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septembre 27, 2009

Fractalité de la foule

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 9:28

Si Satan conduit le Baal …

Légion sont les textes qui parlent de la foule. Ce mot même de « légion » entre ici en force dans notre propos, nous plonge d’emblée dans la foule, la multitude, les masses, la masse. Si, sur ces termes, des nuances s’imposent, comme le prétendent d’éminents professeurs attachés à méthodiquement sociologiquer l’effarante complexité du monde, des choses et des êtres, on se fera un devoir de le signaler.

Passage par Freud

A vrai dire, nous ne chercherons  pas, en l’occurrence,  à faire dans la nuance. Bien au contraire. Nous tâcherons même d’aller vers toujours plus de simplicité, de multiplier les simplifications, appelées à se succéder, toujours plus excessives par définition même. L’on s’autorisera, pour ce non-faire, des propos du père fondateur de la psychanalyse. Freud intitule son texte novateur et subversif, à vocation résolument politique, Massenpsychologie und Ich-analyse (1921) – traduit, dans l’édition des Œuvres complètes, volume XVI (PUF, 1991), sous le titre, fidèle à l’allemand, de  Psychologie des masses et analyse du moi. Une traduction de 1924 proposait Psychologie collective et analyse du moi. Un peu plus tard, une nouvelle traduction donnait Psychologie des foules et analyse du moi. Dans cet essai, Freud cite longuement et élogieusement l’ouvrage de Gustave Le Bon (1841-1931), titré précisément Psychologie des foules, en rendant le « foule » français par l’allemand Masse. Quand il se réfère avec intérêt au livre de William McDougall (1871-1938), The Group Mind, il traduit de même l’anglais « group » par Masse. Un peu plus loin, il évoque l’ouvrage de W.Trotter, Instincts of the Herd in Peace and War (Londres, 1916), où l’auteur parle de gregariousness, d’ « instinct grégaire » (Instincts grégaires dans la paix et la guerre), expression que Freud verse sans complexe  dans sa chère bonne Masse. Il utilise en outre des expressions telles que « esprit communautaire », « esprit de corps » (ces trois mots en français, ce qui est de nature à suggérer d’étonnantes ouvertures sur les rapports entre « masse » et « corps » –  l’institutionnel et banal « esprit de corps » pouvant s’entendre, dans une perspective reichienne, comme esprit du corps, comme à la fois ancrage dans le corps même de l’institution-esprit, et formatage réciproque, par l’institution, du corps-formation-conformation). Freud, grand amateur de jeux de mots, maître de l’art du witz, emprunte à Trotter la définition de l’homme comme Herdentier, «animal de troupeau »,  pour lui substituer, à une lettre près, sa propre définition de l’homme comme Hordentier, « animal de horde »,  renouant ainsi avec sa théorie de la « horde originaire » développée dans Totem et Tabou (1912-1913).       On voit clairement que les termes utilisés : « masse », « foule », «psychologie  collective », « âme collective », « groupe », « troupeau », « horde » et autres références telles que « animal politique » (citée en grec, zoon politikon), « psychologie sociale », « grégarisme », avec toute la gamme de leurs équivalents étrangers – tous ces termes composent un riche et dense réseau inscrit tout entier, indistinctement,  c’est cela qui importe le plus, sous la rubrique freudienne de Masse.

L’indistinction est encore plus frappante et plus significative lorsque Freud, après s’être ingéré témérairement à l’intérieur de la horde totémique primitive,  s’emploie à analyser comme exemplaires, dans une simplification excessive symptomatique, ces  « deux masses artificielles » que sont  « l’Eglise et l’Armée ». Ces institutions par excellence (entendre par là ce par quoi et ce en quoi tout pouvoir excelle, exige et excède) que l’on a coutume,  communément et académiquement, de distinguer radicalement de la « masse », Freud parvient, en une démonstration magistrale quoique discutable, à les reconduire à sa conception ou à sa fiction de la horde originaire. Faire ainsi passer Eglise et Armée de l’Ordre à la Horde, glisser allègrement de ces formes extrêmes et accomplies d’organisation de la société et de l’humanité à de petites communautés sauvages, des tribus, même pas, des bandes, des hordes précisément de primitifs « vêtus de peaux de bêtes » tels que les aperçoit le regard biblique de Hugo – il fallait le faire, Freud le fit.

