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juillet 22, 2009

Péguy, ou pourquoi un prophète en temps de détresse ?

Filed under: Charles Péguy — Roger Dadoun @ 4:01

La critique de l’histoire traverse de part en part l’œuvre de Péguy, et constitue une assise solide, sur laquelle il ne transige pas, de sa pensée. Mais cette critique n’exclut en aucune façon, et même donne plus de relief au rôle de premier plan qu’il accorde à l’histoire. Ses essais, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne et Véronique dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, se présentent comme une dramaturgie – tragique, les Tragiques grecs sont convoqués – dans laquelle il fait fonction de partenaire ou faire-valoir affectueusement inflexible face à Clio – tirant de cette confrontation dialogique, rationnelle, argumentée, philosophique, des effets pathétiques. On penserait plutôt à un dialogue « amoureux » (« tendresse » conviendrait mieux, certes – Clio l’appelant « mon petit »), si l’on ne risquait d’y voir – méchantes langues – quelque rapport avec la mode pipol actuelle des « dictionnaires amoureux ».

L’histoire prend le pouvoir

Les Cahiers de la quinzaine, monument formidable de l’activité de l’écrivain, demeurent, en leurs multiples champs – reportages, comptes rendus, témoignages et écritures – un matériau historique incontournable, riche d’une historicité souple, ouverte, essentielle (Michelet, « génie de l’histoire », est, pour Péguy, « l’historien « essentiel »). Plus encore : l’histoire est affleurement ou gisement dans les deux œuvres immenses qui encadrent les textes de Péguy : la Jeanne d’Arc de 1897, drame en trois pièces (plus exactement trois temps ou « lieux de mémoire », à la manière historienne : « A Domremy », « Les Batailles », « Rouen »), aussi chargée soit-elle d’une inquiète spiritualité, peut aisément être qualifiée de magistrale fresque historique, qui occupe plus de trois cents pages serrées dans l’édition de La Pléiade ; l’Ève de 1913, si elle s’abat tel un implacable déluge d’alexandrins (ces « nappes de vers », dit le poète) qui submerge et donne l’impression de noyer tous les territoires de l’histoire, n’en laisse pas moins subsister de mouvants archipels d’époques à fleur de surface (qu’on relise, parmi bien d’autres, les plusieurs centaines de quatrains embrayant sous la formule « Il allait hériter … »). Péguy annonce d’emblée la couleur, avec le premier vers : « Ô MÈRE ensevelie hors du premier jardin ». L’Ève biblique, à qui « Jésus parle », est extraite « hors » du jardin mythique – et « ensevelie » en quel « hors », sinon dans une terre historique, protagoniste première d’une histoire « arrivée à la » terre ? – pour poursuivre une étrange et double carrière : Péguy la conduit, mêlant dans ses déferlantes de vers sédiments et strates temporels et intemporels, jusqu’à la légendaire Jeanne morte à dix- neuf ans, dont – symétrique historique et provisoire efflorescence poétique et « événementielle » de la « mère ensevelie » – la « cendre charnelle / Fut dispersée aux vents. »

Les positions critiques et polémiques de Péguy à l’endroit de l’histoire, et tout autant philosophiques et poétiques en leurs mouvants pseudopodes, sont familières aux lecteurs de Péguy – à l’exception peut-être des historiens, dont beaucoup, « historiens des religions » et littérateurs inclus (du genre que décrit La Thèse : « historicus vulgaris [qui] a en mains sous le nom de méthode historique en général … / une sorte de lance de pompier de lumière…/ ou plutôt un projecteur de cuirassé »), pratiquent obstinément à l’égard du poète, nous avons pu le constater à maintes reprises, mépris mandarinal, rejet éditorial et/ou rance ignorance. Les actions et interventions de l’écrivain-fondateur des Cahiers de la quinzaine répondent et s’inscrivent dans un moment « historique » de l’histoire elle-même. Celle-ci, au début du vingtième siècle, s’apprête à prendre le « pouvoir intellectuel » – elle le prend, et cherche à s’imposer comme savoir d’excellence (« science de l’homme », dirait-on aujourd’hui, où psychologie et psychanalyse piaffent d’impatience pour occuper la place), elle se voit apportant les « lumières » que, très sommairement parlant, le dix-huitième siècle attendait de la philosophie, et le dix-neuvième de la littérature. Et à ses côtés, jeunette soeur rivale mais aussi bien garde renforcée, opère la sociologie. Il ne s’agit de rien de moins que du gouvernement des esprits – écoles et « élites » et toutes formes de « gouvernance » (culturelle, intellectuelle, politique, économique) à la clef.

