le Méjean, Fellini, un rêve, une vie (Cerf, 1997), offrent de solides et spectaculaires illustrations.

La Louve aux deux jolis bambini, putti enguirlandant tant de tableaux de la Renaissance et après, est un objet d’art, traité selon un esthétisme très élaboré, jouant admirablement de la mesure et de la symétrie – les paires de seins, guides du regard, en rythment le mouvement. C’est un objet de culture. Trop de culture, pour Fellini, qui déborde lui-même de trop de culture, et à qui le cinéma (caverne platonicienne – donc antre préhistorique) permet de « cultiver », si l’on ose dire, des formes qui puissent passer outre, qui, projetées sur l’écran, se projettent, nous projettent au-delà d’elles mêmes.

La Louve, mamma Roma ? Oui, assurément, on l’a assez dit, et la genItalia, comme dit Pasolini, en regorge. On peut y voir une figure de Sphinx (paire de seins sur paire de griffes), et donc une érection d’Œdipe – non de l’Œdipe à la solution anthropomorphe, qui n’en est pas une, mais de l’énigme, qui en est une et le demeure, originaire à tout jamais, in saecula saecolorum. Or c’est tout cela, croyons-nous, que Fellini rêve de dépasser, cajolant ou guerroyant avec toutes les formes du réel qu’il met en scène, faisant en sorte – c’est son génie propre – de ménager des pis-tes, des voies, même pas, des brèches, fissures, lueurs ou têtons qui nous fassent toucher à tâtons, grâce haptique, ou simplement loucher vers quelque au-delà. Ce dernier, pour en préserver l’immanence radicale et couper l’herbe à la transcendance  et au sublime, à vocation mystique ou philosophique, il conviendrait de le désigner comme étant l’Outre-Mère, ou mieux, l’Anté-Mère, une Mère originaire qui envelopperait dans sa toile d’araignée (« Notre Mère qui êtes aux cieux / Que votre Araignée rie… »), douce comme vivace caresse, grise comme poussière de mort, le cerveau collectif de l’humanité.

Langage de la Déesse

Vers cette Anté-Mère régnant dans la nuit des temps de nos fantasmes, de multiples veines artères nerfs fibres muqueuses de la création fellinienne vont comme les fleuves vers la mer. Tous ces parcours de réseaux organiques ont des noms – suggestifs – dans l’œuvre du réalisateur, des Luci del varietà (Feux du music-hall, 1950) à La Voce della Luna (Voix de la lune, 1990), en passant par La Strada, Satyricon, Les Clowns, Casanova, etc. Les personnages de femmes, aux statuts hétéroclites mais toujours grevés, revers du don, de quelque perte ou déficience, lorgnent en direction de Cybèle, l’opulente déesse-mère de l’antiquité. Les hommes ne sont pas mieux lotis, qui tournent en rond comme de jeunes veaux en manque de Vache sacrée. Casanova passe, tortueux, pour nous rappeler que le mécanisme essentiel des rapports humains, enraciné dans la plus primaire (la prime-mère) des relations mère-enfant, est la séduction – que le psychanalyste Jean Laplanche, dans sa « théorie de la séduction généralisée », axe de ses Nouveaux fondements pour la psychanalyse (PUF, 1987), considère comme « le fait générateur majeur en psychanalyse ».

L’énigme étant, selon l’analyste, « séduction par elle-même » – celle-ci nous apparaît, du coup, comme « fait générateur majeur » dans l’institution même de l’humanité. Puisque le cinéma sert ici de référence, osons mobiliser, à titre d’illustration, le personnage de King Kong, « huitième merveille du monde » : la Belle étant parvenue, comme dit le carton ratiocinateur du film, à séduire la Bête, superbe bloc d’antériorité, on voit surgir dans l’œil du Gorille une étincelle de tendresse, qui est accession, passage à l’humanité. Mais on dispose d’autres éléments pour tenter de repérer les signes d’une puissance maternelle originaire. Grâce à quelques tessons de pierre, de poterie, de bris de sculptures, de traits gravés sur parois préhistoriques, archives de pierre échelonnées entre 5000 et 15000 ans avant j.-c.,   Marija Gimbutas, chercheuse d’origine lituanienne,  professeur d’archéologie européenne à l’université de Californie, parvient à nous faire entendre Le langage de la déesse, dans l’ouvrage qui porte ce titre (des femmes, 2005).  Ses descriptions et interprétations composent une véritable anthologie de ce qu’ont pu être les croyances et représentations préhistoriques relativement à cette Entité que Gimbutas nomme la « Déesse », et que l’on pourrait simplement, dans l’ordre fantasmatique où nous nous tenons, qualifier de Femme ou Mère archaïque, originaire, en tout cas « antérieure » – Anté-Mère. Image matricielle qui nous arrive sous forme de divers signes géométriques et de saisissantes formes organiques – yeux, têtes, mains, mais surtout volumineuses protubérances des seins fesses et vulves, caractéristiques des Vénus stéatopyges et stéatomères considérées comme déesses de la fécondité, sexualité incluse. Mais quant à nous, nous pourrions, d’un regard en quelque sorte « flottant », voir passer des ombres blanches (se) défilant sur l’écran du rêve de Fellini, signes enfouis, fragments ou reliefs de pierre in illo tempore sur lesquels, en un délire dionysiaque, nos fantasmes titubent.

Dessin de David Dadoun.
paru dans Fellinicittà, textes, dessins, photos réunis par Jean-Max Méjean, Fondation Federico Fellini, édition de la Transparence, sept. 2009, 256 pages.

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