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avril 8, 2007

Duchamp, art du lent

Filed under: Auteurs,Marcel Duchamp — Roger Dadoun @ 8:13

Les cultures-lents : joyce, duchamp, péguy

Une relecture récente de l’ulysse nouveau (il est arrivé en ce joli mois de mai) et une replongée pacifiante dans des images de duchamp se rejoignent, se concertent pour susciter et nourrir avec insistance et délectation une réflexion inattendue sur ce que ces deux artistes, joyce et duchamp, de manière si radicalement différente, apporte de puissance de lenteur dans notre perception et exercice de la culture ; on peut les qualifier de « cultures-lents », pour marquer leur imprégnation déterminante dans les processus de la culture, la quasi assimilation entre lenteur et culture:  la lenteur comme initiatrice de la culture, la culture comme travail de la lenteur.

La présente focalisation sur la lenteur est déterminée, on s’en doute, et avec un véritable sentiment d’urgence, par le contexte culturel actuel, et avant tout et au premier chef, par l’emprise des médias : emprise du vite sur la fabrication des médias, emprise des médias sur le public pour le pousser toujours plus vite, de toutes les façons possibles (exemplaires sont les jeux chronométrés où il faut répondre vite, en quelques secondes). La vitesse médiatique contribue et aboutit à une distorsion du temps, qui est proprement dévastatrice. La culture, en ses diverses branches et pratiques (culture au sens strict : livres, films, œuvres artistiques, théâtre, etc., mais aussi objets, alimentation, politique, quoiqu’elle résiste plus que toutes les autres) se fait haletante;  les productions se chassent les unes les autres, les consommations sont contraintes et sont conçues pour suivre

Face aux précipitations, empressements, bêlements échevelés,  d’une civilisation qui, selon une expression courante, « va dans le mur », certains projets politiques , d’inspiration socialiste (pas la partisane, qui joue au contraire à fond le jeu de la précipitation) ou écologique (pas la partisane) ou libertaire (pas la officielle), tentent de résister, sans grand succès. C’est pourquoi nous en appelons ici, en raison d’une conjoncture favorable, à Joyce et Duchamp (d’autres auteurs, assurément, pourraient répondre à pareil appel), en qui nous voyons des maîtres de lenteur, des essences lentes de la culture, des « cultures-lents ».

D’avoir consacré à l’œuvre de duchamp quelques études (notamment Ce mécano qui met à nu, duchamp/nasso, spirali) avaient suscité une première interrogation sur la lenteur de l’artiste – d’autant plus stimulante qu’elle se dressait face à on usage favori du mot « vite ». Vite ou lent, duchamp ?  On pourrait : vite pour une première couche, lent dans les couches plus profondes ; ou encore, sous les pavés du vite, la plage du lent.C’est lui, duchamp, qui nous invite très clairement, à y penser, avec son recours au mot « retard », qui est étrange :

Curieuse occurrence .

Chez Péguy, la lenteur est écrasante, accablante, disent certains lecteurs : prenez Eve, et ces milliers de quatrains : il n’avance guère, fait du surplace ; « nous n’avançons jamais que d’un pas à la fois ; il vous oblige à mettre « un pas de devant l’autre ». 

Duchamp, l’art du lent

Marcel Duchamp, marchand du sel, marché du lent

Certes, il y a du vite, pas mal de vite chez duchamp ; il a emprunté le terme au lexique sportif de l’époque, où l’on admirait la vitesse des athlètes et des automobiles et différents engins utilisés pour ; on a ainsi toute la série des dessins de « nus vite ». Le « vite » lié aussi à vitesse comme paramètre physique, dans la relativité (cf.Pawlowski).

Mais le grand nu, première œuvre majeure de du champ, est-il vite ou lent ? Il descend un escalier ; il doit éviter la chute (qui serait plus tard celle de l’eau : 1°la chute d’eau), il doit ralentir nécessairement le mouvement de la descente ; ce à quoi contribue la décomposition du mouvement ; la décomposition peut être poussée assez loin, au point de suspendre le mouvement lui-même ; face à la tortue dont le mvt est décomposé, le bouillant Achille fait du surplace

Le Nu de duchamp ne descendra pas jusqu’au bas de l’escalier, ne descendra pas en enfer.

Lenteur de tortue, pas n’importe laquelle, Tortue philosophique, tortue éléate, la tortue à Zénon (cf. poème : tortue au visage d’éros)

Aujourd’hui, ça ne fonctionnerait plus ; les techniques sophistiquées de calcul des départs empêchent tout faux départ ; la tortue ne disposant de nulle avance, resterait sur place, tandis que Achille courrait vers le record ;

La civilisation contemporaine élimine la Tortue, les tortues elles-mêmes

L’art de Duchamp est un effort de conservation de la lenteur (du temps) ; sous les pavés du vite, la plage du lent, qu’il faut apprendre, non à refouler, mais à fouler.

