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juillet 22, 2009

Pier Paolo Pasolini, Con la sforza dello sguardo

Filed under: Pier Paolo Pasolini — Roger Dadoun @ 4:39

Publié dans David Parenti, Pier Paolo Pasolini, Con la sforza dello sguardo, Don Quijote editore, 2009, version française, italienne, anglaise

Le lynchage est la marque ultime laissée sur le corps de Pasolini – message que le corps mutilé, massacré du poète nous renvoie et inscrit dans notre regard qui se dérobe, dans notre chair qui s’affole, dans notre être historique qui s’égare . De ces réactions de démission et de refoulement, le corps vivant et agile de Pasolini, sa parole vive et percutante, « provocatrice » aux yeux des biens-pensants et bien-disants, ne cessaient, précisément, de nous mettre en garde, en s’acharnant à les explorer et déchiffrer à même le corps de la société. L’idée de lynchage revient de manière quasi obsessionnelle dans les derniers textes de Pasolini. S’avérant ainsi forme dure de culture, qu’il importe de bien distinguer. Et qui s’exprime dans une question précise, concrète : Qui lynche ? À quoi Pasolini apporte quelques cruciaux éléments de réponse. Le thème du lynchage prend dans le discours de Pasolini une ampleur tragique. Il est associé, faut-il le souligner, au thème de la mort : le lynchage comme singulière mise en perspective de la mort. Et cette relation est essentielle, si l’on veut éviter de rabattre la personne de Pasolini, et sa pensée, son œuvre, son inspiration, sur le thème de la mort envisagée de la façon stéréotypée, confuse, vulgaire, obscurantiste, qui caractérise les propos de tant de journalistes, notamment de gauche, de stricte ou de molle obédience communiste.

Ainsi, l’écrivain Edoardo Sanguinetti n’hésite pas à qualifier Pasolini d’écrivain posthume, dès le premier instant, un homme qui ne retenait de la vie que « les figurations mortuaires », un artiste qui ne cessait de transporter « dans sa voix une couleur de mort », comme si Pasolini n’avait rien fait d’autre de son existence que de peaufiner son suicide. Ce « théologien marxiste » a le regard perçant : il perçoit que Pasolini, « dès le premier instant » – est-ce à dire dès sa venue au monde – était voué à la mort, que sa vie n’aurait consisté qu’à traîner sa mort. Sanguinetti parle de mort et de suicide, il ne parle pas de crime, ce qui revient à dire ceci : quand Pasolini a été assassiné, ce n’est pas vraiment l’assassin qui est allé chercher Pasolini, c’est Pasolini qui est allé chercher l’assassin. Sanguinetti fait jouer là un mécanisme de renversement redoutable que l’on retrouve à l’œuvre dans les diverses tentatives visant à « expliquer » et légitimer assassinats, répressions, exterminations.

Contre ce type d’intellectuels charognards rêvant à haute voix de cadavériser de part en part Pasolini, de cadavériser et sa mort et sa vie et son inspiration et son œuvre, il est clair que notre tâche, à la fois critique, poétique et politique, est de garder Pasolini en travers de la gorge, d’entretenir la rumination de sa mort et de sa vie, de déchiffrer son assassinat, non comme un « épisode banal », non comme un accident de route ou de routine homosexuelle, mais bien comme un « présage des temps », comme un message et un signe des temps, de notre temps. Signe des temps : l’expression convient particulièrement bien à Pasolini, quand on sait que la grande ambition de son œuvre était de parvenir à instituer une « sémiologie de la réalité », c’est-à-dire à distinguer clairement et à articuler rationnellement les signes du temps, de l’histoire, de la société, de la psyché. De cette sémiologie, justement, sa mort est un des signes aveuglants : elle nous éclaire sur la structure de mort, la visée mortifère de notre époque et de notre culture.

Dans cette perspective, le rapprochement avec Freud peut se révéler éclairant : le travail artistique de Pasolini comme l’entreprise intellectuelle de Freud vont dans le sens de l’Eros. Mais lorsqu’on tient compte à la fois de l’inconscient (entreprise freudienne), avec sa panoplie de fantasmes destructeurs, et de l’histoire (projet pasolinien, parmi d’autres), avec ses pratiques d’exterminations, on voit mal comment il serait possible de faire l’économie de la pulsion de mort, et de ne pas lui être confrontés, face à face, yeux dans les yeux. « Verrà la morte/ E avrà i tuoi occhi », cette première phrase du saisissant poème de Pavese fait thrène dans nos mémoires pour nous rappeler que la mort est déjà là, et qu’elle a les yeux mêmes du regard que nous portons sur nous-mêmes, sur les autres, sur l’histoire, sur le monde.

Regard de la mort, regard sur la mort : effarants échanges. Il suffit – Pasolini toujours présent à nos yeux – de voir, à fleur de prunelle et d’inconscient, un film comme Salo pour sentir ce que peut être l’effrayante liaison de la pulsion de mort et de l’Eros. Saturé de mort, le film l’est, de toute évidence, avec trop d’évidence, mais il faut aussi marquer la présence d’Eros, traité dans sa matérialité la plus élémentaire, dans ses matières, au sens excrétoire, sécrétoire, organique du terme, comme matière première.

Homosexuel, marxiste, artiste, dans ce pays marqué par la sainte Trinité, ce sont là donc trois lignes de force (et de faille) de l’existence de Pasolini, que le lynchage dans une certaine mesure est parvenu à nouer irréductiblement, dans une lumière vive, fulgurante ; trois lignes que le travail unitaire noue en un dur noyau, au risque d’en figer la vivante précarité, la dynamique conflictuelle. Surtout, l’assassinat, l’acharnement meurtrier, restitue au corps sa primauté dans l’expérience pasolinienne, et le corps meurtri, objet d’un morcellement sadique, est précisément ce qui résiste désormais aux opérations idéologiques de fragmentation, dépècement, fétichisation, décoration. Le discours idéologique découpe alors le corps de Pasolini pour s’en emparer, et le faire jouer à ses fins. Il subtilise ainsi le corps de Pasolini comme lieu d’unité et d’expériences, comme pour effacer ce processus essentiel dont Pasolini avait une conscience aiguë lorsqu’il disait : « Le fascisme, moi, je l’ai vécu sur mon corps ».

Extrait de « Lieux pour une hérésie », in Pasolini, séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciochi, Grasset, Paris, 1980.

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