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juin 15, 2009

Chroniques oranaises

Filed under: autobiographie — Roger Dadoun @ 10:12

Bar Mitsvah

Shem suit du regard, progressant devant lui, les deux frêles flammes qui, au moindre souffle, vacillent. Pourraient-elles résister jusqu’à l’arrivée à la synagogue, il se le demande, dans une bouffée d’angoisse. Il imagine qu’il doit se trouver, dans le Talmud, de justes instructions à ce sujet, puisque Michnah et Gemara sont censées avoir tout prévu, et même les malencontreuses pollutions nocturnes qui peuvent survenir durant la nuit du Kippour et qui promettent un funeste avenir. Une bougie de Bar Mitsvah ouvrant la voie au jeune communiant, c’est un peu, pense-t-il, ce que fut pour Moïse la nuée dans le Sinaï: comment, viendrait-elle à s‘éteindre, le plus léger enténébrement n’entraînerait-il pas de terribles conséquences …

Mais les deux grands chandeliers, dressés en anges de lumière, le rassurent. Ils étincellent. Ces jours derniers, on n’a lésiné à la maison ni sur le fulgor ni sur les cendres décapantes du kanoun. On a frotté et astiqué avec ardeur tous les cuivres pour qu’ils livrent leurs plus antiques et fabuleux éclats. Et c’est merveille, ce jour, que de voir ruisseler le jaune d’or du métal, si éblouissant que les mèches elles-mêmes, tremblotantes, semblent faire grise mine et laisser floconner à leurs entours d’insolites halos de pénombre. Or triomphale, ce matin, est la nature: toute flamme se porterait pâle en ce radieux jeudi de mai, qu’amoureusement caresse un soleil juvénile et dominateur, ardent à galvaniser et le rose et le bleu des deux longs cierges.

Les deux cousins qui ouvrent la marche portent haut, tels des trophées glorieux, les deux glaives de lumière. Ils avancent à petits pas, chacun à l’une des extrémités du trottoir. Les deux fillettes qui les suivent, plus rapprochées l’une de l’autre, tiennent, posés sur leurs bras tendus et largement écartés, deux fort beaux coussins de velours brodés, dont les reflets mordorés relancent sur leur courbure douce l’éclaboussement des cuivres. Et juste derrière elles, bien au centre du trottoir, occupant le sommet de ce vivant triangle d’avant-garde dont il préserve avec rigueur l’exact tracé, seul et droit, marche Shem, le bar mitvah, le “fils du commandement”.

Derrière lui, en revanche, c’est plutôt désordre et tohu-wabohu. S’aligne d’abord, en rangs serrés, toute la famille, emmenée par Makammi et Juddaléon qui, chose rare, se tiennent par le bras. A leurs côtés, ou les talonnant, se pressent frères et soeurs, puis oncles et tantes, et cousins et cousines, eux-mêmes poussés par de petits groupes hétéroclites, amis et voisins, et curieux et parasites, et badauds.. On reconnaît aisément les proches aux vêtements qu’à l’admiration de tous ils étrennent. Juddaléon arbore un impeccable chapeau mou noir, un costume bleu marine neuf; la géométrie d’un noeud papillon noir, qu’il ne sort qu’en de rares occasions, semble lui donner des ailes. Makammi a fait faire par une couturière une robe de cérémonie grand chic, en soie noire, assez longue et quelque peu bouffante, avec des incrustations de perles. Elle a fixé sur sa tête un coquet canotier noir, dont le rebord laisse chuter un petit niagara de voilette qui fait style, et mondain et mystérieux. Elle chemine avec précaution, appuyée sur Juddaléon, inquiète quant au douteux équilibre qu’avec peine assurent ses chaussures neuves à trop haut talon. Chez les hommes dominent les costumes noirs, bleu foncé ou gris, mouvantes masses sombres que creusent de fastueux costumes blancs – le tout avec cravates, pochettes, chapeaux mous ou melon, canotiers, et gants pour certains, ostensiblement assortis. Sur les cravates brillent des épingles d’or, serties parfois d’une pierre précieuse. Pour les femmes les moins jeunes, on remarque surtout des robes noires, en soie ou en satin, qui servent d’écrin et de faire valoir à un large éventail de bijoux, colliers, bracelets, broches, pendentifs, bagues; chez les plus jeunes, beaucoup de blanc, mais aussi du rose, du bleu, des tons bordeau ou parme, à fleurs ou aux motifs géométriques colorés. Chaussures neuves ou scrupuleusement lustrées.

Ainsi va cahin caha la petite troupe bigarrée, s’agglutinant ou s’effilochant, et paressante, et jacassante, dans un concert de vifs éclats de voix, d’appels, de rires. On salue au passage des figures familières qui, avec sympathie, font une halte brève, hochent la tête, sourient, passent. Les commerçants du quartier campent sur le seuil de leur boutique et, d’un regard distrait entre deux affaires, contemplent le spectacle, approbateurs ou ironiques, décochant au passage une petite flèche, mais mouchetée.

C’est Shem qui, s’efforçant de maintenir un pas régulier, imprime tant bien que mal à la procession son rythme. Sorti de la maison, au numéro 9, où l’attendaient les petits groupes d’amis et de parents, il a descendu la rue de Vienne, et tourné à droite pour emprunter le boulevard Magenta. Une centaine de mètres plus loin, et déjà s’élèvent les murs sévères de la synagogue. Mais il va falloir traverser le périlleux boulevard Maréchal Joffre, que sillonnent tramways, voitures, charrettes, vélos, passants et représentants affairés. Toute la troupe, indécise, s’immobilise, s’étire au long du trottoir, marquant le pas, comptant peut-être, pour franchir la passe menaçante, que se reproduise le miracle de la mer Rouge. Mais le flot des véhicules ne tarit pas. Pourtant il faut, à toute force, passer. Quelqu’un, sans doute l’oncle Messaoud, qui “fait partie du Consistoire”, s’avise de faire appel à un chamach, un des deux bedeaux chargés du service du Temple et qui, en grand uniforme, avec leur bicorne martial, se tiennent en haut des marches, attendant de pied ferme que la troupe déferle pour prendre en charge le déroulement de la cérémonie. On suit de loin la brève explication, ponctuée de gestes éloquents, et voici les deux honorables gardes suisses qui accourent, l’un, petit et volumineux, portant, perpendiculaires aux pointes du bicorne, de fières moustaches relevées haut sur un faciès rouge et impérial, et surnommé, en raison de son couvre-chef, “Napoléon”; l’autre, très grand, très maigre, très blême, affichant même bicorne, mais néanmoins surnommé, pour son allure et ses traits d’aspect acromégalique, “Frankenstein”.

Tandis que, forts de leur uniforme, médaille et queue-de-pie, et brandissant haut leurs hallebardes, les vaillants bedeaux s’emploient à bloquer la circulation, Shem, pressé de tous côtés, évite de trop bouger, harnaché comme il l’est, des pieds à la tête, de façon inhabituelle, mais strictement conforme au rituel de la Bar Mitsvah. Le rabbin est passé à la maison dans la matinée, peu avant le départ, pour l’aider à mettre les tefillin, lanières de cuir rituelles, et le grand châle de prière en soie, le taleth. Il a d’abord placé les tefllin du bras. Enfilant le phylactère en haut du bras gauche, il a bien fixé sur le biceps, au niveau du coeur, le petit cube noir où sont enfermés, inscrits sur du parchemin, des versets de la Torah. Puis il a enroulé la lanière de cuir sept fois autour de l’avant-bras, et trois fois autour du majeur, avant de dessiner pour finir, sur la paume de la main, la lettre hébraïque chin, celle-la même qui est gravée sur le petit réceptacle. Les tefillin doivent être enroulés assez serrés, pour tenir bien, sans pour autant bloquer la circulation et ankyloser le bras, ce qui arrive plus que de raison. Le rabbin a posé ensuite les tefillin de la tête, en fixant en haut du front, dans l’axe entre les deux yeux, une autre petite boîte noire enfermant des inscriptions de la Torah. Le noeud, serré sur la partie postérieure du crâne, figure la lettre daleth. Les deux longues lanières retombent autour des épaules. Le rabbin n’hésite pas, pour ces phylactères, à procéder aussi avec fermeté, pour éviter que les tefillin se détachent et tombent à terre – ce qui obligerait le porteur inattentif à observer un jeûne durant toute la journée.

Après avoir prononcé les bénédictions, le rabbin montre bien à Shem que le noeud, sur le bras, a la forme de la lettre yod, ce qui donne, explique-t-il, avec les deux précédentes lettres, le chin et le daleth, le mot Chaddaï, qui est un des noms de Dieu. Nom familier à Shem, tant Makammi a l’habitude, chaque fois qu’une bonne action, ou mitsvah, est accomplie , ou qu’au contraire se profile une difficulté et qu’un mal prévisible est à exorciser, de le prononcer avec ferveur. Elle prend au vol le Chaddaï rabbinique, et répète en écho, suppliante parallèle, Chaddaï ChaddaÏ, Chaddaï – s’en remettant ainsi pieusement à la grâce de Dieu. Shem s’est ensuite enveloppé, tête et épaules, dans la blancheur soyeuse du taleth, dont les franges, tressées en noeuds symboliques, descendent jusqu’aux genoux. La tante Julie a brodé, sur toute la longueur du châle, un bandeau de velours blanc où est inscrite la prière spécifique du taleth. Cette prière, Shem la prononce en se couvrant la tête, yeux fermés, seul avec lui-même, pendant de longues secondes; puis, bénédiction accomplie, il remonte les bords du tissu pour y poser le baiser de vénération. En équilibre instable sur les phylactères de la tête, Shem a mis la casquette neuve et à nulle autre pareille taillée par son oncle Jules dans le même tissu que le costume.