La propre biographie de Duchamp va dans ce sens ;

Par certains aspects, artiste du vite : les nus vites, le rendu de la vitesse, aussi bien au point de vue plastique, que dans les objets : rien de plus rapide que de signer un objet acquis dans un bazar. Mais la vélocité de la signature peut aussi renvoyer à tout le recel de temps que constitue un objet, la lente chaîne de fabrication aboutissant à l’objet fabriqué (chaîne de l’humanité, chaîne de l’industrie, chaîne de l’invention) ; la signature de l’objet par l’artiste rend à l’objet sa temporalité créatrice : comment il a été fabriqué, les étapes, la vocation. On fabrique des objets qui ne doivent durer que peu de temps, à l’invetrse d’une tradition millaire qui fabriquait et construisait pour l’éternité.

Le TEMPS

LE lent duchamp

Du Lent Duchamp (ou Duchamp-vite lent) (et silent : silencieux)

Mais un aspect, plus important, révèle les lenteurs des travaux de Duchamp :

Le temps consacré au Nu descendant – 1912 (n°2)

Le temps consacré à la Mariée, 1915-1923

Le temps consacré à Etant donnés 1946-1966

Les échecs comme art de la lenteur (au point que le temps imparti est calculé) les parties peuvent durer des nuits entières

Physiquement, impression de lenteur

Le travail de fabrication, minutieux, lent, d’une valise

La référence au « retard » : faire un « retard de peinture »

Des œuvres : l’égouttoir, le goutte à goutte comme image de lenteur

Elevage de poussière

Du hasard en conserve

« Pliant de voyage » : housse noire de machine à écrire Underwood ; plier bagage, définitivement = mourir ; linceul noir ; unerwood : sous terre.

Mort qu’on trouve dans l’urinoir : R/Mutt ( Mot, comme mat : le roi est mort

Le seikh est mort, échec et mat) ; Mutter ;

Torture-morte ; sculpture morte ; with my tongue in my cheek, moulage de mort sur vif !

Belle Haleine : eau de voilette (de violette, de toilette vol de nuit, j’entends viol de nu)

Thématique du septième jour : le jour du repos est un jour de lenteur, où l’on goutte les instants qui passent goutte à goutte : ce qui était valable pour Péguy : « Péguy-au-Shabbat : théo-poétique du Septième Jour » l’est encore plus pour MD, dont la vie s’est déroulée comme le continuum d’un shabbat, au sens talmudique du terme, c’est-à-libre consacré à la seule activité créatrice de l’esprit. Il revendique la Paresse.

Toutes les gouttes son dans la nature – il faut savoir les goûter

« Tous les égouts sont dans la nature » – dit-il

Banalité, trivialité de « tous les goûts », en revanche, « égouts » conduit aux profondeurs, c’est la psychanalyse même, pénétrer dans les égouts de l’âme, les égouts de l’être (sans nuance péjorative : il s’agit des canalisations qui emportent les saletés, scories, déchets, pour permettre à la vie de se poursuivre),

Cela nous renvoie à « Sanitaires », et aux remarques de la femme qui aima passionnément Duchamp (elle appelait Marcel M’ars – d’où tu m’ ?)

La Baronne Else von Freytag-Loringhoven, beau portrait dans Dada circuit total : la seule qui s’habille Dada, aime Dada, vit Dada », « quintessence de l’anarchie Dada, de la liberté sexuelle et de la créativité », « la première dadaiste à New York » « actrice, poétesse, sculptrice, artiste multi-média… »

La culture américaine dominée par « les installations sanitaires » (la baronne, adepte de la dreckologie freudienne, ou merdologie). L’urinoir : compromis de MD avec les valeurs américaines. Elle lui oppose un siphon en fonte renversé dans une boîte à onglets (une pièce de bois pour scier, p.471), qu’elle titre : Dieu

(portrait de l’Amérique en Merdieu ?).

Liaison avec William Carlos Williams, dont elle souligne la contradiction entre son œuvre révolutionnaire et sa vie bourgeoise et conservatrice ». « Mari ou artiste – W.C. »

A rapprocher de arrhes est à art ce que merdre est à merde » – où nous retrouvons la filiation Jarry : c’est le premier mot de Ubu Roi, qui ouvre l’ère moderne.