Péguy se demande, en 1905-1906, période de grande alacrité critique et créatrice, ce qu’il en est « De la situation faite à l’histoire et à la sociologie dans les temps modernes », ce qu’il en va « De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne ». Il s’inscrit ainsi nerf à vif dans le vif de l’actualité, où il se retrouve et pourrait se vanter d’être ensemble acteur, rapporteur, observateur et maître d’œuvre ; et c’est peut-être ce nouage pugnace, avec ses angles précis d’attaque, qui l’a fait traiter de « pamphlétaire » – « pamphlétarisation » que nous nous empressons ici de récuser, sans condescendre jusqu’à nommer, pour illustrer ce type vulgaire d’opération, le gros tas d’allusions et coups de trique du fielliqueux critique Guillemin qui voit en Charles Péguy, sur quelque cinq cents pages, un « malheureux » souffrant du foie, dévoré d’ « envie », et sujet aux régurgitations « bilieuses » (mais il est vrai que divers auteurs ont porté d’analogues diagnostics sur les prophètes d’Israël et les mystiques chrétiens).

Résonance profonde

Une telle vision tripale est d’autant plus dérisoire que, rigoureux et vigilant « journaliste de quinzaine, … de mois ou de semestre », attaché à repérer dans l’actualité les « événements » destinés à fonctionner en temps forts de l’histoire (affaire Dreyfus, socialisme jaurésien, rapports avec l’Allemagne, laïcité, antisémitisme, etc.), Péguy agit, plus encore, en « journaliste d’éternité » (c’était le titre de ma contribution au Colloque Péguy de l’an 2000 consacré au « centenaire des « Cahiers de la quinzaine » – ACP, n°93) : le neuf ou le novum (« res novas moliri, préparer, faire, opérer des révolutions », explique Péguy dans Par ce demi-clair matin) et l’imprévisible de l’événement ne s’épuisent ni dans l’instant qui le date, ni dans le document où il s’inscrit, ni dans le montage historique qui s’en empare, ni dans les interprétations et exploitations qu’on en fait – , il conserve par devers lui (une manière d’inconscient historique) un élan originel, une énergie de durée, un rythme, une musique et une « résonance » intérieure qui traversent le temps. Une expression saisissante et dense en est donnée dans Notre patrie (1905), lorsque Péguy, visant « la menace d’une invasion allemande » (« Ce fut un saisissement »), inscrit ce finale à la rebondissante résonance, qu’il est impossible de ne pas citer, encore et à nouveau :

Ce n’était pas une nouvelle qui se communiquât de bouche en bouche, que l’on se communiquât, latéralement, comme les nouvelles ordinaires […] ; c’était plutôt une commune reconnaissance intérieure, une connaissance sourde, profonde, un retentissement commun d’un même son ; au premier déclenchement, à la première intonation, tout homme entendait en lui, retrouvait, écoutait, comme familière et connue, cette résonance profonde, cette voix qui n’était pas une voix du dehors, cette voix de mémoire engloutie là et comme amoncelée on ne savait depuis quand ni pour quoi.