Ah, oui, ce costume! Durant de longs mois on a débattu, dans la famille, de la nature et du style de costume que porterait Shem pour sa Bar Mitsvah. Makammi aurait aimé – depuis le temps qu’elle en rêvait – que Shem revête le traditionnel complet de flanelle gris clair appelé “Eton”, celui-là même que l’on voit porté avec tant de distinction par les petits communiants catholiques qui se rendent en cortège filles et garçons mêlés au moment des Pâques à l’église voisine en exhibant fièrement leur brassard à franges et leur petit livre de prières à tranche dorée. Juddaléon jugeait beaucoup plus simple et plus pratique de choisir un costume bleu marine tout ce qu’il y a de plus classique, et qui servirait toujours pour faire habillé, à l’occasion des fêtes ou des cérémonies. Finalement, ce fut l’avis de l’oncle Jules, soutenu avec véhémence par sa femme, tante Mélanie, la soeur de Juddaléon, qui l’emporta. Il fit fort dans l’argumentation: “J’ai un très beau drap anglais, disait-il, une pure merveille. Il tire sur le vert, mais c’est un vert discret, assombri par un très élégant granulé gris. C’est vraiment du grand chic anglais, et il pourra servir, et longtemps, pour d’autres occasions. Et dans le même tissu, je fabriquerai une casquette qui ira avec, à la perfection.” Les chaussures, naturellement, ont été faites sur mesure par le père, Juddaléon, cordonnier de haute race: mocassins noirs, au cuir souple, un box calf d’une exacte fluidité ; la semelle, taillée dans un cuir de qualité irréprochable, avait pourtant tendance, semblait-il à Shem, à crisser un peu et à retenir l’attention. Sur son épaule droite, sous le taleth, Shem a passé le gros cordon du beau sac en velours blanc confectionné par sa tante Julie, et portant sur l’une de ses faces un grand daleth, initiale du nom, brodé en fils d’or; c’est dans la poche doublée de soie que seront déposés les dons en espèces des parents et amis. Et, bouclant l’ensemble, Shem serre précieusement dans sa main la tefillah, le livre de prières où il lui faudra suivre, et parfois lire, les différents textes qui scandent la cérémonie.

L’uniforme des deux chamesh a fait, après quelque cacophonie, coups de klaxon, coups de gueule, cloches et hennissements, merveille. Tout le monde a pu traverser sans encombre le boulevard qui, un temps, semblait avoir retenu son souffle. La troupe s’égaille maintenant sur le parvis du Temple. De petits groupes se forment et se défont, on discute ferme, on se retrouve, on s’embrasse, on gesticule, on s’interpelle de loin. Les fumeurs en profitent pour tirer sur une dernière cigarette; les coquettes vérifient leur maquillage. On n’a pas l’air pressé de vouloir pénétrer dans le Temple. Et c’est l’impérieux chamesh, “Napoléon”, maître des lieux et de cérémonie, qui doit intervenir, car il y a un horaire à respecter. Trois grands coups secs, en style théâtral, de sa hallebarde donnent le signal d’entrer dans le Temple. Le tapis rouge a été déroulé. Les grandes orgues font entendre une puissante ouverture, qui fait vibrer jusqu’aux fauves – ors, rouges, bleus, verts – vitraux du Temple. On se presse maintenant pour tenter d’occuper, en respectant les hiérarchies familiales, les premiers rangs, de part et d’autre de l’allée centrale, envahie.

Pressé de toutes parts, Shem a pu gagner, transpirant et ému, au centre de la grande nef, l’estrade surélevée, appelée bimah, éminente tribune toute en boiseries finement sculptées, avec des motifs architecturaux miniatures – portiques, colonnes, scènes bibliques et religieuses – en trompe-l’oeil. Il a pris place sur la banquette aux côtés des rabbins qui se relaient pour dire les prières. Il s’efforce d’en suivre le trop véloce enchaînement sur sa tefillah. Tout le monde est maintenant assis. Seuls de tout jeunes enfants, qui ont échappé à la vigilance des parents, jouent à se faufiler entre les rangées.

Après prières et bénédictions, le moment vient enfin d’aller chercher les rouleaux de la torah entreposés dans l’arche sainte, la tébah, une niche encastrée dans le mur du fond de la synagogue, et protégée par de lourds rideaux en velours brodés de lettres hébraïques. C’est l’instant de la plus haute solennité. Tous les assistants se lèvent. Les rabbins, encadrant le communiant, traversent l’allée centrale, montent les marches en arc de cercle qui donnent accès à l’arche. L’un d’eux, dans un silence religieux, tire les rideaux de protection et découvre le tabernacle où sont alignés plusieurs Séfarim. Il extrait un Séfer, objet précieux mais encombrant, avec d’infinies précautions. Une chute serait un désastre, et ne pourrait être rachetée qu’au prix d’un jeûne de toute la communauté. Le Séfer, constitué de deux solides axes de bois autour lesquels s’enroule le parchemin où a été transcrit en hébreu, à la main, tout le texte de la Torah, est recouvert d’une housse en velours brodé de lettres hébraiques en or. La sortie du Séfer et le déroulement de la procession s’accompagnent de chants d’allégresse.

En tant que bar mitsvah, Shem a l’honneur insigne de porter, pour la première fois, le Séfer. Encadré par les rabbins qui restent vigilants tout près du Livre et chantent, il avance à pas très lents avec son sublime fardeau le long de l’allée centrale. Les assistants se précipitent pour baiser, qui directement des lèvres, qui du bout des doigts, qui des franges de leur talet, l’objet le plus sacré de la communauté. Après l’avoir contournée, Shem remonte sur l’estrade centrale. Tandis que ses collègues entonnent psaumes et piyyoutim , le rabbin “déshabille” le Séfer. Il retire d’abord les deux rimmonim, fleurons en cuivre ouvragé garnis de minuscules clochettes qui ornent le sommet du Séfer. Il enlève ensuite la housse ou “manteau” de velours, et les deux colonnes jaunies du rouleau de parchemin apparaissent. Il saisit les deux poignées de bois inférieures du Séfer et, dans un mouvement d’épaulé-jeté, le soulève à bout de bras, en “élévation” au-dessus de sa tête, de manière à le présenter à la vue et à la dévotion de tous les assistants, lesquels, de leurs doigts tendus, envoient des baisers. Il dépose la Torah mise à nu sur le pupitre avant de la bimah, qui fait face à l’arche sainte, en direction de Jérusalem. Déroulant le rouleau d’un côté, il l’enroule de l’autre, pour s’immobiliser sur le passage qui, parmi les cinquatre-quatre sections hebdomadaires de la paracha , correspond à la lecture du jour.

Juché sur un petit tabouret pour être à bonne hauteur face au pupitre, Shem se tient penché sur le texte à lire. Le rabbin est à ses côtés, effleurant le texte biblique de la pointe du yad, longue tige métallique terminée par une main minuscule avec doigt tendu, qui sert à parcourir les lignes du texte sacré, car aucune main de chair ne doit souiller le parchemin. C’est le moment crucial de la cérémonie, et pour Shem l’épreuve la plus délicate. Il a appris par coeur le passage de la Bible qu’il lui revient de lire, sur un texte hébraïque comportant les voyelles, surajoutées, et des signes de cantilation, les teamim, qui rendent la lecture et le chant plus faciles. Le texte manuscrit du Séfer, en revanche, n’est constitué, comme le veulent à la fois la structure de la langue et la tradition, que de consonnes. Pour éviter les erreurs, le rabbin, quoique confiant dans la capacité de Shem à qui il a fait longtemps répéter le texte, psalmodie en accompagnement certains versets, à voix très basse. Shem en est à la fois rassuré et agacé. Il est sûr de pouvoir bien maîtriser son affaire, et il le manifeste en jouant sur les tonalités, haussant ou baissant la voix selon les sonorités qu’il veut rendre expressives et qui rompent la monotonie de la cantilation. Pour la longue partie de la paracha qui reste à lire, il s’écarte un peu, cédant la place au rabbin, dont la cadence est beaucoup plus rapide – mais aux dépens tout de même, se dit Shem, de la qualité émouvante du chant.

Shem se replace au centre du pupitre, pour une dernière prestation: la lecture d’un discours, une homélie en français. Comprise de tous, elle se présente comme un morceau de bravoure. Il est premier en français au lycée, et le rabbin compte sur lui pour une oraison de haute volée. Les

premiers mots résonnent avec éclat dans le vaste et lumineux espace de la synagogue, si silencieuse: “Mes frères, mes soeurs …”. Après une très brève pause, où résonnent encore les échos de l’interpellation, Shem articule, avec une force, en appuyant sur quelques termes aux vives résonances, Dieu, Moïse, Sinaï: “Lorsque Dieu annonça à Moïse, sur le mont Sinaï…”. Tout en suivant son texte, qu’il connaît par coeur, sur le grand cahier d’écolier où il l’a recopié de sa plus belle écriture, avec pleins et déliés, il jette un coup d’oeil sur l’assistance qui, vue de haut, lui paraît lointaine, et comme figée, mais tellement attentive. Parvenu à la conclusion, à laquelle il donne toute l’ampleur requise et qu’il fait suivre d’un savant decrescendo, il a le sentiment d’avoir franchi un seuil déterminant de sa jeune existence.