Breton : lhomme le plus intelligent du XXème siècle

MD, METTEUR A NU

Andersen, le roi est nu ; MD va plus loin : la Reine est nue (un de ses personnages du début, équivalente de la Vierge.(Cf. « Le Roi et la Reine entourés de nus vite »)

Etant donnés, a mûri pendant près d’un demi-siècle (mentionné dans les notes de Marchand du Sel) : le bec Auer et la statue de la Liberté ;  Auer= eau air ; la chute d’eau, le gaz d’éclairage. Appareillage électrique, éclairant la scène du fond, une femme nue au sexe épilé ; le spot tombe exactement sur le Con » (sexe à poil, sexe épilé sans poil ; sexe à pile (spot), sex-appeal : le regard focalisé sur l’organe qui attire.

Duchamp a été qualifié de façon souvent injurieuse : fumiste, charlatan, pornographe. Je reprends ce terme dans l’article que je lui ai consacré dans le Dictionnaire de la pornographie, où je résume mon analyse dans cette première phrase : « L’œuvre de Duchamp est une montée en épingle et une descente en flèche de la pornographie ». Il ne reprend celle-ci, dans diverses figures, (Objet-dard, aphorisme : du dos de la cuiller au cul de la douairière, moustache de la Joconde : L.H.OO.Q. – ce cul même, cet oecumen dont nous abreuve à longueur d’émissions la télévision) que pour mieux lui faire rendre gorge, et faire advenir ce qui tient, dit-il une place énorme dans son œuvre : l’érotisme. C’est l’anti-Tartuffe : « Montrez ce sein que je désire tant voir » (Prière de toucher : sein en mousse de caoutchouc).

Or son travail, son œuvre résistent avec une force insoupçonnée, et exerce toujours une action très vive, très vivante, libératrice ;

S’il fallait oser une comparaison, pour mieux dire  son envergure et sa force d’impact, c’est à Joyce que je ferai appel, à son travail d’écriture dans Ulysse, et même Finnegan’s wake ; qui a servi de matrice à l’écriture contemporaine.

Duchamp, Joyce, auteurs matriciels.

Réflexion sur le temps peut tourner autour du Cercle : la Roue de bicyclette, fixé verticale sur un tabouret , à la différence de la roue de la roulette qui est horizontale ; les cercles superposés de l’Egouttoir, avec leurs dards ; et tous les cercles matérialisés en roto-reliefs, et cercles optiques.

Puissance de l’R de Rrose :- d’abord, ça donne Eros, ce qui imprime la direction principale de l’inspiration ou expîration de Duchamp. En même temps, l’R donne plus d’air à cet éros, R en ses divers homonymes : aire= espace, ère= époque, erre=mouvement, nomadisme ; Duchamp ne cesse de s’envoyer en l’air, avec son Air ; d’éclater. Cet éros aéré désigne quelque chose d’essentiel dans la condition humaine : à savoir que l’individu est toujours à l’étroit dans son sexe, que la sexualité est, fondamentalement, excès, déborde les limites, les frontières

(l’amour est enfant de bohême, qui n’a jamais jamais connu de lois) : ainsi Duchamp se travestit en femme ; choisit un pseudonyme féminin Rrose Sélavy, et surtout développe une machinerie qui, à partir et en vue d’éros, multiplie les formes et objets, de la mécanique au cosmos.

Duchamp fait passer un immense souffle d’air dans la culture ; de même que, pour l’écriture, on ne cesse pas de travailler avec Joyce, de même pour la perception des formes, on ne cesse de travailler avec Duchamp – aujourd’hui singulièrement, où l’omnipotence de la télévision ne connaît guère de limites et n’est guère plus, sauf exception, qu’accumulation de « morceaux moisis », pour reprendre une expression de Duchamp.

 

L’Internationale dit : et demain, l’internationale sera le genre humain

Le juif dit : l’an prochain à jérusalem (et c’est loin, l’an prochain).

Peter Falk, lieutenant Colombo : « je suis très lent » (entretien à l’Actors Studio)

Ma mère et le jour du shabbat : le jour le plus lent de la semaine, car rien à faire, et rien n’y incitant (magasins fermés, interdiction de faire du feu, plat mijotant au four commu : le repas lui-même était lenteur : la grande marmite de Tafina, remplie la veille, était déposée vers 17-18h au four d’une boulangerie voisine, pour y passer toute la nuit à feu doux, et être récup&e le samedi vers 12h, à la fin de la prière du matin, le chahrit) ; le repas du soir y était inclus ;

Les seules activités était la lecture très lente de la bible, puis, plus active, la réception des sœurs ou cousines qui venaient prendre le thé

(un passant arabe était requis pour allumer le feu) : longues discussions sur divers sujets.

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