Le pouvoir de ces courtes lignes ne cesse à nos oreilles et âmes de résonner, elles vont fouiller loin dans le « quand » et le « pour quoi » – elles nous guident vers le prophétisme. Elles permettent, dans une approche plus libérée et plus insolite de la pensée de Péguy, de suivre comme à la trace les scansions des « voix de mémoire » qui retentissent en lui, de remonter les « amoncellements » dont se sustente et se sédimente son écriture, et donc de nous convier à des lectures d’approfondissement, moins « habituées ». Concert de voix resurgissant de partout, écoutons-les : Ève (Ô Mère ensevelie… »), Homère (mais gare à la « mauvaise lecture »), Sophocle (prophète d’une supplication originaire que les prophètes bibliques pratiquent avec fureur et humilité), et Clio, à la chevrotante rumination, et Jeanne et Corneille et Hugo – mais surtout, dans cette chambre d’échos qui s’entrechoquent et se répercutent et s’enchevêtrent, voix qui crient « dans le désert » (crieraient-elles pour rien ?), voix des prophètes d’Israël, comme englouties, au grondement que nous percevons si lointain, si archaïque, et qui cependant suffit pour que l’on puisse tirer, sur fond de détresse, un portrait de Péguy, non en « pamphlétaire », mais en « prophète juif » ! (L’ACP n°86, « Péguy et le judaïsme », avril-juin 1999, apporte sur ce point de précieux matériaux.)

Deux figures essentielles

Pour ce portrait tremblé, il nous faut passer par au moins deux figures « essentielles ». Une figure philosophique : Bergson, une figure « charnelle » et « mystique » : Bernard Lazare* – toutes deux se croisant et rivalisant pour faire résonner le texte péguyen de la formidable sourde clameur des prophètes d’Israël. Remarquable paradoxe : dans les deux cas, chez Bergson comme chez Bernard Lazare, la dimension que l’on pourrait dire spécifiquement ou traditionnellement juive ou judaïque n’insiste guère, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer : Bergson fait une rapide allusion, sur le tard, aux « prophètes d’Israël », Lazare, dans son ouvrage de 1894, L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, fournit les citations bibliques nécessaires à sa construction socio-historique, tandis que son judaïsme tardivement revendiqué se spécifie surtout par un prophétisme aux couleurs de l’athéisme et de l’anarchisme. On en vient à penser que c’est Péguy qui, par son écriture et ses méditations « conjointes », recueillant le plus clair de la révolution et des principes bergsoniens, ainsi que l’âpre aura du style de vie anarchiste de Lazare, serait parvenu à capter et à résonner, au plus exact secret de lui-même, de ce qu’il y aurait d’obscurément judaïque (refoulé ?) dans la philosophie bergsonienne, et d’ « éternelle inquiétude » juive dans la vie de Lazare. A devoir passer par la porte étroite de la profondeur christique de Péguy, Bergson (laborieusement) et Lazare (allègrement) se voient comme ramenés à cette « source de vie (ets haïm) » que sont les prophètes d’Israël.

Il n’entre pas dans notre propos d’évoquer le thème déjà traité des relations – personnelles, professionnelles, économiques, politiques, culturelles, amoureuses même – existant entre Péguy et les personnalités et réalités juives de son temps. Même en ce qui concerne les figures que nous venons de citer, Bergson et Lazare, figures de « maîtres » auxquelles il est attaché avec ferveur, nous n’avançons que les seuls éléments qui justifieraient que l’on se soucie « de la situation faite » à la « vocation » ou, mieux, à la « placentation » – c’est-à-dire aux mouvements matriciels de la pensée et de l’écriture, mais il faudrait dire : les « écritures » – d’un Péguy empruntant la voie du prophétisme juif (ce serait une « destination » de Péguy analogue à celle qu’il rapporte dans son article sur Ève signé « Durel » : «  Israël poursuivait sa destination prophétique »).

