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juillet 22, 2009

« La longue odyssée » de Kurt Gerstein, le SS « disparu »

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 4:08

SI TU T’IMAGINES …

Belle et bonne est la nouvelle, qui nourrit une page entière du journal Le Monde du vendredi 28 novembre 2008, titrée « La longue odyssée d’un Matisse disparu ». Belle : on voit réapparaître, surgi des caves du Musée national d’art moderne, une jolie « petite peinture » de Matisse – petite parce qu’elle n’est pas grande (38 x 46 cm), jolie parce que, dit le rédacteur de l’article, Philippe Dagen, c’est une « œuvre de jeunesse post-impressionniste » (mais on sait que les références du type « jeunesse » et « post », en art comme ailleurs, ne sont que pâles lapalissades). Bonne : le tableau en question a été rendu, c’est justice, « aux héritiers du propriétaire juif spolié par les nazis » (élément du surtitre, enrichi de cette précision : « Pendant la guerre, le tableau est passé entre les mains du SS Kurt Gerstein.)

Remugle antisémitique

Ainsi, on peut à juste titre l’imaginer, justice (en hébreu, tsêdèke ; un juste, tsadike) est faite – comme semble le ronronner en sourdine la manifestation officielle au cours de laquelle la ministre de la culture française Albanel en personne restitua l’oeuvre « aux héritiers d’Harry Fuld Junior … branche londonienne de la Magen David Adom, l’équivalent israëlien de la Croix-Rouge. » On imagine moins aisément, dans cette présente chronique du réel imaginaire, le remugle qui, face à ce type d’informations, descendra des conscients antisémites et remontera des inconscients antisémitiques, autant d’une France d’apparat et esthète que, comme dit l’autre, de la « France profonde ». Ces Juifs « riches », comme diraient guesdistes (« gueules antisémitiques », formule de Péguy), populistes (en tous genres proliférant) et « travailleurs » (en toutes manipulations exploités), ces Juifs « cosmopolites », comme diraient franchouillards, racinés et patriotes – voyez donc comme, sous les pompes et ors de la République, ils récupèrent leur bien, augmenté d’une sacrée plus-value (combien de gros milliers d’euros, aujourd’hui, le « petit » Matisse ?) !

« La longue odyssée » du tableau, telle que la raconte le chroniqueur du Monde, aurait pu être l’occasion rare de mettre fortement en lumière l’énorme opération de gangstérisme que fut le système nazi – système fondé, dans sa généralisation et sa trivialité, plus sur les razzias tous azimuts que sur de fumeuses références raciales. On ne le dira jamais assez – et il serait bon d’en faire la juste et pointilleuse comptabilité (calcul occulté – trop de fortunes actuelles, individuelles ou institutionnelles, y avèreraient leur origine *) : appât du gain, cupidité, envie, voracité, rivalité, pauvreté, constituèrent des motivations déterminantes dans les pratiques nazies, complices, collaboratrices et sympathisantes, qui charognaient sous les masques jugés plus « honorables » de confuses et véreuses idéologies religieuses (mort au Juif déicide et profanateur) et politiques (mort au Juif capitaliste, bourgeois, anarchiste, communiste, etc.). Ainsi se trouve braqué, avec toutes ses batteries en ordre de mort, ce ressort dominant  de l’antisémitisme : chez le Juif, tout est bon à voler. Non seulement son Dieu, son Livre et sa Loi, « bonne broche », dirait Artaud, pour les spiritualismes et christianismes tous crins, mais encore et surtout ces autres concrètes, tangibles et rentables « valeurs » : ses biens, appartements, meubles, argenteries, vaisselles, garde-robes, bijoux, boutiques, outils, cabinets, clientèles, breloques, comptes bancaires, patrimoines, places, pouvoirs, et ses femmes, ses enfants, et son âme et sa vie, et sa mort même, et sa mémoire. S’offre là le tableau, massif et synthétique en même temps que traité dans les plus minables « détails », de ce « théâtre de la cruauté » – atrocités sur toutes les scènes – de la Deuxième Guerre mondiale. (On notera que l’URSS stalinienne victorieuse se livrera elle-même à un pillage systématique, jusqu’à les rendre exsangues, des « démocraties populaires » – « pays-frères »). Le totalitarisme est un gangstérisme.

« Complice de la Shoah » ???

Ce n’est pas dans cette direction que le journaliste du Monde engage ses lecteurs. Comme il se trouve que le petit Matisse a été retrouvé « en 1948 près de Tübingen … dans une cache constituée par l’officier SS Kurt Gerstein » – voici brusquement que l’article bifurque et se braque tout entier sur le « SS Kurt Gerstein » (expression martelée qui justifie mes italiques), lequel se retrouve plaqué contre le (com)plaisant Mur rose (de l’hôpital d’Ajaccio) de Matisse (la reproduction occupe presque une demie page du journal), pour se retrouver face à une surprenante et terrible accusation. Le mot « cache », avec intervention de « la gendarmerie nationale » (gendarmes ? qui sont-ils, que savent-ils, comment agissent-ils ?), est  avancé avec toute sa connotation crapuleuse : le « malfaiteur » pris sur le fait. Une précision, donnée par l’auteur, pourrait dédouaner « le SS Kurt Gerstein » : selon sa veuve, « il tenait cette peinture d’un camarade d’enfance, le dénommé Hans Lange, justement » (j’italique), marchand de tableau à Berlin, chargé de la vente de la collection Fuld en 1942. Alors, cache et vol, ou dépôt et volonté de soustraire à la canaille nazie un objet confié?