L’histoire se chargea, à peu près dans le même temps, de proposer ses sinistres et mortels glaciations et bûchers.  Freud n’eut guère vraiment l’occasion de voir évoluer, sur les purs « étants » sublimés des stades et places, les gigantesques parades de foules robotisées aux corps cervelles muscles découpés au cordeau, et travaillées et travaillant exclusivement au Nombre : Nombre d’Or (corps) et Nombre de Horde (esprit) des Totalitaires, fascistes, nazis, staliniens, maoïstes et autres  – tandis que, accompagnements parallèles et relais, des foules brouillées ( dans une opération Nacht und Nebel, « Nuit et Brouillard », partout et de diverses façons poursuivie – et persiste toujours un brouillard de mort),   de plus en plus compactes et indistinctes – que préfigurent avec force les cohortes gris-noir de travailleurs souterrains uniformisés hallucinés dans le film de Fritz Lang Metropolis (1927) -,  étaient livrées à l’extermination et disparaissaient dans l’indistinction la plus totale : foules  de cadavres empilées dans les fosses communes, fusion des corps réduits en cendres dans les fours crématoires, grappes de corps agglutinés dans les chambres à gaz – et même, tout simplement, à ne pas oublier, prisonniers otages humains torturés mutilés méconnaissables abattus à tout moment en n’importe quel lieu, et qui viennent grossir, si l’on peut dire,  la foule des victimes.

Un point limite est atteint (il ne se définit limite que parce qu’il est atteint), progressant vers le néant selon cette gradation : individus fondus dans la foule des semblables ; foules ravalées au plus bas étiage de l’espèce humaine ; espèce humaine comme n’étant guère plus qu’une informe espèce animale, soit troupeau, horde, harde, ou meute ; et cela même serait encore trop dire, puisque les instincts grégaires les plus élémentaires, instincts de « troupeau », de lutte et de survie, sont éradiqués, du fait des modalités de la mort administrée. Effrayant rapport,  intimité d’épouvante entre la foule et la mort : la foule telle que fabriquée – fabrique qui tourne à plein et sans relâche –  par les systèmes totalitaires et répressifs qui travaillent à la mort est une foule à mort (Viva la muerte ! Têtes de mort !), une foule destinée (c’est son Dasein) à une mort à laquelle elle n’a même plus droit – une mort que toute une chiennerie heideggerienne refuse à tous ces êtres qui, « sélectionnés » et traités en « foule », n’ont plus figure ni essence humaines. On fait ici allusion, pour ce statut de foule extrême, aux folles ratiocinations  et propos négateurs, proprement in-famants (du latin fama, opinion publique, parole de foule) du petit maître-chanteur de Todnauberg proclamant et soulignant dans sa métaphysique de bas-art : «  La mort appartient au Dasein de l’homme qui survient à partir de l’essence de l’être…L’homme peut mourir si et seulement si l’être lui-même approprie l’essence de l’homme dans l’essence de l’être à partir de la vérité de son essence … Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot. » (Je souligne cette dernière phrase.) Alors les autres ? La foule innombrable toujours recommencée des autres ? Repoussés dans l’indistinction, « étrangers » érigés « ennemis » dans le jargon du juriste nazi Carl Schmitt, et « ennemis »  perdant eux-mêmes toute visibilité, ils ne seraient, tout simplement, même pas dignes de mourir. Leur mort, cet événement ultime si profondément enraciné dans l’être de l’homme (toute l’existence, et sans doute toute la pensée  y sont suspendues) n’aurait aucun poids, ne ferait pas bon poids humain –  telle serait de fait, dans tous les régimes et statuts de pouvoir, la destination des foules quand, alors même qu’acculées à un procès de déshumanisation, elles ne sont pas totalement soumises, domestiquées. Elles ne peuvent même pas satisfaire à l’incontournable syllogisme qui pose le philosophique et socratique « tous les hommes sont mortels » – expulsées qu’elles sont hors de l’essence mortelle de l’espèce humaine même (elles ne demeurent « mortelles » que le temps de déporter le terme).