Durée et prophétisme

On aura compris que la réflexion critique de Péguy concernant l’histoire, évoquée au tout début, avait avant tout elle-même pour « destination » de nous conduire au concept fondamental de la philosophie bergsonienne : la durée. Péguy s’en réclame avec un tel enthousiasme dans sa Note conjointe, où il exalte « cette profonde et capitale idée bergsonienne que le présent, le passé, le futur ne sont pas du temps seulement mais de l’être même » – qu’il est à peine besoin d’insister. A la linéarité du temps horloger, du temps mécanique, qui est dominé par le primat de l’étendue, et calqué sur le modèle voire la structure de l’espace, Bergson, « le plus grand philosophe des temps modernes » (Par ce demi-clair matin), oppose une « durée » pure, qui est brassage et intrication et tout ensemble successivité et synchronicité des dimensions temporelles passé-présent-futur – qui est suprêmement « mémoire », un au-delà ou un système de mise en abyme du temps historique. Péguy  cite, « s’il est encore permis de les citer », dit-il, les œuvres de Bergson où le concept est élaboré : Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, Matière et mémoire, essai sur la relation du corps à l’esprit, 1896. La durée est, dans un même mouvement – la pensée bergsonienne étant, en tout premier lieu, pensée du mouvantportée créatrice de l’ « élan vital », expression fondamentale de la vie, autant que texture d’âme. « L’être même » dont parle Péguy, on pourrait l’ « élever » à la puissance suprême en rappelant l’usage biblique du verbe « être » à l’aide duquel Dieu-Yahvé, répondant à Moïse, se présente (s’éternise) dans Exode, 3 :13-14 : « Ehyèh achére èhyèh », je-suis-qui-je-suis-qui-j’étais-qui-je-serai – formule qu’il serait légitime de « conjoindre » à la notion de durée, et que l’on peut considérer comme étant au principe de tout prophétisme. Adossé à la durée, puissance métaphysique, ontologique, qui est le concret même, Péguy peut se permettre de prendre Clio à bras-le-corps, et de la culbuter sur le « lit du temporel », pour la psychanalyser (« J’ai fait, dit Clio dès les premiers mots d’aveu du livre, […], j’ai fait ce travail moi-même. On n’est jamais si bien servi que par moi-même » – c’est-à-dire, « blague » à part, par un travail sur soi-même).

Or cette même durée bergsonienne invite, à l’évidence, à une approche critique plus singulière de Péguy lui-même, homme et œuvre. Approche d’une écriture contemporaine, plus exactement des « écritures Péguy » qui brassent avec fougue et insolence, en versets, vers, mesures et démesures des formations langagières, toutes sortes d’« étants » tant temporels qu’intemporels – par exemple : le « païen » s’emboîtant dans le « moderne », le « charnel » s’incrustant dans le « spirituel », et réciproquement -, écritures surtout qui, pour faire entendre notre présent propos, résonnent comme accueil ou recueillement ou reviviscence des écritures prophétiques, réunies comme telles par delà les singularités stylistiques, textes vétéro-testamentaires signés, plus ou moins valablement : Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Amos, Osée, Michée et autres Sophonie. (Jésus, « le Juif Jésus », serait avant tout pour Péguy un prophète juif – en plus accompli?) Approche aussi de l’homme Péguy, corps et âme, qui manie en maître et créateur et la lettre et l’esprit et le livre, et qui, révolté par les dominations, qu’il récuse, et blessé au plus profond de son être (coliques incluses) par les misères et détresses du temps réunies sous le nom de « malheur », se trouve appelé, astreint (comme l’est le prophète gémissant sous la commande et la poigne divines) à « crier » (et n’a-t-il pas l’impression, et nous avec, que c’est toujours crier «  dans le désert » ?)