Le Séfer, que Shem tient fermement dans ses bras, est “rhabillé” par le rabbin, et repasse devant les assistants pour être remis dans l’arche, au milieu des chants d’allégresse et des gestes d’adoration. La cérémonie tire à sa fin. C’est le moment choisi par les femmes pour extraire de leurs sacs des paquets de dragées, et les lancer par pleines poignées à travers les rangées de bancs, aussi loin que possible. Bleus, blancs, roses, or, marrons, verts, les bonbons multicolores parsèment les dalles de marbre. Les adultes se penchent avec discrétion pour les ramasser à leurs pieds, tandis que les enfants, qui n’attendaient que ça, se précipitent, plongent sous les bancs, et rivalisent d’adresse et de promptitude pour rafler tout ce qu’ils peuvent; et c’est avec fierté ou envie qu’ils comparent leurs poches gonflées.

Makammi et quelques soeurs ou parentes ont quitté la synagogue aussiôt le rituel terminé, pour préparer à la maison l’accueil des invités. Une iimmense table – larges panneaux de bois posés sur tréteaux – a été dressée dans la cour et recouverte de nappes blanches. Tout était prêt depuis le petit matin; il suffit maintenant de disposer les plats et les boissons. Des compotiers et des soupières chargés d’oeufs durs, aux coloris divers, voisinent avec de larges plateaux et corbeilles où s’empilent les navettes. Oeuf dur, petit pain au lait, et un grand verre tout blanc d’une anisette coupée d’eau, c’est le trio incontournable d’une festivité de Bar Mitsvah, comme il l’est pour la circoncision.

Autour de ce noyau dur de la tradition, la convivialité festive exige qu’il y ait abondance et variété de victuailles et de liqueurs. La table est surchargée de mets et de bouteilles: les habituelles conserves préparées à la maison, olives cassées, lubins, poivrons en saumure et poivrons cuits en frita, fèves cuites à l’huile et séchées, pois chiches enfarinées, tranches de saucisson cacher, rissolles à la viande, omelettes et mguénas – omelettes à la viande – découpées en tranches, pièces de poulets, boulettes de viande… Pour plus de commodité et pour en faciliter l’accès aux enfants et aux femmes, on a regroupé, sur une table dressée à l’intérieur, dans la salle à manger, différentes pâtisseries: makrods, cigares au miel et aux amandes ou enrobés de sucre, fajouelaths, montecaos, tornos, pâtes d’amandes, biscuits divers, confitures et fruits confits.

La fête bat son plein. Autour des tables, c’est un attroupement joyeux et désordonné. De temps à autre, des parents ou des amis s’approchent de Shem et, exhibant le ou les billets qu’ils lui offrent, dans une enveloppe à leur nom, glisse celle-ci avec quelque solennité dans l’accueillant sac de velours blanc. Sur le bahut sont exposés les cadeaux proprement dits, surtout des livres, des pièces de vêtement, du matériel scolaire, un petit bijou …

Tandis que les adultes consomment, discutent, vont et viennent, les enfants se sont regroupés, les uns devant de petites caisses faisant office de table, les autres sur les marches dans les deux larges passages qui conduisent à la cour, pour des parties de cartes “avec de l’argent”. Quelques “grands” jouent à la belote ou à la bataille, avec des mises plus ou moins importantes; mais la plupart optent pour le jeu des petits paquets, rapide et sans appel: un “banquier” étale sur le sol ou la planche un certain nombre de petits tas de cartes, figures cachées évidemment, et chacun des joueurs pose sa mise sur l’un des paquets; ceux-ci sont alors retournés, et tous les paquets dont la carte est plus forte que celle du banquier doublent leur mise; le banquier rafle le reste. La monnaie circule vite, et l’on assiste, dans une atmosphère souvent crispée, à des triomphes comme à des ruines spectaculaires.

Les heures passent. Le vide se fait lentement dans la cour. La plupart des invités retournent à leur travail ou rentrent chez eux, emportant un petit paquet de dragées, ou un assortiment plus substantiel de gâteaux et aliments divers, selon leur condition. Bientôt ne demeurent plus que les plus proches parents. On a déjà commencé à débarrasser la grande table. Et Makammi et ses soeurs et belles-soeuis et quelques cousines peuvent enfin s’asseoir, reprendre souffle, s’adonner aux commentaires. Thé à la menthe, café, pâtisseries, mais aussi boissons fraîches et liqueurs sont consommés dans le calme mérité et la délectation requise, agrémentés de longues exégèses sur le déroulement de la journée, les toilettes, les familles, les filles à marier, l’avenir des enfants et la bonté de Dieu.

Le soir venu, ayant regagné son lit, Shem, recru de fatigue, a de la peine à trouver le sommeil. Tant d’images et d’élans tournent dans sa tête et son coeur. Il se revoit cheminant en public avec son neuf et compliqué appareillage rituel, il se revoit debout sur la bimah dans le décor grandiose de la synagogue, lisant tels versets de la paracha , qu’il aurait peut-être fallu, se dit-il, articuler plus fortement, détaillant telles phrases de son homélie, qu’il eût peut-être fallu déclamer avec plus d’emphase …

Mais sur ces images encore chaudes, d’autres images viennent se superposer avec force. Le dimanche qui a précédé la Bar Mitsvah, la famille et les amis intimes se trouvent réunis, comme le veut la tradition, l’après-midi, dans la petite cour de la maison, pour écouter un modeste orchestre de “musique indigène”, loué pour l’occasion. Tapis et couvertures ont été étendus sur le carrelage gris, avec coussins et oreillers. La plupart des assistants sont assis à terre, d’autres occupent sièges et tabourets, certains restent debout. Les trois musiciens, qui ont pris place sur des chaises contre le mur, jouent de leurs instruments – tambourin, luth et violon – et chantent des chants judéo-arabes, que fredonnent et parfois reprennent en choeur les assistants. De temps à autre, comme pour marquer le charme ou l’efficace d’un air, des youyous éclatent; les femmes rivalisent à qui pousserait le cri le plus long et le plus strident. Il fait doux, on fait circuler boissons et pâtisseries, l’atmosphère est à la détente, à la nostalgie, à l’euphorie. C’est alors que, donnant l’exemple et le signal des chorégraphies, la cousine Fifine de Saïda se lève, sort et défait un long foulard de soie, et s’avance vers le petit tapis rouge étalé à cet effet. Elle entame une danse du ventre. Elle tient le foulard tendu de tout son long au dessus de sa tête, et le balance d’un mouvement lent, accompagné d’un balancement des hanches de gauche à droite et de quelques rotations de ventre d’avant en arrière. Ses seins, assez fournis, roulent en cadence. Gestes, mouvements, mimiques sont salués, ponctués, encouragés par les exclamations et battements de mains du public. Son exhibition terminée, Fifine passe le foulard à toute autre femme qui se porte volontaire, et qui va, sur les mêmes séquences stéréotypées, proposer une interprétation plus ou moins personnelle et élaborée.

Shem, que les rythmes langoureux, obsédants ou enlevés, et les ritournelles sentimentales et nostalgiques des chants judéo-arabes, dont le sens lui échappe, entretiennent dans un léger état de torpeur, ne se lasse pas de contempler, effaré, cette succession de femmes, parentes et amies, êtres d’allure généralement sévère et stricte et presque toujours de noir vêtus, et sa propre mère, Makammi, qu’il ne voit jamais que courbée sur ses rudes tâches domestiques – à l’exception du samedi, jour sabbatique consacré à la lecture de la Bible – et jusqu’à sa tante Mélanie, avec sa tête et son port altiers et cinglants de tragédienne espagnole, qui se livrent, avec gravité et une touchante gaucherie, à des mouvements qui se veulent lascifs et aguichants – tout cela pour faire honneur à sa Bar Mitsvah.

Et comme s’il fallait ça pour écarter toutes ces images et rengaines qui s’obstinent à lui prendre la tête, Shem, main posée en creux sur ses yeux clos, entreprend, soudain détendu, de réciter, comme l’exige une fondamentale dévotion, le premier Chémah Israël de son entrée à part entière dans la communauté, avant de, du sommeil du juste, s’endormir.

S H E M

Chroniques oranaises °

lls ne savent pas qu’ils sont morts

les morts comme nous ,

ils n’ont pas de paix.

Obstinés à répéter la vie

ils se disent des paroles de bonté

et relisent dans le ciel les signes anciens .

Court en Algérie un cycle gris

dans la dérision des mois ,

mais fixé est son axe à un nom chaud: ORAN.

Non sanno d’essere morti

i morti come noi,

non hanno pace.

Ostinati ripetono la vita

si dicono parole di bontà

rileggono nel cielo i vecchi segni.

Corre un girone grigio in Algeria

nello scherno dei mesi

ma immoto è il perno a un caldo nome: ORAN.

(Saint-Cloud, août 1944)
Vittorio Sereni Madrigal à Nefertiti et autres poèmes

° Un premier et très court extrait de SHEM a été publié dans le numéro de la revue Corps écrit consacré à “L’Arabie Heureuse” (n°31, septembre 1989, P.U.F.), sous le titre : “Petite fête mauresque”.