Pour poursuivre dans l’ordre ou la horde de masse idéologiques, on alignera, si l’on peut dire, sur le registre d’une religiosité plus traditionnelle, les masses compactes de croyants (mais, on ne le soulignera jamais assez, c’est toujours une même obscène copulation masse de croyants-clique de crapules que l’on retrouve), agglutinés en processions, prosternations, génuflexions devant Papes, Prophètes, Prêtres, Guides, Gourous et autres avatars de Führer ou « Meneur » selon l’idéal-type du « Leader » auquel  Freud attribue une importance capitale, plus que de raison, dans sa Massenpsychologie. En dernier comme en premier ressort, il ressort de cette indistinction verbale – mais aussi sociale, psychologique, anthropologique – de la masse ou de la foule qu’elle constitue un objet humain total qui se réfracte chaque fois en lui-même, dans une sorte de mise en abyme, objet qui avère ou exprime une forme globale de l’humanité prise dans un processus élémentaire, perpétuel et universel de formation-difformation. A titre analogique bien approximatif, le terme de fractal, pour son potentiel de division et de fragmentation couvrant tout ce qui existe,  pourrait être ici suggéré pour indiquer que les formations « massives » se répercutent et s’échappent par divers biais,  de sorte qu’elles en viennent à désirer trouver substance, résonance et écho jusque dans les structures qui se placent impérieusement sous le signe d’une pure homogénéité, sous la souveraineté absolue de l’Un ou de l’Unique, quel qu’il soit, du plus haut des Cieux au plus bas du Moi.

Des cochons et des hommes

De ce mot de « légion », la renommée ou la légende (legenda ou legendum, gérondif du latin legere, lire) est « devant être lue », dans un premier temps, en se rapportant à cet apophtegme fameux qui fait Satan s’écrier : « Je suis Légion, car je suis plusieurs »  – « Légion » étant délibérément proclamé équivalent de « plusieurs », donné en synonyme, encore un, de « foule ».

Pour une approche un peu insolite d’un sujet tellement rebattu (légion en est, disions-nous, la littérature), il vaut la peine d’allègrement récupérer cette fiction de l’Ange noir pour lui extorquer  au moins deux notations de nature à jeter quelque éclairage sur cette notion compacte, grouillante, fuyante, folingue de « foule ». Une première notation, immédiate, serait à visée avant tout psychologique. Nous allons la chercher dans L’Evangile de Marc, 5, 2-20. Jésus se retrouve face à « un esprit impur » qui occupe l’âme d’un fou, d’un « démoniaque »,  que personne n’arrive à maîtriser, et qui vient implorer le « Sauveur ». Jésus lui demande : « Quel est ton nom ? ». L’ « esprit impur » répond : « Mon nom est  Légion, parce que nous sommes beaucoup. » Jésus somme le dit « esprit »-« beaucoup » de quitter le malheureux « démoniaque » (pathologie), et de laisser son âme en paix (thérapie). Le texte évangélique fait alors débouler de l’âme « démoniaque » tout un flux, toute une foule d’ « esprits impurs » (psychologisons : sont-ce bouffées délirantes ? grappe de désirs ? pulsions partielles ? perversité polymorphe ? cocktail de refoulés ?) qui abandonnent l’âme humaine pour « entrer … dans un grand troupeau de cochons en train de paître » (tiens donc ! tout vraiment serait bon dans le cochon, jusqu’à le voir sommeiller, aux yeux des puritains,  dans l’âme humaine ?). Voici le tableau évangélique : « Et étant sortis, les esprits, les [esprits] impurs, entrèrent dans les cochons, et le troupeau s’élança du haut de l’escarpement dans la mer  – environ deux mille – et ils s’étouffaient dans la mer. »  Deux mille cochons,  c’est du gros grégaire,  ça fait un sacré troupeau, une foldingue foule  – ce qui amènerait à dire que, réciproquement,  une foule, ça peut prendre figure de quelques milliers de cochons,  plus ou moins selon les statistiques des préfectures, syndicats ou politiciens,  mais en tout état de cause, du cochon ou de la « cochonceté » d’une humanité ainsi « cochonnée », nul ne s’en dédie. Sur cette lignée à la bestialité légendaire, régressive, dépréciative, diabolique ou satanique de la foule, les derniers mots, pittoresques autant qu’inquiétants,  pourraient revenir au grand berger Orwell, les mots mêmes avec lesquels il conclut son apologue de La ferme des animaux (1945), dans une ultime scène grotesque où humains et animaux à la fois pactisent et se querellent, tableau d’une petite foule de notables hystériques offerts en spectacle à la foule anonyme,  serve et passive des animaux refoulés à l’extérieur : « Douze voix coléreuses criaient et elles étaient toutes les mêmes. Il n’y avait plus maintenant à se faire de questions sur les traits altérés des cochons. Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre. »