Désentrave

Péguy répond d’autant plus ardemment à cet appel et à cette astreinte qu’il tient la pensée bergsonienne pour une « révolution », une libération, une opération de « désentrave » : elle invite à se libérer, se désentraver de l’ « habitué », du « mécanique », du « tout fait », du « raide » et du « clos » (comme Bergson le soulignera avec force développements dans des textes écrits après la mort de Péguy, et notamment dans Les deux sources de la morale et de la religion, 1932), et à pratiquer autant que faire se peut la « rupture », le « nouveau », le « rafraîchissant », le « souple », l’ « ouvert », le « mystique » – toutes qualités qui font entendre, comme il le dit dans La Thèse, « une sorte de résonance de celle que nous nommons aujourd’hui bergsonienne », et dont il nous semble possible de capter le bruit de fond dans le prophétisme hébraïque (sachant que ce dernier s’entend aussi à préserver et à relancer , outre « l’être même » de Dieu, qui est au cœur des vertigineuses combinaisons de la Kabbale, l’originaire, la tradition, la loi, la limite et la raison).

La « désentrave » bergsonienne de Péguy, avec écho prophétique, se traduit chez lui – quoi d’autre, sinon ? – par une liberté de manœuvre, dans tous les sens et exercices du terme : il se libère de la « bande » à Herr dont il faisait partie, de la société d’édition dans laquelle il s’est trouvé piégé, du socialisme jaurésien jugé parjure, de l’Université qui aurait dû être son Alma mater et sa voie toute tracée, et qui se dérobe – bref, de toute domination et de tout parrainage quels qu’ils soient, au point qu’il cherchera même à « se libérer » des Cahiers de la quinzaine ! Sa structure mentale est ainsi faite, et assumée, que, pour le dire d’une façon qui conviendrait à son écriture « peuple » – l’une de ses « écritures » -, « il n’entrave que dalle » aux combinaisons universitaires, politiques et journalistiques qui sont le pain quotidien de la culture du « monde moderne ». Il s’accorde, sursaut vital, « l’échappée belle », il fonde sa propre maison d’édition, qu’il gère comme un charme (oui !), il choisit ses auteurs, ses personnages historiques et légendaires, ses références, textes et lectures, tout en demeurant lucide et vulnérable face à l’ « odieuse réalité », aux échéances, hostilités et entraves qui accablent et meurtrissent ; et il s’attache par dessus tout – c’est son « office » et son « éternelle inquiétude » – à préserver et cultiver la plus haute « fidélité » (terme qu’il affectionne – fideli fidelis) à la « reconnaissance intérieure » de la durée qui est pour lui « la voie, la vérité, la vie ».

Fixation sur le prophétisme juif

Comme elle le fut pour Bernard Lazare – ainsi que le donne à entendre le portrait qu’en fait Péguy, complice en durée, dans Notre jeunesse (1910) ! L’ordinaire et extraordinaire solidarité – une fraternité – entre les deux hommes dans leur lutte pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus, relativement bien connue, porte bien au-delà de l’ « Affaire ». Elle est « élevée » par Péguy à une sorte de partage mystique, qui entoure la figure de Bernard Lazare d’une aura prophétique à l’exceptionnel rayonnement, qui éclaire les propres textes de Péguy d’une obscure lumière, les fait gronder d’une mate résonance. Nous ne voulons signaler ici que cette seule aura prophétique, pour autant qu’elle projette sur Péguy lui-même quelques brûlants éclats. L’incontournable citation dressant Lazare en « athée ruisselant de la parole de Dieu » ne serait pas déplacée pour caractériser un Péguy qui, s’étant déclaré d’abord « athée de tous les dieux, irreligieux de toutes les religions », s’emploie à mettre en scène, dans des versets et stiques transportés d’enthousiasme (l’étymologie est ici de rigueur : entheos, « « inspiré par dieu », « transport divin »), un Dieu qui « s’éclate » : « J’éclate tellement dans ma création », « dit Dieu », au tout début de ce Porche du Mystère de la Deuxième Vertu (1912, dédié à « notre ami et notre frère Eddy Marix »), où Dieu dit et redit et rapporte tellement de choses.