Poussant l’épais portail de bois, qui battait à tous les vents, Shem traversait d’un pas léger le palier de l’entrée et bondissait, alerte voltigeur, par dessus les cinq marches. Franchi un second palier, plus resserré, il se retrouvait, deux marches plus bas, dans le long boyau perpendiculaire qui donnait sur la cour – qu’on appelait le patio. Dans le patio, sur lequel s’ouvraient, formant un carré déglingué, les divers appartements, des petits s’occupaient à des jeux, les voisines palabraient ou s’affairaient à laver ou étendre le linge. Shem passait en filant, le regard fixé sur la fenêtre sans rideau de la cuisine: il pouvait apercevoir Makammi, la mère, penchée sur ses fourneaux – et lui venait soudain une bouffée d’allégresse.

On disait toujours le couloir, pour désigner tout ensemble portail d’entrée, paliers et marches, mais chacune des parties avait ses usages, ses périls, ses bonheurs. Le portail, depuis longtemps, ne fermait plus : des fentes énormes, informes, marquaient, telles des plaies, l’emplacement des gros verrous disparus. Lorsque survenait, au début du mois, le propriétaire, exhibant sur son visage poupin le fol espoir de toucher les maigres loyers, les locataires relançaient la question du portail, et gémissaient d’être livrés sans défense aux menaces de la rue. Lui écoutait, gardait ses distances, risquait deux ou trois doigts dans les fentes du bois, compatissait, promettait – et s’en repartait bredouille. Que la porte fût ouverte ou fermée, cela importait peu: on se disait, apeuré, que toujours derrière ce portail infâme un malandrin, un “arabe” pouvait se dissimiler – de sorte que le soir, femmes ou enfants, s’il leur arrivait de rentrer tard, criaient très fort un nom, “papa”, “maman”, et quelqu’un, aussitôt, se précipitait à leur rencontre, et du bas des marches les encourageait de la voix, du geste, ou d’une chandelle, à franchir la sinistre petite passe.

Les deux paliers et l’étroit passage se prêtaient à toutes sortes de jeux. Le grand palier de l’entrée, dallé de carreaux lisses aux motifs géométriques de couleur, était sous plafond; il y régnait une pénombre permanente, qui variait au gré des heures et des saisons, mais qui demeurait toujours propice aux furtifs jeux sexuels; là aussi se livraient, comme sur un ring, des combats individuels ou collectifs, pour de rire ou pour de vrai; et on y jouait indifféremment à la balle, au béret, aux billes, à la pièce ou raïa C’était surtout, pour Shem, l’emplacement que Makammi avait élu pour procéder, deux ou trois fois par mois, à la torréfaction du café et des pois chiches. Elle s’asseyait en tailleur sur la même vieille couverture arabe garnie de coussins, face à son brûloir rudimentaire, et d’un mouvement lent, régulier, presque solennel, elle tournait la gracile manivelle du cylindre noir bourré de grains, que le feu de charbon striait d’incandescences; parfois, giclant brusquement hors du brasier, un éclat crépitait en une salve d’étincelles. Makammi s’assurait, de temps à autre, du degré de torréfaction en repoussant, à l’aide d’une fine tige de bois, la languette brûlante qui obturait le cylindre. Cessait alors le doux ronron de maracas du brûloir; et, dégorgées par bouffées, de denses fumées odoriférantes montaient jusqu’au plafond, et envahissaient, enivrantes, le couloir, la cour et se répandaient jusque dans la rue. Shem prenait plaisir à demeurer quelque temps immobile, dans un recoin obscur du palier, contemplant les langues de feu brimées qui léchaient mollement la panse du brûloir, tandis que sur le visage de la mère perlait une fine sueur où venaient mourir, captives, les lueurs mouvantes, du rose au rouge sang, que projetaient, en lentes pulsations, les flamboiements du charbon.

Les premières fèves grillées étaient étalées sur un large plateau d’osier. Shem n’attendait pas longtemps qu’elles refroidissent, et les emportait, encore fumantes, à la cuisine. Il en remplissait le minuscule dôme métallique du moulin à café dont il coinçait, entre ses maigres genoux, l’impeccable cube de bois poli par l’usage. Dans la vieille cafetière, que l’on s’obstinait à dire “en émaillé rouge” en dépit de sa triste pelade d’ébréchures et qui reposait depuis un moment à même les cendres brûlantes d’un kanoun, l’eau déjà frémissait. Du petit tiroir bourré de café moulu, Shem extrayait le bon dosage – cinq, parfois six cuillerées , qu’il jetait prestement dans l’eau bouillante. Sous la charge, l’eau se révoltait, s’arcboutait en gros bouillons qui gonflaient et se hissaient pour bouter hors du récipient l’insupportable chape. Ivres d’eau, chavirant en tous sens, les blocs de mouture cherchaient, dans le liquide excité et rebelle, les failles par où s’engouffrer. Et la boue noire poussait toujours, menaçant maintenant de déborder. Alors, d’un geste résolu, Shem élevait la cafetière haut au dessus du fourneau en terre, puis la déposait sur le carrelage rouge de ce qu’on appelait l’évier , et qui n’était rien d’autre qu’un pauvre dallage nu qui ne comportant pas plus d’évier que de robinet d’eau; il en heurtait le fond, en donnant de petits coups secs, de façon que la lourde plaque de café gorgée d’eau s’affaisse lentement et s’enfonce, délicieux naufrage, dans le liquide vorace. Shem remettait encore deux ou trois fois la cafetière sur les cendres brûlantes, pour provoquer une nouvelle ébullition,et il n’abandonnait le kanoun que lorsqu’enfin, las de leur ténébreux et sournois affrontement, eau et café finissaient par se fondre dans une pleine et définitive étreinte.

Shem laisse le liquide reposer un moment. Puis, penchant doucement la cafetière, il la débarrasse du bouchon muqueux qui en obstrue le bec. Pour vérifier la juste et noire transparence du breuvage, il porte la cafetière à hauteur des yeux, dans le contre-jour de la fenêtre, fait couler un très fin filet de café dans un petit verre à thé tout serti d’arabesques. et goûte. Le café est bon. Pour la porter à Makammi, il remplit, unique survivante du luxueux service d’une antique liste de mariage, la tasse en porcelaine de Chine dont les bizarres et familières scènes exotiques peintes en relief sur les flancs bouffis le font rêver sans faillir à de lointains et fabuleux voyages.

Voici la tasse fumante trônant au centre d’un large plateau de cuivre aux vifs reflets d’or, qui semble jubiler ébloui tout contre le sombre brûloir silencieux. C’est, pour Makammi, instant de paix et de bénédiction. Par les soins du fils diligent, le café lui est servi, pause de suavité pareille au shabbat qui suspend le dur harassement des jours. Makammi prend la tasse dans la pleine concavité de la paume et, yeux mi-clos, elle déguste son café, à petites gorgées, lentes, espacées, exquises, rythmées par l’invocation du nom de Dieu. Shem l’entend qui murmure en français un “Seigneur, ô

Seigneur”, et c’est comme une prière qu’elle dit au dedans d’elle-même. Elle balance doucement la tête, et psalmodie une de ses formules coutumières en arabe, “Arbhê, Arbhê Sêdê”, et cet appel à Allah, à peine chuchoté, va se fondre dans les fermes sonorités hébraïques du Très-Saint-Nom, “Adonaï, Adonaï”, prolongé d’un long soupir qui se conclut d’un “Adonaï Emeth!”, scellant l’instant de l’affirmation de la vérité divine. Dans la pénombre enveloppante du couloir traversée encore de fugaces et ultimes luminescences, tous ces noms de Dieu, mêlant leurs échos, en français, en arabe, en hébreu, composent aux yeux de Shem comme un ineffable triangle de propitiation, une mystérieuse demeure d’éternité dont, l’espace d’une fulguration, il franchit le seuil.

HAMMAM

Certains vendredis d’été, tandis qu’Oran titubait assommée de soleil, Shem passait de pénombre en pénombre – jusqu’à ce que, le soir venu, pénétrant dans la synagogue, il baigne dans les flux de lumières et de prières que couronnait dans l’allégresse le Yrdal Elohim Haï.*

La matin, il acompagnait Makammi au marché afin de l’aider à rapporter les deux grands coufins bourrés de victuailles pour les festins sabbatiques. Il insistait. “Mais tu es maigre comme un sloughi”, disait Makammi, la mère – alors lui, dressant son poing fermé, exhibait aux regards des tout petits, frère, soeurs et voisins, les cordes saillantes et dures, quoique grêles, de ses naissants biceps.

Les barres du soleil se glissaient tôt, malgré son étroitesse, dans la longue Rue des Juifs, multicolore et criarde. Les étalages serrés de fruits et légumes, les sacs d’épices, les barils de conserves débordaient largement sur la chaussée et la transformaient en une piste périlleuse où les empoignades verbales fusaient comme des bulles pour crever aussitôt, faire tchoufa. Agressé par tant de bigarrures, l’oeil trouvait un peu de répit à contempler quelques larges étals de couleurs uniformes: le vert humide des herbes – menthe fraîche, persil, coriandre; et l’or des pâtisseries suintant leur miel; et l’argent glaireux et vif des cageots de poissons. Dans ce parcours heurté et tumultueux, des boutiques d’allure cossue formaient des havres d’ombres, cavernes profondes aux capiteux effluves. La grande épicerie Cohen avait l’aspect d’un capharnaüm, avec ses gros sacs de jute aux lèvres retroussées comme prêts à vomir leurs charges de haricots noirs, rouges ou blancs, de pois chiches, fèves et lentilles, ses caisses de bois et ses cartons aux boîtes empilées affichant des étiquettes fabuleuses, ses bidons de fer-blanc et bocaux de verre dont les reflets tortus faisaient loucher vers la gamme éclectique des conserves en saumure – olives en tous apprêts, cornichons, lupins ou tramous, piments, variantes… Mais dans la réception rapide des commandes, l’alerte enchaînement des opérations, le geste scribe d’un des fils Cohen inscrivant les prix sur un petit carnet avec un crayon coincé aussi sec derrière l’oreille, et le moment sacré du règlement marqué par le froissement tortueux des billets et le sonnant trébuchement des pièces, Shem avait le sentiment qu’en ce temple d’abondance s’épandait, des dégagements obscurs du très haut plafond, un ordre souverain.