Le Contr’Un

Promise en ouverture de notre analyse, la seconde remarque, d’allure plus cosmopolitique ou théologique,  ne saurait être que prophétique. Notre pillage biblique va donc chercher son bien chez un prophète vétérotestamentaire, soit  Isaïe, où nous relevons, 14, 14,  cette phrase : « je monterai sur les sommets des nues, je serai semblable au Très-Haut ». C’est le tyran qui parle ainsi, osant, babéloïde et pharaonien, se comparer à Yahvé, lequel, évidemment, d’« un bras fort » et d’une pichenette,  le fera chuter de son trône, et le plongera dans le Sheol,  « séjour des morts » hébraïque, dont on imagine aisément qu’il compose, tous dénombrements et comptes faits, au sens le plus strict, la foule innombrable la plus populeuse et la plus indistincte qu’on puisse, qu’on ne peut même pas imaginer. Une précieuse indication en est donnée par le détour du surnom de Pluton qui caractérise le dieu grec des enfers Hadès. « Pluton » veut dire le « Riche » (ploutos, la richesse), parce qu’il reçoit, par tous les pores de la terre, outre les productions agraires offertes au grand jour appréciées de tous, le fabuleux trésor de cadavres capitalisés, chaque jour plus nombreux de par le fait de la Nature, et des guerres, épidémies, catastrophes, démographies galopantes, etc.-  forme  triomphale et exemplaire d’une  Ploutocratie nourrie, entretenue, fécondée par  des foules d’êtres humains morts (mais, versant humain et mythe écarté, une certaine ploutocratie n’aurait-elle pas elle-même vocation d’envoyer à la mort des foules de vivants?).

Le prophétisme juif se veut ardente et implacable exigence politique : malheur aux tyrans, malheur aux ploutocrates, aux « marchands du temple » (aux prêtres aussi). Mais l’interprétation politique s’estompe, est refoulée, au bénéfice d’une vision théologique, satanique, apocalyptique : monte ainsi en puissance la figure de Satan, l’Ange rebelle. Il fait partie du chœur, de la cohorte, de la foule des anges – mais il cherche à s’en distinguer en se voulant l’égal de Dieu, en s’en prenant au monopole du pouvoir de l’être divin, qui n’appartient qu’à l’Un, qu’à l’Unique, qu’au Monos. Adonaï ekhad, Dieu est Un,  c’est le premier et absolu commandement du monothéisme juif, et en principe de tout monothéisme, en dépit de la nuance islamique, qui privilégie le « Dieu grand », Allah akbar, et de l’entorse chrétienne causée par la Trinité. Chute de l’Ange rebelle, qui devient le Satan, le Prince des Ténèbres, le « Seigneur des Mouches ». Voici encore une sacrée image de la vision satanique de la foule, de la foule élevée satanique, diabolique. Quoi de plus répugnant, de plus poisseusement agglutiné que le gluant  agglomérat de mouches mortes tel qu’on en voyait, et qu’on peut voir encore, notamment dans les campagnes ou  « pays émergeants », captives ad aeternitatem des archaïques papiers tue-mouche; et quoi de plus diabolique que des essaims de mouches assaillant dormeurs et insomniaques dans les touffeurs nocturnes ?  Le livre de William Golding,  « Sa Majesté des Mouches » (Lord of the Flies, 1954), d’où Peter Brook a tiré un film fidèle, joue efficacement de l’image des mouches, à la fois symbolique (satanique) et réaliste (foules de mouches vrombissant autour d’une tête de cochon servant de totem),  pour montrer comment un groupe d’enfants britanniques bien éduqués, naufragés dans une île déserte, retourne à l’état de horde sauvage, où se donnent libre cours, freudiennement, « meneurs » compris, toutes sortes de pulsions refoulées, d’ « esprits impurs » tels qu’il revient, croit-on, à l’esprit de foule de les faire venir au jour. Par diverses expressions, Satan apparaît comme un Meneur de foule, et imprime sur celle-ci son signe diabolique, qui persévère, et poursuit son œuvre, son « travail », à travers les siècles, in saecula saeculorum – notre actualité incluse. Les mots n’ont pas manqué, qui perpétuent la satanale engeance caractérisant une foule perçue et traitée comme « chiure de mouches », chienlit, lie, tourbe (du latin turba, foule, multitude, cohue, désordre) – racaille.