Portraiturant un Lazare élevé souverainement au rang de « l’un des plus grands parmi les prophètes d’Israël », sachant, rappelle-t-il par ailleurs, que « la conduite d’Israël par les prophètes, c’est toute l’histoire d’Israël », Péguy opère une espèce de fixation sur le prophétisme juif, ou le judaïsme prophétique : un judaïsme non sectaire, non traditionaliste, non orthodoxe, non légaliste, non historique, judaïsme du « non», qui est de révolte et d’« anarchie », et qui a vocation de faire « exploser » le « oui » total à Dieu (pour reprendre un terme de Péguy qualifiant l’affaire Dreyfus d’ « explosion de la mystique juive »).

Il faut vraiment avoir, comme Péguy, le prophétisme dans la peau pour le faire résonner avec une telle passion et un tel éclat dans « ce portrait de Bernard-Lazare » qu’il avait, dit-il, « commencé d’écrire presque aussitôt après sa mort » (Un poète l’a dit), et qu’il se promettait de développer en une œuvre « monumentaire », un accomplissement quasiment testamentaire, qu’une mort précoce annula. (Juvéniles hommes jeunes, ces deux-là  : Bernard Lazare meurt en 1903 à l’âge de trente-huit ans, Péguy en 1914 à quarante et un ans – tandis qu’Eddy Marix, le « frère », messie juif des Cahiers de la quinzaine, meurt en 1908 à l’âge de vingt-huit ans).

Comment, dans le passage d’Un poète l’a dit (1907) cité ci-dessous, ne pas entendre le martèlement du mot « prophète », que je souligne, comme l’expression d’une poignante compulsion et le signe d’une implication « charnelle » de Péguy dans le prophétisme juif ?

C’est même un fait singulier, mon cher Lévy, et vous, mon cher Marix, un fait unique et sinon mystérieux du moins singulier et éclatant au contraire […], unique dans l’histoire du monde, que nous ne connaissons pas dans toute l’histoire du monde qu’il y ait eu un seul exemple qu’il y ait eu un seul prophète qui soit sorti d’une autre race, que de la race des prophètes

Péguy y inscrit, exaltation et superlatif à l’appui, son Bernard-Lazare :

Je ne dis donc pas seulement un des plus grands hommes du génie de l’action qu’il y ait eu, mais très particulièrement et très techniquement un Prophète, le dernier en date, jusqu’au nouveau, jusqu’au prochain, jusqu’à nouvel ordre, le dernier venu des grands Prophètes, un Prophète exactement comme ont été tous les Prophètes du peuple d’Israël, un Prophète aussi antique, aussi ancien que les plus anciens Prophètes du peuple d’Israël. […] Non pas seulement un prophète. A cette amitié je ne dus pas seulement de connaître un prophète, comme un îlot, comme un fragment, comme un monstre … Mais un prophète en son lieu, en sa place, en sa race. Un prophète de sa race dans la race de son peuple. Un Prophète de la race des Prophètes dans la race du peuple d’Israël.

Placentation

Dans le très beau livre, érudit et chaleureux, qu’elle consacre à Bernard-Lazare (1978, 1985), Nelly Wilson, analyste avisé de Péguy, ne manque pas de citer ce dernier passage, pour faire remarquer qu’après l’ « hommage magnifique » de Notre jeunesse, Péguy « se libéra spirituellement de Bernard-Lazare, et put ainsi, par la suite, développer sa théologie chrétienne sans se sentir coupable ni infidèle. » Sur cette divergence tracée entre Péguy et Lazare, Nelly Wilson développe un parallèle entre judaïsme et christianisme marqué par un écart croissant. Du coup, toute l’imprégnation de Péguy par le prophétisme, dont la philosophie bergsonienne a fourni l’outillage philosophique et qu’avère le portrait hautement prophétique de Bernard Lazare, tend à s’estomper, à perdre de son intensité  passionnelle et de sa puissance matricielle, du travail de « placentation » au cours duquel s’élaborent les écritures, positions et méditations de Péguy. Ses derniers textes, la poésie d’Ève et les essais de la Note conjointe, nous paraissent au contraire confirmer, pour l’essentiel, la résonance profonde et permanente du prophétisme juif dans l’activité créatrice de Péguy.