Ladite « cache » maintenait un certain lien avec l’objet tableau. Ce dernier disparaît complètement lorsque le journaliste traite de la personnalité de Kurt Gerstein et de son extraordinaire aventure politique – pour aboutir à ce jugement implacable que la mise en page et l’unique sous-titre au cœur du texte font exploser sous les yeux du lecteur déjà largement conditionné : «  le SS Kurt Gerstein – « Complice de la Shoah » ! La corde accusatrice est déjà dressée où Gerstein se pendra ! Ce que Dagen nomme, dans son appréciation de Gerstein, « controverses », « contradiction », « équivoque » et même « tragique », pousse compulsivement dans le sens de la « complicité » : le SS Kurt Gerstein « rejoint les SS en 1941 » ; « contribue à la « solution finale » ; inspecte le camp d’extermination de Belzec, où il assiste à des tueries au gaz carbonique (…) ; participe à l’approvisionnement des chambres à gaz d’Auschwitz et d’autres camps en Zyklon B. Gerstein est donc un complice de la Shoah. »

Après un tableau aussi accablant, noirci de ce petit « donc » déductif, vicieux et tranchant (au point qu’on imagine mal que le rédacteur puisse le prendre à son compte), les éléments en faveur de ce que fut réellement l’activité de Gerstein peinent assurément à faire le poids. Et pourtant, voici : Gerstein « est membre de l’Eglise confessante,  dont l’opposition au nazisme à partir de 1933 est avérée » ; « En 1935, puis en 1938, il est brièvement emprisonné et exclu du parti nazi ». (Il se retrouve lui-même interné pendant six semaines dans un camp de concentration). Il y a surtout cette farouche volonté de savoir qui commande la conduite de Gerstein, que Dagen sape, détériore de ce simple et funeste petit mot : « semble » : « Un complice qui semble avoir cherché à la dénoncer » (la « Shoah »). Tous les efforts de Gerstein pour dénoncer l’extermination aux yeux de ceux qui ne voulaient ni voir ni savoir (l’immense « majorité compacte », formule de Freud) n’auraient été qu’un « semblant » ? Contre pareille interprétation, le chroniqueur lui-même apporte des éléments précis et incontestables témoignant de la volonté de dénonciation qui anime « l’officier SS Kurt Gerstein » : il est « entré en contact avec  un diplomate suédois (…), avec le nonce apostolique à Berlin, avec des membres de l’Eglise confessante et de l’Eglise luthérienne, il les informe  de ce qu’il sait, espérant que les Alliés en seront avertis. » Sachant le climat de terreur, de fanatisme et de délation régnant dans l’Allemagne nazie, à plus forte raison concernant une entreprise d’extermination massive qui exigeait le plus grand secret, la moindre dénonciation, le moindre soupçon porté sur le comportement ou l’intention de Gerstein, ingénieur chimiste engagé en tant que spécialiste dans le processus – signifiait, qui pourrait en douter, l’envoyer lui-même, immédiatement et directement, dans la chambre à gaz.

Réhabilité !

Les péripéties ultérieures confirment, s’il en était besoin, la motivation majeure de Gerstein : faire connaître, par tous les canaux possibles, au péril de sa vie, ce qu’il en était de l’entreprise nazie d’extermination massive par le gaz. « Au printemps 1945, poursuit Dagen, [Gerstein] se constitue prisonnier auprès des troupes françaises »; il est « transféré à la prison du Cherche-Midi, où il rédige le « rapport Gerstein » afin qu’il serve au procès de Nuremberg.». « En juillet 1945,  la police française  n’y a vu que des mensonges, et Gerstein, se voyant perdu, s’est pendu dans cellule. » Qu’est-ce à dire ? La police française, qualifiée pour juger de la teneur et de la véracité de révélations qui la dépassent et qui, justement parce qu’incroyables – argument toujours avancé pour faire taire Gerstein – méritaient au moins d’être prises en considération ? Et que dire des conditions d’internement – tabassage, torture même ? – telles que ce témoin unique se sente « perdu » et se retrouve « pendu » ?