Mais il nous faut avant tout retenir que le conflit et la rivalité avec Dieu que nous venons d’évoquer mettent l’accent sur la posture de révolte, de rébellion, prométhéenne, de l’Ange déchue. C’est une révolte qui vise le pouvoir monopolistique, absolu, total de Dieu – d’un Dieu qui, en tant qu’Unique,  rassemble en lui toute la puissance et la substance de l’Un. Hors lui,  n’existent (autant dire : non-existent vraiment, et c’est tout l’idéalisme qui se nourrit de non-là) que la pluralité, le multiple, les multitudes et, entre autres, l’humanité elle-même comme foule, taillable et corvéable à merci, à la merci de l’Un, l’humanité à laquelle l’Un (quel qu’il soit) ne reconnaît d’autre liberté que celle qui se fait accueillante à la servitude volontaire. Ainsi pouvons-nous faire du Satan, tel que forgé avec de multiples nuances par les différents monothéismes ou autres idéologies, la figure emblématique du Contr’Un, ce qui nous conduit à introduire ici, par nécessité, le plus simplement du monde, un des textes majeurs de la littérature analytique de la foule, le Discours de la servitude volontaire, ou le Contr’Un d’Etienne de la Boétie, essai rédigé en 1549,  alors que le futur conseiller au parlement de Bordeaux et « ami de Montaigne » n’a que dix-huit ans, et publié en 1576 après diverses péripéties. Il n’est pas dans notre propos d’ajouter quelque savante glose aux multiples commentaires et postérités qu’a suscités le court et percutant essai de La Boétie, mais il convient assurément de relever, s’inscrivant dans la même lignée et le même esprit, l’essai d’inspiration psychanalytique de Wilhelm Reich, Psychologie de masse du fascisme (1933), fondement de cette pensée nécessaire qu’est la psychanalyse politique.