Chez le boucher, la station durait plus longtemps. Makammi s’attardait à examiner avec soin les différents quartiers de viande – “on touche pas, s’il vous plaît, Madame”, l’admonestait le boucher. Elle s’efforçait de calculer au plus juste le prix que coûterait tel ou tel morceau; puis ayant décidé, elle exigeait que les pièces sélectionnées et pesées soient nettoyées et découpées selon ses strictes instructions. Shem la harcelait pour qu’elle se fasse donner, outre les habituels os à moëlle, un certain bloc osseux du pied d’où il pourrait détacher le rare et bel osselet d’ivoire qui était la gloire des jeux avec ses quatre faces bien codées et hiérarchisées: le S, le plat, le dos, le creux. Pour avoir la paix, Makammi l’envoyait chez le marchand de beignets qui tenait comptoir juste en face. C’était une annexe de l’épicerie Cohen, réservée à la vente du lait, du beurre, du fromage frais et du petit lait ou lbenn – commerce laitier qui expliquait l’appellation“chez Sollé” attachée à l’humble comptoir. Mais son prestige, illustré par le permanent attroupement de clients qui se pressaient au seuil de ce qui n’était rien de plus qu’un antre obscur, le commerçant le devait à l’incomparable qualité des beignets dont il s’était fait une spécialité. Shem ne se lassait pas de contempler les gestes virtuoses du gras et luisant Monsieur Sollé officiant en blouse blanche dans la quiète pénombre que tricotaient les langues de feu fugaces ou furieuses du fourneau formidable. Muni d’une longue tige de métal, Sollé guidait la cohue ardente des anneaux de pâte, qu’avec maestria il balançait de très haut dans l’huile fumante, vers l’exacte cuisson qu’attestait le doré lumineux de la croûte – merveilleux el-dorado . Telle était la magie Sollé dont, aux côtés de Shem, venait se pourlécher, pause chaleureuse au long cours de la matinée, toute une population du marché, jeunes et vieux, Juifs, Arabes et Espagnols, voyous et notables: sous la pellicule finement croustillante, où une mémoire d’huile, après le juste purgatoire dans l’égouttoir, résistait à la caresse ineffable du miel, la chair intérieure du beignet, subtil équilibre de cru et de cuit, livrait sa moelleuse et élastique blancheur toute enivrée d’intimes vapeurs.

Dans la salle à manger qu’aucun rayon de soleil ne visitait, ce pourquoi le lustre demeurait presque toujours allumé, Shem aide Makammi à préparer les divers plats du shabbat. Sur le rebord de la grande table carrée, il pose et fixe solidement le lourd hachoir de métal. Il y enfourne les morceaux de viande, prenant bien soin d’en détacher ici une vicieuse esquille, là un trop gros bout de gras. Il tourne la manivelle d’un geste régulier, crispé de toutes ses forces sur le manche, tout en surveillant d’un regard oblique les rotations des lames tranchantes qui broient et brassent dans une sinusoïde implacable les chairs gémissantes. Ainsi hachée et agglutinée à divers ingrédients – persil, oeufs, chapelure, jus de citron, herbes et épices -, la viande est malaxée à pleines mains par Makammi pour former une belle boule rouge sombre, opulente matrice d’où Shem extrait de petites parcelles, qu’il pétrit et roule entre ses paumes, pour les aligner, préalablement aplaties, sur une planche de bois; ces classiques boulettes seront consommées le soir même, après avoir mijoté de longues heures sur un kanoun à feu doux, au-dessus des haricots verts, des petits pois ou des pois chiches. Shem modèle aussi de petites boulettes bien rondes, semblables à de grosses billes en terre, qui baigneront dans une sauce au citron et au safran, et qui seront servies, réchauffées, le samedi soir. Entre temps, Makammi s’est attelée à la confection d’un énorme pâté, une farce de viande très épicée dont elle bourre une poche d’intestin: c’est le koklo, qui va trôner, seigneurial, dans la marmite de la tafina, au milieu des pois chiches, des haricots secs ou des petites pâtes en forme de grains de blé appelées douêda, avec une luxueuse garniture d’os à moelle, de morceaux de jarret, gîte-gîte et macreuse, voisinant parfois avec une belle pièce d’agneau ou de veau, et les légumes traditionnels du pot-au-feu, carottes, navets, pommes de terre, tomates courtisant un chou royal. La tafina sera, en fin de journée, apportée au four, et confiée à la gestion diligente d’un Arabe, délégué à la maîtrise du feu pour le jour du shabbat; elle cuira à feu très doux toute la nuit et toute la matinée du samedi avant d’être récupérée – mais ô malheur, ô domestique déploration quand un feu trop vif nous la rendait carbonisée! – pour le repas grandiose, sur nappe blanche, de midi.

La préparation des viandes requérait la toile cirée qui couvre la table de la salle à manger. Makammi la retire pour, sur le bois dur nu saupoudré de farine, travailler et modeler les pâtes pour le pain et les gâteaux. Les longs pains traditionnels, les “pains juifs”, elle les confectionne elle-même,

les enjolivant tantôt de découpes variées et recouvertes de graines d’anis, de cummin ou de pavot, tantôt de torsades ou de serpentins de pâte enduits de jaune d’oeuf: c’est joli, c’est sûr, mais cela permet surtout de les identifier au moment du défournement et de la reprise. Il plaît à Shem de confectionner les mahroccas; il appuie avec force sur le rouleau de bois, la hallala, de manière à étaler largement la pâte et obtenir une galette bien ronde et bien plate; il dessine au couteau de grands losanges – élégante géométrie prédécoupant les parts d’une future distribution, mais précieuse aussi pour retenir en de fines rigoles l’huile étalée à la main sur toute la surface; couverte de sucre cristallisé et posée sur une plaque métallique, la mahrocca sera emportée, avec d’autres plateaux, au cours d’une procession familiale dans la rue – et périlleux, désastreux parfois, le tangage des longs plateaux de métal mou aux charges mal calculées – vers le four d’une boulangerie voisine.

Toutes occasions sont bonnes – fêtes, visites, envies tout simplement – pour adjoindre, aux pains, des pâtisseries. A l’exception des makrods, à la semoule et au miel, et des “cigares”, aux amandes et miel, réservés aux grands événements religieux ou familiaux, et cuits à l’huile à la maison, Makammi s’en tient, pour le shabbat courant, à ses recettes habituelles: les glessatz, gâteaux larges, dodus et secs, garnis d’amandes et de raisins secs; les tornos, petits gâteaux plats et plutôt craquants, moulés en trèfles, carreaux, coeurs et piques; et les montecaos, sablés succulents mais si gorgés d’huile et de sucre et si fondants en bouche qu’ils sont propices aux excès et régurgitations.

La matinée a été laborieuse. Aussi, dès que Juddaléon arrive du “magasin” – sa boutique de cordonnier – pour déjeuner, le repas est vite expédié: côtelettes de mouton ou sardines fraîches, grillées sur un kanoun dont Shem entretient, d’un souffle calculé pour déjouer flammes ou fumées, les braises. Ce jour, une certaine fébrilité règne dans toute la maisonnée: Juddaléon a fait savoir qu’avant d’aller au hammam, il allait “faire la poix”. Il se rend comme de coutume au café Benayoun pour l’habituelle partie de jaquet. A l’heure convenue, Shem vient le chercher, en apportant dans un coufin tout le matériel du bain – petites et grandes serviettes, linge de rechange, savon, morceau d’alfa, peigne fin, rassoul et vinaigre pour les cheveux, ainsi qu’une grosse tablette de chocolat et une petite fiole

d’huile. Dans le café presque exclusivement peuplé d’hommes, bourdonnant de voix basses, d’exclamations sèches, de cliquetis de verres, et dont la pénombre légère est envahie par les torsades grises des fumées de cigarettes et de cigares – très peu de pipes -, Juddaléon termine au plus vite sa partie, et se retire, avec un grand rire, sous les protestations amicales ou acerbes des partenaires. A deux pas du café, le magasin de “Cuirs et Peaux” est tenu par le Staonné ; on gravit trois hautes marches, et on se trouve dans une sorte de long et large boyau chichement éclairé, meublé d’un immense comptoir de bois luisant sur lequel sont déballés, à la demande du client, les grandes plaques de cuir épais et dur pour semelles, et les rouleaux de fines peaux aux teintes variées et vives – vachette, chevreau, basane, box-calf, et autres noms qui font rêver Shem – servant aux empeignes. Juddaléon n’en finit pas de les palper, de les humer, de les faire grincer ou chuinter à son oreille, d’en vérifier la résistance ou l’élasticité : “Eh Dodanné, s’insurge le Staonné, tu fais souffrir la marchandise!”. Juddaléon dicte à l’employé ses choix et les quantités désirées, il commande en même temps clous et semences, et pelotes de fil, colles, cires et résines; puis il s’engage dans un long palabre en espagnol avec le Staonné – devant Shem, attentif à cette langue si lointaine et si proche; Staonné veut dire, il le sait, “Tétouanais”, et les Staonnyim , les “Tétouanais”, désignent les Juifs oranais d’origine espagnole, bourgeois aisés pour la plupart, assidus à la synagogue, et puritains qui ne dédaignent pas de cultiver le genre aristocratique.