Dagen est amené à reconnaître, non sans que persiste, le petit Matisse oblige, un certain flou artistique, ces données cruciales : « Certains faits ont été plus tard corroborés par des témoignages ». C’est précisément sur ces «faits »-là et ces « témoignages »-là que s’imposaient les plus rigoureuses appréciations. En 1950, Gerstein est jugé à titre posthume comme criminel de guerre par le tribunal de Tübingen. Quels juges, nourris de quelle idéologie – encore immergés dans le nazisme – et disposant de quelles informations, posèrent un tel verdict ? Lequel verdict est annulé une quinzaine d’années plus tard, au terme d’un examen attentif et documenté : Gerstein, conclut Dagen « a été réhabilité en 1965 au nom des témoignages ultérieurs sur ses essais de dénonciation de la Shoah ».

Un Tsadik (un Juste)

Dagen évoque, à propos de Gerstein et des silences du pape Pie XII, le film de Costa Gavras, Amen (2002). Mais pourquoi n’avoir pas rappelé, pour son pouvoir de rappel et les violentes manifestations intégristes qu’elle suscita, la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, dont nous avons, pour notre part, suivi avec passion la représentation à l’Athénée en 1963, tandis que les néo-fascistes se précipitaient sur scène pour faire taire les acteurs ? Etrange, enfin, de voir le chroniqueur d’art se raccrochant in extremis, après l’impressionnant et crucial épisode du cas Gerstein, au petit Paysage rose, en semblant déplorer que l’on ait ignoré les rapports de Gerstein avec Hans Lange et l’affaire de sa « collection. » Le cas Gerstein méritait à l’évidence une chute moins « anecdotique » et moins « esthète ».

On peut, dans la perspective du toujours nécessaire et vital travail de mémoire, proposer ce qui suit : il existe une catégorie reconnue de « justes parmi les nations » servant à désigner ceux qui – très peu nombreux – risquèrent leur vie en portant aide et secours (asile, papiers, cache, etc.) aux Juifs exilés ou traqués par les nazis (projet Yad Vashem). Ne serait-il pas légitime – compte tenu de ce que fut l’aventure exceptionnelle de Gerstein engagé dans les SS pour pouvoir témoigner de l’extermination des Juifs par gazage, en toute connaissance de cause (ingénieur chimiste, formation médicale, expérience dramatique d’une parente « assassinée », comme il dit, au cours du programme nazi d’euthanasie des « aliénés »), et en son « âme et conscience » de chrétien – n’est-il pas légitime, donc, de lui reconnaître la dénomination de « juste », élevée à une puissance supérieure, que l’on pourrait formuler en hébreu, en déclarant « Kurt Gerstein  Tsadik parmi les SS » ?

8 mai 2009

* Cet article était rédigé et sur le point d’être envoyé, lorsque Le Monde du vendredi 8 mai 2009 nous fournit, avec deux articles signés Philippe Dagen, deux remarquables illustrations de notre propos. L’un d’eux, p.3, traite du livre du peintre Gérard Garouste, L’Intranquille. Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou. Le père, qui vient de mourir, « est, note Dagen, le personnage principal de cette autobiographie. Henri Garouste est de ceux qui, durant l’Occupation, se font attribuer par les autorités occupantes et françaises des entreprises et des biens dont les propriétaires étaient juifs. » Il s’empare d’abord d’une société de parfumerie, puis de la célèbre entreprise Lévitan (« un meuble Lévitan est garanti pour longtemps »). « A partir de 1943, la société d’ameublement Garouste prospère dans les ateliers qu’elle « reprend ». Costumes de tailleur, dîners fins et antisémitisme affiché. » A la Libération, une décision de justice restitue son bien à la famille Lévitan. Mais, poursuit Dagen, Henri Garouste continue à faire fortune dans le meuble « de style »…et à affirmer sa haine des juifs sans être inquiété pour autant, si ce n’est pas par les soupçons puis les découvertes de son fils. » Lequel, animé par « la stupeur, la rage et le désir d’expiation », se met à « écrire L’Intranquille, apprendre l’hébreu pour mieux lire la Torah », tout en poursuivant « son oeuvre picturale et graphique labyrinthique… ».

Dans un autre article, p.19, intitulé « Le Louvre se penche pour la première fois sur ses années d’occupation », Dagen rappelle que dans les espaces vacants du Musée vidé de la plupart de ses œuvres, dès 1940, « des caisses d’œuvres pillées dans les « collections juives » par l’un ou l’autre des services nazis sont entreposées dans ce que l’on nomme dès lors le « séquestre du Louvre ». Il est si vite plein que le jeu de paume est réquisitionné à son tour. » Les nazis expédient tout ce qu’ils peuvent en Allemagne, et quittent le Louvre en août 1944, en abandonnant ce qu’ils ne peuvent emporter – notamment « soixante caisses de la collection Rothschild. » Commentaire suggestif de Dagen sur la relation entre institutions et œuvres pillées : « Il n’y a pas si longtemps, quelques conservateurs du Louvre admettaient à peine avoir dans leurs collections des œuvres issues du pillage des collections juives. » (Attitude analogue de certaines banques à l’endroit de leurs clients juifs disparus dans la nuit et le brouillard).

Cultures & Sociétés, n°11 Juillet 2009

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