Fractalité

Puisque viennent d’être citées deux œuvres essentielles, et que nous avions d’emblée signalé que les textes sur la foule étaient légion,  à défaut par ailleurs d’entrer dans des analyses spécifiques qui risquent fort de faire double emploi avec les contributions et bibliographies inscrites en la présente somme- Masse de Mortibus, il peut être opportun de désigner quelques ouvrages qui, avançant dans leur titre la notion de « foule » ou son équivalent, ont nourri et parfois orienté certains de nos développements. Reich, déjà nommé, a eu une connaissance sensible et approfondie de la foule ou des masses : par son militantisme politique et psychanalytique (en dispensaire), par les rumeurs et violences médiatiques qui n’ont cessé de le harceler, jusqu’à la mort, pour ses travaux et ses activités, par ses avancées incontournables sur l’analyse caractérielle et la misère sexuelle. On retiendra, en l’espèce, son Ecoute, petit homme (Listen, little man, 1948), qui est un portrait à l’arraché de l’homme-foule, auquel les populaires illustrations de William Steig donnent vivacité satirique et grinçante acuité, tandis que Les hommes dans l’Etat (1953) relate l’expérience directe par Reich des phénomènes de foule qu’il a connus et observés au cours de la cruciale décennie 1927-1937. Aux côtés de Gustave Le Bon, Freud ne fait allusion à Gabriel Tarde que pour critiquer le principe de suggestion  au fondement de son ouvrage, Les lois de l’imitation, étude sociologique (1890). Cette notion d’imitation a pu inspirer la mimétique d’un René Girard, mais il est clair que c’est avant tout  par son étude sur L’opinion et la foule (1901) que Tarde mérite de retenir l’attention. Le philosophe espagnol Ortega y Gasset propose une ample vision critique de la civilisation technicienne avec sa Révolte des masses (1929) – que Serge Tchakotine, en revanche,  avec Le viol des foules par la propagande politique (1939-1952), aborde sous l’angle des manipulations politiques et médiatiques typiquement modernes. Elias Canetti développe un point de vue original en traitant  de Masse et puissance (1950), tandis que, dans une ligne freudienne qu’on dirait orthodoxe, Eugène Enriquez suit  gravementl’évolution De la horde à l’Etat (1983). Les spécificités de la démocratie aux Etats-Unis ont joué un rôle certain dans l’intérêt porté par les auteurs américains aux phénomènes de foule, dans les domaines des arts comme des sciences sociales. D’une abondante production sociologique, où la pensée de l’Ecole de Francfort a laissé sa marque, on appréciera particulièrement les pistes suggestives qu’ouvre La foule solitaire (1950) de David Riesman. Le cinéma américain, sensible à l’évidence aux pratiques odieuses du lynchage, tache noire sur une société religieuse et libérale,  a produit des œuvres fortes, qui offrent des représentations critiques et dramatiques de la foule. Notre mémoire reste profondément imprégnée par les intenses images de foule élaborées, entre autres, par un Fritz Lang dans  Fury (1936), ou un Nicolas Ray dans  Johnny Guitar (1954), et plus récemment Mississippi Burning, d’Alan Parker (1988).

Il ne s’agit là que de rapides citations, qui ne donnent qu’à peine idée de la profusion et de l’intérêt des textes qui, par différentes approches, mettent en scène les nombreux avatars et figures de la foule. Sans parler de la masse de travaux signés d’idéologues et politologues dissertant sur les « masses », avec ou sans dialectique, pour les maudire ou les encenser, il est rare, remontant même jusqu’au chœur antique,  de ne pas retrouver la puissance ou la laideur massives de la foule, en habillages et mouvements souvent contrastés, dans les innombrables développements, fussent-ils les plus narcissiquement individuels et unaires, que nous proposent psychanalyse et sociologie, littérature et philosophie, théologie et anthropologie, histoire et esthétique. Comment ne pas mettre l’accent, en tout premier lieu, sur les expériences de foule auxquelles chacun d’entre nous s’est trouvé nécessairement mêlé et confronté, dans la vie quotidienne (queue, incident, accident, altercation, transports,  manifestation, meeting – mais aussi bien famille, équipe, groupe, association, etc.) comme à l’occasion d’événements qualifiés d’ « historiques » ? En puisant dans ces sources éparses, mais surtout en nous réglant sur les deux branches dégagées plus haut, il semble possible de distinguer, en simplifiant à l’extrême, deux polarités entre lesquelles se déploierait, avec une gamme infinie de gradations, en quantité comme en qualité, ce quelque chose d’assez insaisissable que nous nommons fractal de la foule : d’un côté, on l’a vu, la foule se voit marquée du signe de Satan, qui est « légion » et « plusieurs », à la fois quantité, animalité, mal et destruction ; de l’autre, elle s’inscrit sous le signe de la figure de Prométhée, de l’Ange rebelle (on détache ici, par nécessité, Lucifer de Satan), de l’Individu (type de  Héros tel que l’a élaboré Otto Rank) qui se dresse contre la domination et le pouvoir écrasant de l’Un (Dieu)  – amorce et modèle pour une foule plus nombreuse (rythme poétique) que multiple, engageant une pluralité de sujets libres et autonomes, qui se veulent et reconnaissent tels. Ces deux branches, dont il n’est pas toujours facile de distinguer les torsions, orientations et intrications, partent d’un tronc commun, qui n’est rien moins que l’espèce humaine, l’humanité en tant qu’espèce (réalité biologique). De participer à une foule, d’être inclus, entraînés et pris dans la dynamique comme dans la statique d’une foule (qu’il s’agisse, bien que leur qualité ne soit pas comparable, d’une petite horde d’aborigènes australiens nomadisant dans le désert ou des centaines de milliers de citoyens à genoux devant les psalmodies d’un « Grantomme »), les sujets retrouvent au plus profond, au plus obscur d’eux-mêmes, serait-ce par poussées fugaces et frissons d’inconscient, leur appartenance organique primordiale à l’espèce humaine.