Ce qu’il conviendrait d’introduire ici, c’est le mécanisme de projection-identification à double détente ou en miroir ou en abyme qui commande la geste de Péguy : il se livre, d’une part, au plan manifeste de l’écriture de Notre jeunesse, à une ardente et juvénile apologie de Bernard Lazare, porteur de torches, pour mieux, d’autre part, à travers ou au miroir du prophète moderne, parvenir au brûlant foyer, au point de creusement du prophétisme biblique, qu’il perçoit, « inconsciemment », en accord avec son âme toute bruissante de voix qui en lui cherchent à se faire entendre, à se frayer une voie. (Il va sans dire que ni sa sincérité, ni son « authenticité », ni « sa fidélité » ne sont en cause – et encore moins la pression des conditions historiques.)

Ces voix sont celles que font entendre les prophètes juifs – elles sont connues, comme sont connues les voix que Péguy nous fait entendre ou retrouver dans des textes pour lesquels nous-mêmes serions prompts à recourir aux superlatifs et à l’exaltation. Nommons-les, à défaut de pouvoir en dire plus (« tout homme » devrait les retrouver en lui – tel est l’universel de ce singulier) : Création-Source de vie éclatante de divin (quelque nom qu’on lui donne), Justice, Refus des pouvoirs et dominations, Argent-Moloch, Révolte et Révolution, Individu et Peuple s’exhaussant et se limitant l’un l’autre, Transmission, Espérance (demain une Jérusalem céleste configurée en « cité harmonieuse ») accrochée aux basques du Malheur – du Malheur qui est Malheur d’être, en tous les sens d’accomplissement du verbe, ce pourquoi, justement, le prophète, ce juste, est appelé pour, parole de poète, dire.

Péguy prophète, survenant là pour dire – quoi ? Non pas prophète de malheur, mais prophète du malheur, ou, pour le dire autrement, au plus près de ses écritures, poète du malheur – non d’un malheur de lui, qu’il porterait en lui (comment ne pas entendre, en effet, l’hymne à la Joie qui résonne dans les toutes dernières lignes de son tout dernier texte ?), mais du malheur d’être et du temps ensemble, qu’il transporte dans son écriture. « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? », la question longuement commentée de Hölderlin s’entend ici (s’il est vrai que poète prophète c’est même combat) : Pourquoi un prophète en temps de détresse ? Quelle question ! Si pareille à tant de questions bibliques qui contiennent la réponse : il n’est de prophète qu’en temps de détresse ! Péguy incarne ce qui semble n’être guère plus aujourd’hui que l’ombre tenace toujours en fuite de cette redoutable alliance : poètes et prophètes sont, par voix et écritures, « encharnellement » et cri du malheur, ils nous reconduisent (et sont par lui reconduits) à ce malheur d’être qu’avive et qu’exacerbe la détresse du temps (« Tout le monde est malheureux dans le monde moderne ») – et que nous éprouvons, irrécusablement, au plus ténébreux comme au plus clair de nous-mêmes. Il n’y a pas, donc, de « pourquoi ». Il y a.

* Le nom de Bernard Lazare est écrit, tantôt avec, tantôt sans trait d’union. Il n’est conservé ici avec trait d’union que dans les citations des auteurs – Péguy, Nelly Wilson – qui l’emploient.

Paru dans L’amitié Charles Péguy, n°126, mai-juin 2009.

Un commentaire »

  1. Roger Dadoun est probablement un des meilleurs lecteur de Péguy, voir son « Eros de Péguy – La guerre, l’écriture, la durée » PUF 1988. Chez Péguy, avec Dadoun, l’Esprit qui soufle où il veut, lui même est incarné et devient Eros !
    Paul Arnaud

    Commentaire by arnaud Paul — février 16, 2010 @ 9:42

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