Le “magasin” occupe au “village nègre”, le quartier arabe, tout un angle de la rue Tagdempt. Juddaléon accueille quelques clients arabes venus pour une réparation urgente ou descendus, arguent-ils, de la “montagne” pour l’achat urgent d’une paire de chaussures. Mais il a hâte de rabattre les battants de la large porte d’entrée, qu’il bloque à l’aide d’une barre de fer; il laisse entrebaillée la porte étroite qui ouvre sur le côté – et qui laisse filtrer juste assez de lumière pour la solennelle opération qu’il accomplit deux fois par mois: “faire la poix”. Il allume son kanoun, y pose une petite marmite noire et moirée qu’il a garnie de résines, cires et autres composants, sans oublier l’huile de la petite fiole apportée par Shem. Dans la pièce enténébrée monte, avec les premières vapeurs, l’odeur mielleuse et âcre du mélange, que Juddaléon touille à l’aide d’une cuillère en bois. Parvenue à la consistance souhaitée, l’épaisse pâtée fumante est versée avec précaution dans un petit baquet d’eau pour être refroidie. Après quoi, Juddaléon la creuse, la tourne et la retourne à l’aide d’un couteau à large lame;

toute chaude encore, il la prend à pleines mains et la pétrit, l’étirant jusqu’à la limite de la rupture, la rassemblant, et recommençant son ample mouvement d’accordéon; sur ses bras maigres et musculeux, saillent les veines, lanières de cuir bleues où semblent venir s’intriquer les longs filaments d’or que tracent dans l’air les fugaces traînées de la pâte qui durcit. Il forme et étale ensuite, sur une planche de bois, de longs boudins que de puissants ciseaux débitent en berlingots chutant avec un léger “floc”dans le petit baquet. De la rue, quelques curieux observent avec intérêt cette dernière phase de l’opération; intéressés, au premier chef, les cordonniers du village nègre, arabes et juifs, impatients d’acquérir, contre une modeste piécette, les précieux étrons d’or chus de l’alchimie artisane de Juddaléon.

Et puis, bien vite, on ferme boutique :“à nous, maintenant, le bain maure”, dit Juddaléon. Le hammam est tout proche. C’est Shem, pressé, qui pousse la porte aux vitres multicolores, surmontée d’une clochette tintinnabulante. Dans le couloir d’entrée, aux murs recouverts d’azulejos d’un bleu délavé, il hume, promesse de l’imminent bonheur, l’odeur sui generis du hammam qu’il perçoit avant tout, par delà les relents de savon, de sueur, d’eau de cologne, de linges, de vieux bois ou de paillasses, comme l’odeur de l’humide même. Père et fils se déshabillent sur les couches qui occupent, alignées, en hauteur, toute la largeur de la mezzanine. Shem se ceint du pagne en grosse toile écrue remis à l’entrée, et dévale sans plus attendre l’escalier glissant. Il veut affronter seul le lourd battant en bois massif dont l’ouverture est réglée par une énorme boule de bois retenue par une corde et qui signalera, d’un bang puissant, la fermeture automatique. Il s’installe devant le petit bassin de pierre que deux robinets, eau chaude et eau froide, ouverts à fond, font déborder – jeux d’eau qui vont rythmer le temps qui s’écoule. Après que son père l’a lavé, avant de s’en remettre lui-même aux mains du masseur kabyle, il plaque sur sa tête le rassoul qui rendra les cheveux soyeux et s’amuse à comptabiliser les grands “ah” paternels scandant le craquement des articulations. Bientôt, malgré l’exquise eau fraîche dont il s’inonde, la chaleur, pour Shem, n’est plus supportable. Frappant le sol avec sa timbale en fer, il appelle le garçon de bain, chargé d’apporter les serviettes. Après la salle aux vapeurs torrides, la vaste pièce de repos offre sa fraîcheur sereine, matérialisée par son jet d’eau, au centre, et son assortiment d’oranges, de clémentines et de petites bouteilles de limonade. Shem s’allonge sur sa couche, le garçon le couvre d’une fouta en coton léger. Yeux mi-clos, corps humide et tiède enfoui sous les serviettes bien sèches, sur un tapis magique plane Shem. La clarté dispensée par une petite lucarne qui va s’obscurcissant fait la pénombre irréelle. Le silence est à peine rompu par la monotone retombée de l’eau et les propos qu’échangent, à voix basse, en arabe, en kabyle et en français, garçons de bain et clients. Shem se laisse bercer par ces étranges volutes de langues: le flux liquide du kabyle, tout en glissades et roucoulements, semble contourner ou esquiver les quelques aspérités rauques et rocailleuses de l’arabe, tandis qu’entre les deux langues indigènes s’insinuent, de façon inattendue, mots et expressions en français. Un garçon de bain monte parfois dans la mezzanine avec une natte en rafia, et s’accroupit, en direction de la Mecque, pour la prière. Juddaléon, rentré du bain, s’étend pour un petit somme. Le temps maintenant se fait bien lent pour Shem. Il déguste, au doigt, la tablette de chocolat que la chaleur a fondue en une pâte onctueuse, et il se désaltère à même la petite bouteille – la “bille” – de limonade fraîche qu’il a commandée du haut de son branlant perchoir.

Il fait sombre, bien sombre quand ils sortent, régénérés, du hammam. Après être passés à la maison pour déposer leurs affaires, ils se hâtent vers la synagogue toute illuminée. Les prières vont bon train. Du haut de la chaire, le grand rabbin fait son sermon: “Mes frères, mes soeurs, la révélation sinaïque…”. Eclatent enfin, clôturant la longue odyssée pré-sabbatique de Shem, les premières paroles du Yrdal. Tandis que Shem se précipite pour baiser la main d’ivoire du grand rabbin hiératique sur son siège, les fidèles rangent vite leurs tefiloth, s’étreignent et se congratulent et se font offrande de tabac à priser – le tout accompagné d’inauguraux et fervents Shabbat Chalom.

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*Yrdal Elohim Haï : cantique final de la cérémonie du vendredi soir, veille du shabbat, dont le rythme joyeux accompagne les fidèles à la sortie du temple.

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Deux “chroniques” de Shem ont déjà paru: “Petite fête mauresque”, in Corps écrit, L’Arabie heureuse, n°31, sept.1989, PUF; et “Shem, Chroniques oranaises”, in Sud, Algérie, l’exil intérieur, 1995.

Hiloula au cimetière juif

Ils ne savent pas qu’ils sont morts

les morts comme nous,

ils n’ont pas de paix.

Obstinés à répéter la vie

ils se disent des paroles de bonté,

ils relisent dans le ciel les signes anciens.

Un cercle gris parcourt l’Algérie

dans la dérision des mois

mais fixé est son axe à un nom chaud: ORAN.

Non sanno d’essere morti

i morti come noi,

non hanno pace.

Ostinati ripetono la vita

si dicono parole di bontà

rileggono nel cielo i vecchi segni.

Corre un girone grigio in Algeria

nello scherno di mesi

ma immoto è il perno a un caldo nome: ORAN.

(Saint-Cloud, août 1944)

Vittorio Sereni, Madrigal a Nefertiti

et autres poèmes.

Pour la Hiloula, la fête des Saints, sur lesquels elle accordait et son coeur et sa croyance, Makammi offrait aux enfants le luxe d’une calèche. Avant de sortir, elle avait tapoté sur la peau parfaite de son visage quelques rapides houpettes de poudre de riz, posé sur ses paupières la très fine limaille charbonneuse du khôl et, sur ses beaux cheveux châtains clair tirant un peu sur le roux et tout en boucles régulières ramassées ferme en un chignon, son unique bibi noir des grandes occasions, un modeste feutre aux bords coquettement ourlés adorné d’une austère voilette. Elle se tenait, avec vaillance, sur ses chaussures à hauts talons qu’elle ne portait, forcée, qu’en de rares occasions. “Est-ce qu’elle va pouvoir rester en équilibre?”, se demandait Shem, qui se tenait, en alerte, tout contre la robe noire de sa mère, afin de parer à quelque funeste vacillation. Ainsi, mère et enfants, et la tante Fifine qui vivait avec eux par dessus le marché, descendaient, horde groupée, sapée, voyante, la commerçante rue de Vienne. Sur les deux trottoirs s’alignaient des commerces de textiles, avec leur annonce en grosses lettres “tissus indigènes”, et des magasins s’affichant sous les labels “denrées coloniales” ou “denrées en tous genres”, “gros et demi-gros”, qui condescendaient à voisiner avec quelques épiceries de détail. Les commerçants juifs – les Bibas, les Choukroun, les Darmon, les Djian, les Benzécri, les Namias, les Soussan et autres Salama, mais il y avait quand même le catholique Galindo, et Monsieur Caro, l’aristocrate plombier espagnol – prenaient plaisir, pères, frères, fils, cousins ou associés se relayant, à demeurer, sous n’importe quel prétexte, plantés sur le seuil de leurs boutiques, voyeurs impénitents des allées et venues des uns et des autres. Et voici qu’ils accompagnaient maintenant, d’un oeil amusé, assorti à l’occasion d’une remarque acerbe ou familière, le passage en grande pompe de la petite troupe. Shem, qui détestait plus que tout se montrer en public avec mère, enfants et tante par dessus le marché, ne savait à quel saint se vouer, et hâtait le pas en regardant droit devant lui.