Au bord de l’abîme

Les phénomènes de foule  se caractérisent par une éclatante ambivalence. D’un côté on voit l’espèce humaine assignée à n’être qu’une espèce animale comme une autre (ce qui revient souvent à dire : moins qu’une autre, car « dénaturée »), « une espèce, dit le naturaliste, parmi les 275 que compte l’ordre des primates » ; la foule serait alors, en tant qu’agglutination élémentaire et éphémère de semblables, de congénères, que la reviviscence du « troupeau », l’écho, le rappel de l’animalité de l’homme – retour à un stade antérieur, à une appartenance primordiale, vitale, essentielle qui, libérant l’homme-foule des pénibles acquis et efforts de l’humanisation et de l’individuation, ne va pas sans une certaine gratification, littéralement spécifique – une sorte d’innocence ou joyeuseté bête de foule. D’un autre côté, il est au plus haut point dans l’essence de l’humanité de se détacher de son statut d’animalité, de le refouler ; le retour, en foule, de ce refoulé spécifique, porte atteinte au processus d’acculturation fondamentale  toujours en cours et toujours menacé – ce qui ne va pas sans susciter peur (panique, mythe de Pan inclus), honte, culpabilité.

Concernant le rapport avec l’Un, la foule montre à quel point l’être humain est déjà, en tant qu’individu, foule par lui-même, en lui-même, pour lui-même – animé écartelé « schizé » et « paranoïqué » qu’il est par des motions, des turbulences (turba, la foule ?) multiples. On constate notamment, dans notre ligne simplificatrice,  d’une part qu’il est porté, transporté par une pulsion, un désir, une passion d’unité, passion omniprésente, unité toujours recherchée et jamais atteinte, sinon à l’aide de prothèses d’identité fantasmatique (travail du narcissisme), psychologique (instance du Moi – mais le Moi n’est pas, dit Freud, maître dans sa propre maison), sociale (nomination), politique (projection mixant Ça et Idéal du Moi dans le Monarque,  le Leader, Eine Führer-Meine Führer), esthétique (bonne forme, Gestalt), métaphysique (l’Etre, la Chose en soi), religieuse (Dieu) ; et d’autre part, qu’il est travaillé,  paradoxalement, par une nostalgie de la pluralité, qu’il possède déjà et qui le possède, qui le constitue de part en part, c’est le cas de le dire, de façon élémentaire et prégnante, mais à laquelle il résiste,  devant laquelle il recule (terreur de la dispersion,du morcellement, osiriaque), dans laquelle il refuse de « plonger » – sinon,  faisant en lui la part belle aux parts (« esprits impurs ») qui cherchent à l’emporter,    en se livrant au mimétisme de la foule, en liant (reliant, religion ?) sa peur à la peur d’autrui.

Sachant que les foules, espace humain de convergences et conflits où se croisent des facteurs en nombre illimité (parole, histoire, société, économie, forme,  caractère, hasard, etc.), sont aussi différentes entre elles que peuvent l’être les individus, individus et foules multipliant en outre leurs entrelacs et leurs écarts à l’infini, on comprend que l’homme en foule, partagé entre bestialité et humanité, unité et pluralité, servitude et révolte, parvienne difficilement à traverser indemne les turbulences affolantes d’une existence fractale qui le mène au bord de l’abîme, et qu’il éprouve périodiquement le besoin de hurler comme une bête son humanité.

paru dans Mortibus « Masses et moi » n°10-11, automne 2009, 523 pages.

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