Quelques pas, une centaine de mètres à peine, suffisaient pour atteindre la Placette – une petite place en forme de trapèze un peu déglingué où se rejoignaient la rue de Vienne et le boulevard Maréchal Joffre et que

délimitaient, sur son plus grand côté, la terrasse d’un café très achalandé, et sur le côté opposé, tout étriqué, une pissotière malodorante. Les voitures noires, rutilantes, stationnaient le long du trottoir, à l’ombre des feuillages. Les cochers se tenaient là, en attente du client. Les uns restaient vissés à leur siège, immobiles et silencieux, prêts à partir; d’autres prenaient le frais sur les bancs au plus près de leur voiture, ou se prélassaient et palabraient, sans consommer, aux tables nombreuses et accueillantes de la terrasse. Makammi choisissait un fiacre qui ait belle allure et entamait une discussion avec le cocher. Fixer le prix de la course n’était pas une mince affaire. Makammi prenait un air grave, elle évoquait, pour cette sortie au cimetière, la dévotion que l’on devait aux saints et le respect que l’on devait aux morts: “c’est une mitzva que vous faites, disait-elle au cocher, une vraie mitzva. et que Dieu vous bénisse!”. Le cocher paraissait tout à fait convaincu d’accomplir une bonne action, mais, pointant un index précis et presque accusateur vers la horde d’enfants, il faisait valoir que ses chevaux, à tirer pareille charge, avaient toutes les chances de se retrouver esquintés. Et comment les nourrir, et les soigner, et les entretenir? Shem suivait, tendu et gêné, jeux de mains et ping-pong des chiffres. Finalement, les deux parties semblaient se résigner à subir, l’une autant que l’autre, l’exigence adverse – Makammi hochant la tête avec le soupir d’une qui court à la ruine, le cocher se décidant à ouvrir la portière comme s’il faisait don, sainte mitzva, de son âme même. Du mouchoir où elle avait coutume de serrer, nouée en l’un des coins, son argent, Makammi extrayait la grosse pièce blanche et lumineuse qui ouvrait droit à l’aventure et que le cocher recueillait précieusement dans sa large paume – et qui jetait encore, avant que de disparaître, un vif et dernier éclat.

* * *

Makammi, Fifine et les enfants s’entassent à l’intérieur du véhicule; chaque grimpée, et chaque mouvement après, ébranlent et font dangereusement tanguer la caisse. Quand ils sont parvenus tous à prendre place, et que Shem a bien bloqué la portière, il se retrouve enfin, seul, tout seul enfin, devant les deux ou trois très étroits mais non moins glorieux marchepieds grâce auxquels il va pouvoir accéder à la place tant convoitée, à la position dominante qu’il se réserve, tout là-haut, sur la banquette extérieure, aux côtés du cocher, d’où l’on peut, sur l’entière Placette, porter un ample et souverain regard. Il pourrait presque, se dressant, effleurer du doigt la couronne des feuillages. C’est pour lui une pure ivresse – Dieu sait s’il en rêvait – que de trôner ainsi en une telle majestueuse hauteur vers laquelle montent des effluves de crottin de cheval. Les croupes luisantes et opulentes déjà se dandinent, annonciatrices d’un départ proche, tandis que par saccades se trémoussent les queues, nerveuses chasseresses de la mouche obstinée. Le cocher desserre sans se hâter le frein qui bloque les roues, et, voiture grinçant de toutes ses articulations, il s’écarte en une prudente manoeuvre du trottoir et des calèches voisines. A peine a-t-il amorcé son élan qu’il fait claquer, en un signal fort, son fouet vers l’arrière, pour effrayer et menacer les petits vauriens – Shem lui-même, pour avoir plus d’une fois fait le coup, a comme l’impression que c’est lui que désigne et tente d’atteindre le claquement féroce – qui auraient l’intention et l’audace de voyager gratis, à la resquille, en se collant aux barres de bois qui servent à arrimer les bagages.

Et va jolie calèche, donc, sur tes hautes et pimpantes roues cerclées de fer qui agrippent en un grondant ou crissant défi le sol rétif et traître. Et l’engin d’accélèrer – oscillant d’autant. Shem se retient de la main et de tout son long maigre bras à la tige métallique recourbée qui, tout contre sa hanche, sert d’accoudoir et de garde-fou. Grisé d’altitude et de roulis, il observe les agitations désordonnées d’une rue devenue soudain tout autre chose, les terrasses des cafés comme voilées étrangement d’une gaze légère avec leurs clients s’estompant figés dans l’éternité de l’instant. Il est en train de se demander quel chemin le cocher va emprunter pour se rendre au cimetière juif. Le trajet habituel est celui qu’ils avaient encore suivi lors d’une précédente sortie, à l’occasion d’une visite sabbatique chez la tante Zarie, gardienne du cimetière. On prenait sur la droite le boulevard Magenta, spacieux, en se frayant un passage à travers la foule des voyageurs agglutinés autour des autocars qui desservent l’intérieur, jusqu’à la place Karguentah, avec les encombrements habituels aux abords du grand marché couvert et de la prétentieuse Maison du Colon, espèce de ziggourat de sous-préfecture exhibant ses mosaïques bigarrées. En dépit d’une légère montée et de ses gros pavés, le boulevard Sébastopol offrait un parcours plus paisible, en accord avec, sur la gauche, la masse imposante du Palais de Justice, tandis qu’à droite, une petite rue montante et calme abritait en toute discrétion le lycée de jeunes filles Stéphane Gsell. Le macadam du boulevard Paul Doumer, large, rectiligne et plat, ouvrait pour la calèche une étape d’exquise fluidité – elle allait telle une tranquille caravelle, le long de ce que Shem percevait comme une ligne-frontière entre deux mondes: d’un côté il y avait la partie européenne, avec de beaux immeubles résidentiels, la prestigieuse Ecole des Beaux-Arts et le collège Ardaillan, et de l’autre commençait le quartier arabe, le village nègre, au ton plus misérable, avec ses maisons basses, quelques humbles boutiques et ateliers, une école coranique où les petits Arabes assis à terre – or lui, Shem, survolant tout cela comme sur un tapis magique, avait l’impression en plus de chevaucher la légendaire et mahométane jument Bourak qui transporta le Prophète de la Mecque à Jérusalem – épelaient sous la houlette du taleb les sourates sacrées. Enfin, après un tournant à angle droit, la route caillouteuse et rude – on avait le sentiment de quitter net la ville – pompeusement baptisée rue du général Bourbaki menait, dans une ultime chevauchée alerte et poussiéreuse aux allures de western, droit au cimetière.

* * *

Or, pour cette Hiloula-là, c’est dans un tout autre parcours, plus réjouissant selon Shem quoique plus redoutable, que le cocher s’engage. Il contourne la Placette pour, aussi sec, plonger hardiment dans le boulevard Maréchal Joffre qui, parallèle à la rue de Vienne, est pavé de périls, avec ses gros pavés glissants, les rails de tramway où dérapent et menacent toujours de s’encastrer les roues du fiacre, sa circulation chaotique, et les nombreux passants qui traversent en tous sens quand ils ne tiennent pas conversation sur la chaussée. C’est le chemin, précisément, que Shem aurait choisi, c’est celui qu’il prend, presque toujours, lorsqu’il lui faut se rendre, à pied, à l’échoppe de cordonnier de Juddaléon, au village nègre *. Il lui plaît de considérer, d’un regard neuf et hautain, les endroits familiers; il espère ardemment, en son coeur, que les copains qui traînent dans le quartier l’apercevront en son altière posture, et qu’ils ne manqueront pas et de l’envier et de l’admirer, lui qui se sent là comme prince en son carrosse ou, mieux, comme l’un de ces héros des films de cow-boy qu’une diligence torse emporte en une chevauchée fantastique.

La calèche passe, fringante, devant les grands cafés Benayoun et Darmon, dont les terrasses rivales bourrées de clients débordent largement sur le trottoir. Juste en face, la synagogue, plus couramment appelé le Grand Temple, se dresse, sévère, derrière son vaste parvis pareil à une scène de théâtre où posent et gesticulent quelques fidèles peu nombreux, car ce n’est pas heure de prière. Plus loin, les établissements Vidal et Manégat exposent, dans leurs immenses et nombreuses vitrines, parasols, bâches, toiles multicolores et toute une gamme d’outillages. Shem retrouve là et se laisse envahir par des odeurs et fragrances qui lui sont familières: cuirs et peaux, toiles, cires, essences diverses – odeurs dans lesquelles il baigne quand il accompagne Juddaléon pour les achats de clous, colles, résines ou cuirs, dont ces Ets. – abrégé qui conserve toujours à ses yeux un relent de mystère – proposent un fabuleux assortiment. Parvenue au carrefour qui fait face au bureau de poste local, la calèche amorce un difficile virage afin de s’engager dans le boulevard Joseph Andrieu. Les roues hésitent ou dérapent, les chevaux peinent pour freiner leur élan, reculent même, font du sur place avec des giclées d’étincelles sous leurs sabots pour éviter de heurter voitures, tramway, vélos ou piétons … Enfin, passe réussie dans la crainte et le tremblement – Shem a bien senti que l’on s’agitait à l’intérieur de la voiture – , s’ouvre, salut et récompense, le large boulevard au sol lisse, à la pente douce, aux trottoirs presque déserts bordés de belles rangées d’arbres. Les deux grandes casernes de zouaves qui se font face y occupent de très vastes terrains, avec logis à la géométrie rigoureuse et champs de manoeuvre que ne parviennent pas à meubler quelques formations de soldats aux uniformes colorés évoluant à coups de sifflet ou de clairons – des clairons et des tambours dont les rythmes péremptoires et lointains semblent rendre encore plus irréel et fantomatique cet autre monde qui se dérobe au regard.

A l’intersection avec le boulevard Cérez, Shem aperçoit la boutique de cordonnier de l’oncle Nessim, où il lui arrive souvent de faire halte en allant chez Juddaléon. Une halte qui n’est pas toute désintéressée: Nessim – doux yeux bleus, fine moustache soignée, un parler paisible et sobre – lui fait toujours un chaleureux accueil, et ne le laisse point partir sans lui remettre une piécette bienvenue, “pour t’acheter, dit-il comme pour s’excuser, une zalabya ou du chamya”, pâtisseries arabes au miel qui mettent des reflets d’or et un goût de bonheur dans la grisaille un peu sale du village nègre.

L’échoppe de Nessim marque pour Shem la bienveillante entrée dans le quartier arabe. La calèche avance au ralenti, luxueux et presque incongru mobile noir qui se fraie un fier chemin au milieu des charrettes que tirent sans se presser un âne ou un mulet et d’une foule de badauds allant et venant indifféremment sur chaussée et trottoirs, tournant autour des vendeurs qui ont disposé leurs petits tréteaux sur la longue esplanade où se déroulent encore, à l’occasion, des fantasias qu’on pourrait croire surgies des livres d’histoire coloniale, tandis qu’aux terrasses de café qui s’étendent en continuité toute une population d’hommes, réunis autour de modestes tables de fer ou de bois, devisent, jouent aux cartes ou aux dominos, consomment qui un kaoua, qui l’teï au nehneh, qui une gazose. De son poste élevé, Shem peut apercevoir, comme retranchés dans leurs étroits ateliers, les artisans – orfèvres, tisserands, chaudronniers, maroquiniers, pâtissiers – se livrant à leurs gestes immémoriaux. Passant juste devant la rue Tagdempt, son regard se fait plus tendu; c’est la rue où travaille le père, et Shem l’imagine, avec émoi, penché sur la forme de bois recouverte du cuir qu’il a clouté avec des semences et, comme dit Makammi, “tirant la ficelle” pour réaliser une de ces superbes paires de chaussures arabes qu’acquerront à bon prix des clients venus jusque de la montagne. Au lieu de poursuivre sur la même artère qui le conduirait droit dans la rue du général Bourbaki, le cocher, soucieux sans doute d’éviter une sordide et sournoise caillasse, bifurque dans la tranquille petite rue d’Isly, qui débouche, élémentaire mathématique, dans le haut de la rue Bourbaki, exactement devant les grilles du cimetière.

* * *

Les grilles sont grandes ouvertes. Les visiteurs entrent et sortent, dans un constant chassé-croisé, entre deux haies de mendiants. C’est jour faste pour ces derniers – il y a foule, et le cimetière arbore un air de fête, se donne une allure de kermesse, connaît une agitation à laquelle Shem n’est pas accoutumé. Le cimetière juif, c’est pour lui, avant toutes choses, l’espace sabbatique – un territoire désert en ce jour du shabbat que Makammi, dans sa stricte observance d’un repos total, bénit et met à profit pour aller en visite chez sa soeur Zarie, l’aînée des filles Benhamou, et jouir du calme paradisiaque, scandé par d’alertes conversations, de ce lieu unique. Alors on se promène au large des tombes, le long des allées vides. Les enfants font du vélo, sans risque, ou, plus risqué, s’amusent à bondir d’une tombe sur une autre, grimper sur les figuiers pour cueillir les fruits lorsque c’est la

saison, composer des bouquets de fleurs qu’on rapportera à la maison – on n’a que l’embarras du choix. Parfois, après qu’on a bien bu thé à la menthe ou orangeade et dégusté les gâteaux au miel ou aux amandes, toujours meilleurs chez la tante, alors que le jour décline en se résignant à laisser survivre à l’horizon des traînées lumineuses, les cousines mettent en marche le merveilleux phonographe, qu’elles ont disposé bien à plat sur l’une des tombes les plus proches de l’habitation, un monument de prestige avec son ample dalle de granit gris parsemé d’éclats argentés; et bientôt, sur cette même petite place en demi cercle où les familles, sur le point de porter en terre le cher disparu, ont coutume de s’assembler pour dire un dernier kaddish, et sous le portique réservé au défilé des condoléances et attenant à la chambre froide où s’effectue la toilette du mort, et portés peut-être jusqu’au lointain mur de clôture qui endigue l’avancée des tombes – s’élèvent, destinés autant aux morts, aux ensevelis, aux enterrés qu’aux vivants, les accents nostalgiques, antalgiques, du plus beau de tous les tangos du monde.

Mais en ce jour de Hiloula, c’est une autre musique qui se fait entendre dans l’enceinte du cimetière. Des tréteaux ont été disposés le long des allées. Sur les planches recouvertes de nappes blanches sont alignés de grands plateaux de cuivre, qui recueillent les oboles des visiteurs. Les pièces tombent de haut, et tintent, et rebondissent, puis tintent encore, sous l’oeil vigilant des membres de la Hébra, la compagnie chargée des morts, et des bénévoles du Consistoire – lesquels, alors que tintinnabulent encore piécettes contre plateau, répondent par un sonore “skera mitzvot”, formule de gratitude et de bénédiction à l’endroit du donateur généreux. Shem est convié par son oncle, marbrier et gardien du cimetière, à tenir un temps un plateau – le temps pour lui, et pour sa damnation, de ne pas résister à la tentation et de glisser dans sa chaussette, subrepticement et le coeur battant et, espère-t-il, sous le seul regard de Dieu, la pièce qui aura eu la maladresse de rebondir hors du plateau et de se retrouver, abandonnée, la pauvrette, et complice, sur le sol, à ses pieds. “Skera mitzvot!”.

Oui, on est venu pour les saints et pour les morts. Une grande tente a été dressée, louée sans doute par les Ets. Vidal et Manégat, pour isoler, au centre de quelques tombes voisines, le tombeau du plus grand saint – un bloc majestueux de marbre blanc orné de nombreuses inscriptions en belles lettres hébraïques carrées, et comportant un large rebord sur lequel les visiteurs, après avoir baisé la pierre et formulé intérieurement leurs voeux, fixent des bougies allumées – serrées les unes contre les autres, le marbre est tout dégoulinant de cire – et déposent leurs offrandes. Des veilleuses, dans de grands verres à huile, continuent de brûler sur le haut du tombeau. L’argent est destiné à être redistribué aux pauvres – mais ces derniers anticipent un peu, certains n’hésitent pas à se servir eux-mêmes, rivalisant de promptitude avec quelques garnements à la main preste. Shem tourne quelques instants autour de la sainte tombe, le temps de se faire un tout petit pécule. Mais il préfère tout de même le grand large – et aller rôder un peu partout à travers le cimetière, aux abords des riches caveaux de famille, où le principe du repos éternel a quelque chance d’être matérialisé par le dépôt d’une pièce.

Les visiteurs, portant presque tous vêtements noirs pour affirmer endeuillement et mort, circulent en coulées erratiques entre les tombes blanches. Spectacle un peu fantastique, précipitant en séquences dramatiques lorsqu’à de certains moments, autour d’une tombe ou d’une fosse encore fraîche à peine comblée, se produit un regroupement inattendu, qui prend la forme d’un sombre conglomérat: c’est une famille qui, en souvenir d’un disparu, récent ou non, se retrouve réunie pour prononcer – mais on préfère le plus souvent la petite esplanade prévue à cet effet à l’entrée du cimetière – un kaddish. La prière des morts exige la présence effective d’au moins dix hommes, et il faut souvent, pour parvenir à ce minian, faire appel aux pauvres qui hantent le cimetière et qui, contre une modeste rétribution, marmonnent en choeur les versets familiers en faisant résonner avec entrain les nombreux “Amen” qui rythment la prière.

* * *

Amen! Amen!”, répète Makammi, alors qu’elle s’apprête à partir et que sa soeur Zarie, au terme de ce long après-midi entre vivants parmi les saints et les morts, lui prodigue souhaits et conseils. Et pour vous tous aussi, reprend Makammi, santé et longue vie, si Dieu veut, dans la droiture et la paix de l’âme. Et que les saints marchent à nos côtés, et que Dieu veille sur nous tous, poursuit-elle, en franchissant les grilles maintenant aux trois-quarts fermées du cimetière, et avec le saint espoir de trouver, sans trop attendre, dans la quiète pénombre d’un crépuscule trop hâtif, une calèche qui ramènera la famille au bercail.

2 Comments »

  1. A Siracusa, je rencontre Shem et Makammi. Je les avais croisés sans les connaître, un regard de passante, et je les vois désormais dans leur opulente et colorée vivance.
    Michèle

    Commentaire by michèle monjauze — avril 13, 2010 @ 6:01

  2. Ces textes sont vraiment passionnants et particulièrement celui sur le déroulement de la Bar-Mitsvah vue au travers des yeux de Shem. Je cherchais des réponses et c’est ici que je les aie trouvées. Merci, de tout coeur, merci.

    Commentaire by Marie — février 20, 2012 @ 9:09

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